CHAPITRE VII
Du prétendu surcroît de population en France, et du débouché qu’offrent nos possessions d’Afrique.
C’est une erreur de croire que la population en France est tellement considérable que le sol de la métropole ne pourra bientôt plus lui suffire.
Nous avons encore une immense quantité de terres en friche , et qui s’élèvent , d’après les documents publiés par le Gouvernement, à plus de six millions d’hectares, sans y comprendre les bois.
Un espace aussi étendu que fertile est occupé par des marais ; et tous ceux qui connaissent
1 état de notre agriculture conviennent qu’il n’y a pas de département en France qui ne pût doubler ses produits.
La nature (ainsi que l’ont fort judicieusement établi des économistes distingués ) nous a offert , dans le delta du Rhône, l’occasion d’une conquête plus précieuse que celle des Hollandais sur l’Océan , et pourtant plus facile.
La Corse, située à moins de vingt -quatre heures de distance de Marseille et de Toulon, a une surface de neuf cent mille hectares : elle compte à peine deux cent mille habitants ; tandis qu’elle pourrait en nourrir un million.
Quelle richesse , quelle variété de produits n’offrirait pas le sol de la Corse , auquel il ne manque , pour être fécondé , que des travailleurs intelligents !..
Les vins du cap Corse peuvent être comparés à ceux d’Espagne. Ses oliviers, ses mûriers , ses orangers, couvrent une grande étendue de terrain. Tous les produits de ce pays pourraient être doublés cl triplés en peu de temps, si la science agricole y faisait le moindre progrès. Ses cours d’eau, ses forêts en face de l’île d’Elbe, pourraient servir à l’établissement de forges , que les inépuisables minerais de Porlo-Ferrajo alimenteraient ....
Quelques travaux de dessèchement dans plusieurs parties de la Corse , et surtout aux environs de Calvi et de Bastia, convertiraient en une végétation active et brillante des marais qui répandent autour d’eux les fièvres et la mort.
Tout le monde sait que nous possédons sur le continent américain un immense territoire de plus de dix-huit mille lieues carrées, c’est-à-dire grand comme les deux tiers delà France, renfermant, d’après le témoignage de M. de Humboldt, les plus belles terres cultivables du globe , arrosé par de nombreuses rivières, couvert de magnifiques forêts, où toutes les cultures des tropiques et de l’Inde sont déjà naturalisées. Et ce vaste pays, qui pourrait devenir un Empire, nourrit en tout vingt-deux mille habitants, c’est-à-dire un peu plus d’un habitant par lieue carrée.
C’est ici le moment de signaler l’erreur dans laquelle est tombée la Commission d’Afrique, lorsqu’elle a inséré dans ses procès-verbaux (1) , que « la Provence était certainement la partie de la » France qui entretiendrait avec Alger les rela- » tions les plus fréquentes; que les habitants » puiseraient dans ces relations le goût d’une
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» émigration qu’il serait bon d’encourager chez » le paysan provençal, sobre, laborieux, habitué » à un climat chaud et familier aux principales » cultures de la Régence. Nul travailleur autant » que lui ne peut être utile aux colons, etc. »
La Provence manque de bras ; elle est obligée, sur certains points, d’employer, à un prix trèsélevé, des cultivateurs venus du Piémont; elle ne peut donc en fournir à l’Afrique, ainsi que le croyait la Commission.
Il existe encore en Provence une grande étendue de terres en friche ; l’agriculture ne fait pas de progrès ; le système des assolements y est peu pratiqué ; et il s’écoulera encore beaucoup de temps avant que les agriculteurs de ce pays soient parvenus à rendre fécondes toutes les terres qui pourraient le devenir.
Si la Provence est dépeuplée sur plusieurs points, c’est depuis que les Sarrasins, quittant le nord de l’Afrique pour venir s’établir d’abord sur les côtes de la Méditerranée, ensuite dans l’intérieur des terres , en incendièrent les villes et les bourgs et en exterminèrent les habitants. La dépopulation fut si grande, que la plupart de ces villes et de ces bourgs n’ont pas été reconstruits.
Un aperçu rapide sur l’invasion des habitants du nord de l’Afrique dans le midi de la France, et
sur leur domination pendant près de deux siècles, présentera de singuliers rapprochements 5 il offrira à nos méditations des faits dignes d’intérêt ; nous y trouverons une nouvelle preuve que la Provence manque de cultivateurs et que son sol pourrait nourrir une bien plus grande population ; nous y verrons enfin que , vers le milieu du ixe siècle, les peuples du nord de l’Afrique avaient abandonné leur pays pour s’établir dans nos provinces méridionales.
Celte digression n’est nullement étrangère au sujet que nous traitons. On se convaincra bientôt qu’elle y rentre complètement.