CHAPITRE VUE
De l’établissement des habitants du nord de l’Afrique dans le midi de la France, et de leur domination pendant près de deux cents ans. — Destruction de la ville de Fréjus au milieu du x siècle par les Sarrasins.
Le territoire de Fréjus est un des plus fertiles de France.
On sait que cette ville fut fondée par Jules César, dont elle porte le nom (1), et qu’elle a été la patrie d’AgrieoIa, beau-pére de Tacite.
Elle renfermait dans son sein une population de quarante mille habitants : une légion romaine composée de six mille hommes formait sa garnison. Son port, son aqueduc, son cirque, uneim-
(i) Forum Julii
rnense plaine, arrosée par les eaux de la rivière d’Argens qui y dépose son limon, en avaient fait une des villes les plus considérables de l’Empire romain.
Le port était si vaste qu’il pouvait contenir plus de trois cents bâtiments de guerre. Nous lisons dans Tacite, qu’aprèsla bataille d’Actium, Octave Auguste envoya dans le port de Fréjus les trois cents bâtiments qu’il avait conquis sur Antoine (1).
Un aqueduc y amenait les eaux de la rivière de Siagune, pendant un espace de dix-huit lieues environ, à travers mille accidents de terrain.
Pour cet aqueduc il fallut, à peu de distance de la rivière, séparer en deux une énorme roche et ouvrir, à quinze mètres de profondeur, un passage pour les eaux. Ce canal dans le roc a soixante pas de longueur , et l’on reconnaît encore sur les côtés les coups du marteau et les empreintes du fer de l’ouvrier romain.
Tantôt il fut nécessaire de construire des arcades dans les vallées pour conserver le niveau ou joindre deux petites collines ; tantôt on fut obligé d’ouvrir profondément la terre, ou de percer des montagnes et des rochers. C’est après tant de diffi-
(I) Tacite, Annal., lib, IV, § 1.
oiillés surmontées, que les eaux arrivaient à Fréjus en grande abondance. Les traces de cet aqueduc, vraiment digne de la grandeur romaine, existent encore dans les communes de Mons, de Callian et de Montauroux, jusqu’à Fréjus.
Le cirque avait plus de cent cinquante pas de longueur, de la porte orientale à la porte de l’occident. On y voyait, en dedans, soixante-douze portes. Il pouvait renfermer plusieurs milliers de spectateurs.
Au milieu du \r siècle, la ville de Fréjus fut prise et saccagée par les Sarrasins ou Maures, qui avaient abandonné la côte septentrionale de l’Afrique pour venir s’établir dans la Provence.
Voici comment un ancien historien raconte l’origine des Sarrasins.
Les Sarrasins , dit-il, étaient un peuple originaire (C Arabie , qui descendait d'Ismaël. V Écriture-Sainte les nomme Ismaélites , et leur donne encore le nom d’Agaréniens dans le psaume 82, à cause de la mère d’Ismaël, qui s'appelait Agar.
Connue ce nom leur rappelait la bassesse de leur extraction du côté de leur mère, ils le changèrent, dans la suite des temps, en celui de Sarrasins, afin de persuader au monde qu’ils descendaient de Sara, et non pas d’Agar, servante dû Abraham.. ..
Quoi qu’il en soit, le caractère distinctif des Sarrasins était de vivre au milieu de l’agitation, de courir sans cesse, et de piller les terres de leurs voisins.
L’histoire nous apprend que chez ce peuple sauvage et guerrier, tantôt vainqueur, tantôt vaincu, jamais dompté, le mariage n’était qu’un engagement passager, dont les époux convenaient. La femme apportait pour dot une lance ou une tente. Ap rès le terme expiré, elle était maîtresse de s’engager ailleurs (1).
Endurcis aux fatigues de la guerre , étrangers à l’agriculture, les Sarrasins vivaient principalement du produit de la chasse, et du lait de leurs troupeaux.
Sectateurs ardents de Mahomet, pleins de fanatisme et d’audace, leur imagination s’enflammait en pensant aux récompenses qui leur étaient promises dans une vie future, s’ils succombaient dans les combats. On lit, en effet, dans l’Alcoran : Ne dis pas (pie ceux qui ont été tués pour la cause de Dieu soient morts : ils sont vivants , et reçoivent la nourriture des mains du Tout-Puissant. Aussi mé-
t) Histoire du Nas-Empire , t- li, ]>■ 2 25
prisaient-üs la mort, et s’élançaienl-ils en aveugles au milieu de leurs ennemis.
C’est ainsi qu’après avoir vaincu les Perses , ils se rendirent maîtres de la Syrie et de l’Égypte (1). Delà, ils passèrent en Afrique, en 649, soumirent les Maures , et s’emparèrent plus tard d’une partie de l’Espagne.
Après diverses tentatives d’invasion, qui remontent à l’année 850 , les Sarrasins avaient fini par pénétrer dans l’intérieur de la Provence, et par s’emparer d’une partie du pays.
Ils avaient construit un grand nombre de forteresses et de châteaux sur les plus liantes montagnes , et s’étaient rendus maîtres des principales avenues. Ils augmentaient chaque jour leurs possessions dans les provinces voisines. Ils recevaient souvent des secours des Maures d’Espagne et des Sarrasins du nord de l’Afrique. Ces derniers traversaient la Méditerranée pour se joindre à eux, et ils en formaient de petites colonies.
La domination des Sarrasins s’étendait dans le Languedoc, dans le Dauphiné , dans la Savoie
(i) Mémoires Je Napoléon sur VEyxjpta , écrits à Sainte-Hélène i. \, p 98 et suiv.
et dans l’État de Gênes. Ils étaient devenus la terreur de toutes ces contrées.
Ils s’étaient successivement emparés de Marseille, d’Avignon, de Saint-Tropez, d’Arles et des principales villes de la Provence , et les avaient saccagées.
Il n’y a pas d’horreurs qu’ils ne commissent. Avides de pillage, altérés de sang, ennemis jurés de la religion chrétienne et de ses ministres, ils mettaient le feu aux églises, détruisaient les monastères , massacraient les moines et laissaient partout des traces de leurs cruautés.
Les vieilles chroniques ont conservé le souvenir de l’héroïque résolution qui fut prise par les religieuses de Marseille. Elles étaient au nombre de quarante et avaient à leur tête sainte Eusébie. Elles se coupèrent le nez et se déchirèrent le visage pour n’inspirer que l’horreur ou la pitié — Elles furent toutes massacrées par les Barbares.
Que d’écrits précieux pour la science, que de chartes, d’actes publics, que de monuments littéraires pleins d’intérêt ont été livrés aux damnes ou ensevelis au milieu des décombres des monastères, des châteaux forts , des villes et des bourgs détruits par les Sarrasins ! ! !
l>c là vient, dit un écrivain, que l’histoire de
ces temps est enveloppée d’épaisses ténèbres. Elle ressemble à la campagne de la Provence, qui n’offre aux yeux du spectateur que l’horreur d’un vaste désert ; et si , du sein de ce chaos , il s’échappe quelques rayons de lumière, c’est pour nous montrer le triste spectacle de l’humanité cruellement outragée....
Le quartier général des Sarrasins avait été établi au nord-ouest du golfe de Grimaud, connu des Romains sous le nom de golfe Sambracitain ( sinus Sambracitanus) , à trois lieues de Saint-Tropez, au sommet d’une haute montagne appelée Fraxinetum, d’où l’on découvrait la mer, les Alpes et une grande étendue de pays.
Ils étaient en communication, par le golfe, avec les Maures d’Espagne et les Sarrasins d’Afrique. Celle position militaire était d’autant plus importante, qu’il n’y avait pas d’autres passages pour se rendre de l’intérieur des terres au golfe de Grimaud. Liutprand affirme que la colonie du Fraxinet était spécialement protégée par le calife d’Espagne. (Muratori, Rerum italicarum script . , t. II, p. 425.)
Les Sarrasins firent du Fraxinet une redoutable forteresse. Construite sur un immense rocher qui couronnait la montagne, pourvue d’une vaste ci-
lernc creusée dans le roc, elle passait pour être imprenable.
Celte forteresse, ayant plus de cinq cents pas de circonférence, était entourée de fossés taillés dans le roc, et au bout de ces fossés se trouvaient d’effroyables précipices.
Au-dessous de la forteresse principale, et à quelques cents pas de distance, les Sarrasins avaient construit un château appelé la Garde. C’est là que se trouve aujourd’hui le village de la Garde-Freinet, qui a pris le nom de la citadelle du Fraxinet et du château de la Garde.
Ils protégeaient, de ces lieux si élevés, les habitations qui s’étaient groupées autour de la citadelle et du château de la Garde, et qui formaient leurs avant-postes. Comme ils avaient établi des châteaux et des tours sur les principales montagnes, ils communiquaient, par des signaux et des feux allumés pendant la nuit, les nouvelles importantes aux commandants des postes voisins, qui, à leur tour, les communiquaient à d’autres, afin de se porter rapidement sur tel ou tel point, suivant les circonstances.
Réunis en 935 à une escadre de leur nation qui venaild’ Afrique, ils surprirent la ville de Gênes, la pillèrent et massacrèrent tous les habitants ,
excepté les femmes et les enfants, qu’ils envoyèrent en Afrique.
Ce fut en 940 que les Sarrasins établis au Fraxinet vinrent assiéger Fréjus et s’en emparèrent. Ils livrèrent la ville au pillage , passèrent les habitants au fil de l’épée, et mirent le feu aux quatre portes.
La terreur générale qu’inspiraient dans tout le midi de la France les Sarrasins du Fraxinet, et les dévastations qu’ils ne cessaient de commettre, excitèrent en 942 (1) la sollicitude d’Hugues, comte de Provence et roi de Lombardie, et en 968 celle d’Othon Ier, empereur d’Allemagne, qui avait des possessions en Italie; mais ni l’un ni l’autre de ces souverains ne remplirent l’engagement qu’ils avaient pris d’exterminer ces Barbares.
Plusieurs historiens nous ont conservé la relation de ce qui s’était passé sous le roi Hugues et sous l’empereur Othon. Voici en résumé ce qu’ils rapportent.
Les excès que les Sarrasins ne cessaient de commettre dans la Provence, sur les côtes de la
(1) Voyez Glaber. — Liulprand, évoque de l’a vie. — Frodoard, Chronique sur l’année 942.
Méditerranée et dans tous les pays qu’ils pouvaient impunément ravager, réveillèrent l’attention de Hugues, roi de Lombardie et comte de Provence, qui, n’ayant point d’armée navale à leur opposer, implora l’aide et l’assistance de Constantin VII , empereur d’Orient, son beau-frère, en le priant d’envoyer une flotte nombreuse avec du feu grégeois (1) pour brûler les barques et bâtiments de guerre des Sarrasins. C’était le moyen de les empêcher de se sauver par mer et de recevoir des
(1) « Un architecte nommé Callinique, qui était venu de Syrie à Constantinople, ayant trouvé la composition d’un feu que l’on soufflait par un tuyau, et qui était tel que l’eau et tout ce qui éteint les f ux ordinaires ne faisaient qu’en augmenter la violence, les Grecs, qui en firent usage, furent en possession, pendant plusieurs siècles, de brûler toutes les flottes de leurs ennemis, surtout celles des Arabes qui venaient, d’Afrique ou de Syrie, les attaquer jusqu’à Constantinople.
» Ce secret fut mis au rang des secrets de l’Étal. . .
» L’Empire des Turcs est, à présent, à peu près dans le même degré de faiblesse où était autrefois celui des Grecs; mais il subsistera longtemps, car si quelque prince que ce fut mettait cet Empire en péril en poursuivant ses conquêtes, les trois Puissances commerçantes de l’Europe connaissent trop leurs affaires pour n’en pas prendre la défense sur-le-champ.
» C’est leur félicité, que Dieu ait permis qu’il y ait dans le monde des Turcs et des Espagnols , les hommes du monde les plus propres à posséder inutilement un grand Empire. »
Montesquieu, De la grandeur et de la décadence des Romains , ch. xxm.
secours d’Espagne et d’Afrique pendant qu’on les attaquerait par terre.
Hugues obtint ce qu’il demandait. La flotte grecque entra en 942 dans le golfe connu aujourd’hui sous le nom de golfe de Grimaud, et mit le feu aux barques des Sarrasins, qui s’y trouvaient en grande quantité, tandis que Hugues les assiégeait lui-même par terre à la tête de ses troupes.
Il aurait pu les obliger à abandonner leur forteresse et à se retirer dans les Alpes, où il les aurait anéantis, s’il les avait poursuivis; mais par une détestable politique, il traita avec eux, et promit de leur donner les montagnes qui séparent la Suisse de l’Italie, s’ils voulaient en défendre le passage contre Bérenger, son compétiteur au trône de Lombardie, et empêcher les gens de guerre de pénétrer en Italie. Hugues, qui avait forcé Bérenger à se réfugier en Allemagne , craignait de le voir revenir à la tête d’une année allemande, pour le chasser lui - même de ses États.
Après ce honteux traité, il congédia la flotte grecque et regagna la Lombardie.
Cette expédition l’aurait couvert de gloire et l’aurait fait chérir de ses sujets et de ses voisins
s’il avait su profiter de la supériorité de ses armes; mais elle ne servit qu’à le faire abhorrer, quand on sut de quelle manière il l’avait terminée.
En résultat, cette guerre, dans laquelle les Sarrasins étaient si vivement attaqués par mer et par terre, et qui devait leur être si funeste, servit, au contraire, à étendre et à consolider leur puissance.
Ils occupèrent les passages des Alpes et interrompirent les communications avec l’Italie. L’usage était généralement établi, à cette époque, dans toute la chrétienté, parmi les catholiques fervents, de faire un voyage à Rome, pour visiter le tombeau des apôtres. Les Sarrasins rançonnaient les voyageurs qui traversaient les Alpes pour se rendre en Italie, et ils massacraient ceux qui étaient sans argent. Ils étaient maîtres de la Savoie et des pays voisins. On prétend que le nom de Maurienne , que porta longtemps la Savoie, était une dérivation de celui des Maures.
La forteresse du Fraxinet et les châteaux dont les montagnes voisines étaient couvertes, devinrent le refuge de tous les déserteurs et de tous les renégats.
Les chroniques de cette époque rapportent qu’un certain Adalbert, grand persécuteur de
i Église, et poursuivi lui - même par le pape Jean XII et par l’empereur Othon I ", vint se jeter entre leurs bras pour l’assurance de sa personne . De quoi Otlion irrité tant pour ce sujet que pour détruire celle perfide nation qui par ses courses ne cessait de désoler l’ Italie, prit la résolution devenir les attaquer en personne, pour détruire la forteresse du Fraxinet, protestant qu’il ne rentrerait point chez lui sans qu’il eût fait cette expédition. ïl écrivit en conséquence de Capoue , le 18 janvier 908, à deux doses généraux, Hermannus et Théodoric, une lettre terminée par ces mois : Prœsenti estole in Francium dirigeâtes per Fraxinetum ad destruendos Sarracenos , deo comité iter arripiemus et sic ad vos disponemus .
Les projets de l’empereur Othon ne purent pas être mis à exécution, et les Barbares continuèrent leurs dévastations dans l’intérieur des terres, et leurs pirateries sur mer.
Quant aux Sarrasins qui s’étaient établis au mont Saint-Bernard, sur les plus hautes montagnes des Alpes, ainsi que sur les principaux défilés, et qui, de là, faisaient de fréquentes incursions en Italie, leur puissance avait été considérablement affaiblie par un stratagème du roi Conrad, surnommé le Pacifique, possesseur île
la Bourgogne , de la Franche - Comté et de la Suisse.
Les Sarrasins et les Hongrois menaçaient le roi Conrad d’entrer dans ses États, sur des points opposés.
Conrad appela séparément ces deux peuples à son secours, sans que l’un fût instruit des propositions que le prince avait faites à l’autre. Les Sarrasins et les Hongrois se trouvèrent en même temps au lieu du rendez-vous. Leurs armées étaient en présence; Conrad eut l’habileté de les mettre aux prises, sans que son armée prît part à l’action. Il les laissa s’entr’égorger, jusqu’à ce qu’enfin, voyant que les combattants avaient déjà perdu beaucoup de monde de part et d’autre et qu’ils étaient épuisés de fatigue, il tomba sur eux avec des troupes fraîches, et acheva de les détruire.
Quoique les Sarrasins qui n’avaient pas pris partau combat aient continué à occuper, pendant quelque temps encore, les plus fortes positions des Alpes, il leur fut impossible de se relever complètement de l’échec que Conrad leur avait fait éprouver.
Les Sarrasins du Fraxinel, après le traité si honteusement conclu avec eux parle roi Hugues,
en 942, avaient ajouté de nouvelles fortifications à celles qui existaient déjà. Ils étaient plus puissants et plus redoutables que jamais. Aussi personne n’osa les attaquer pendant plusieurs années.
A cinq ou six mille pas du Fraxinet, et à l’extrémité du golfe de Grimaud, ils avaient construit iin vaste château fort, d’où la vue, s’étendant sur la Méditerranée, plongeait dans toute la vallée du golfe. Le village de Grimaud est situé au pied du château, et les ruines qui subsistent encore attestent que de longues années avaient dû être employées à ces immenses constructions.
Ce ne fut qu’en 980, que les Sarrasins ayant été vaincus dans divers combats, furent assiégés dans leurs fortifications du Fraxinet par Guillaume 1er , comte de Provence, ayant à sa suite une armée nombreuse et plusieurs seigneurs provençaux, parmi lesquels on remarquait Gibalin de Grimaud et Bovon de Sisteron.
Bollandus et Baillet , dans leur Vie des Saints, parlent en ces termes du vaillant Bovon, qui combattit contre les Sarrasins du Fraxinet , au xL siècle: « Saint Bovon, disent -ils, était un » gentilhomme provençal ; il avait été élevé au » métier de la guerre sous le règne de Louis
» d’Oulre-Mer, par son père, qui eut soin de lui » inspirer en même temps la crainte de Dieu.
Quoique séculier, Bovon tâchait de faire en » sorte que toutes ses actions eussent quelque » fm de religion , soit dans la pensée de servir » l’Église et !e prochain , soit dans la vue d’ac- » quérir un plus haut degré de vertu. Dieu lui » inspira la pensée de défendre l’honneur et les » intérêts de la religion, et d’employer son épée » contre les infidèles. »
11 paraît que le siège du Fraxinet aurait éprouvé de très-grands obstacles, sans une circonstance tout à fait imprévue. Un des chefs de l’armée de Guillaume 1er, Bovon, dont nous venons de parler, et qui dirigeait les opérations du siège, s’était emparé delà montagne qu’on appelait Pierre impie, autrement dite Pigros , vis-à-vis du Fraxinet. Il commençait à s’y fortifier lorsqu’il apprit que le commandant du château delà Garde avait conçu une haine violente contre le général en chef des Sarrasins, qui était venu en personne défendre la citadelle du Fraxinet. Bovon menant à profit cette inimitié, chercha aussitôt à fier des intelligences avec le commandant du château de la Garde. Une entrevue eut lieu. Le commandant indigné de ce que le général sarrasin lui avait enlevé sa femme, qu’il détenait dans la forteresse, prit l’engage-
nient de livrer secrètement, et pendant la nuit, à Bovon, le château de la Garde. C’est ce qui fut exécuté. Le commandant et sa famille embrassèrent le christianisme.
Les Sarrasins, resserrés de plus en plus dans leurs positions, effrayés de ce que les soldats de Guillaume s’étaient emparés du château de la Garde et y avaient arboré leurs bannières, ayant appris d’ailleurs que les troupes qui , de l’intérieur des terres, étaient venues à diverses reprises pour les délivrer, avaient été battues, et désespérant de recevoir des secours du côté de la mer, profitèrent de l’épaisseur des bois et de l’obscurité de la nuit pour abandonner le Fraxinet. Ils se réunirent alors à quelques corps de leurs troupes, qui tenaient la campagne dans la Provence, firent un appel solennel à tous leurs soldats, et allèrent camper et se fortifier au village de Tourtour, à dix lieues du Fraxinet. C’est là qu’ils furent joints par les troupes du comte Guillaume. On se battit de part et d’autre avec acharnement. Les Sarrasins , après une longue résistance, furent complètement défaits.
Le résultat de cette grande bataille fut l’anéantissement de la domination des Sarrasins dans le midi de la France. Peu d’exploits , dans fhis-
toire, méritent autant la reconnaissance des peuples, si l’on considère les maux que l’invasion des Sarrasins avait fait éprouvera nos contrées méridionales , et surtout à la Provence. Maîtres de toutes les places fortes, est-il dit dans une vieille charte, ils ont ravagé tout le pays , et détruit les églises ainsi que les monastères. Des lieux les plus agréables , ils ont fait la plus affreuse solitude , et le séjour de l'homme est devenu , par leurs cruautés , le repaire des bétes féroces. ... La plupart des villes et des bourgs incendiés par les Sarrasins n’ont pu être reconstruits. Les habitants avaient péri
par le fer, par les maladies ou par la famine .
Et lorsque des temps plus calmes et plus heureux arrivèrent, le souvenir des désastres passés fit abandonner les lieux qui en avaient été le théâtre.
Guillaume Lr(l)ct son armée, afin de rappeler
(1) Contemporains de Guillaume I r :
„ i Jean XIII. — Donius ou Domnius. — Benoît VI. — Benoit
Pal1(?s . I VII. -Jean XIV. -Jean XV.
^Orien” ) Jean Zemisces. — Basile II — Constantin VIII.
Empereurs j 0|ho Itr othon n. 0li,0n III d Occident. )
Rois de jLou'sV> dit le Fainéant, dernier roi de France de la France 1 race (*‘>s Carlovingicns , et Hugues Capet, premier ( roi de la race des Capétiens.
le glorieux souvenir de la destruction des Sarrasins, élevèrent, sur le lieu même du combat, une tour , que les habitants conservent religieusement et qu’ils montrent avec orgueil aux étrangers. On trouve non loin de là une assez grande quantité de tombeaux couverts de tuiles carrées, qui ont conservé le nom de tuiles sarrasines.
Pour récompenser les services et la valeur de Gibalin de Grimaud , le comte Guillaume lui donna les terres qui se trouvaient au-dessus du golfe Sambracitain ; et il voulut que désormais ce golfe fût appelé le golfe de Grimaud, nom qu’il porte encore aujourd’hui.
Yoici ce qu’on lit dans un ancien auteur sur le sort qui fut réservé aux prisonniers : « On donna # la vie à tous ceux de cette nation qui abjurè- » rent le mahométisme pour se faire chrétiens 5 » mais on passa au fil de l’épée tous les hommes » capables de porteries armes, qui refusèrent » de se faire instruire dans la religion chrétienne. » Pour les enfants, on eut soin de les élever dans » la foi. Les femmes et les enfants furent vendus » comme esclaves, suivant les lois romaines. Les » chroniques et les vieux actes de notre province » nous apprennent que les Sarrasins devinrent
» les esclaves des chrétiens, dont ils avaient été » si longtemps la terreur. »
Partout des fêtes religieuses furent établies pour célébrer l’époque où la Provence avait été délivrée du joug des Barbares.
Guillaume fit détruire les tours et les châteaux forts , construits en grand nombre sur les côtes de Provence, afin d’enlever aux Barbares l’espoir devenir s’y établir de nouveau. Mais il défendit d’étendre le massacre sur les Sarrasins qui habitaient les villages situés sur les bords de la Méditerranée. 11 se contenta de les réduire en servitude , eux et leurs descendants. C’est sans doute à ces habitants que l’on doit l’introduction dans Sa langue française de quelques mots jusqu’alors inconnus (*)•
Roméo de Villeneuve ordonna , par son testament de 1250, que les Sarrasins et les Sarrasines du lieu de Villeneuve fussent vendus; ce qui
(1) Entre autres mots, un historien de cette époque cite celuici: faire un salamalec , pour dire saluer quelqu’un. Ce mot, d'après cet auteur, vient du sarrasin salec-malec , qui signifie je vous salue . 11 ajoute que , de son temps, quand on le disait aux Sarrasins , üs répondaient : nagea salcm . Vitu te confonde !!...
prouve qu’ils formaient encore au xm' siècle une classe d’hommes distincte.
Les forêts de pins qui, dans le département du Var, couronnent les montagnes qui s’élèvent audessus de la Méditerranée, portent encore au jourd’hui le nom de forets des Maures. Ainsi l’on dit : les Maures d'IIijères, les Maures du Luc, les Maures de Montauroux, etc. , pour désigner les forêts de pins que possèdent ces communes.
Le voyageur peut remarquer que beaucoup de villages, en Provence, sont construits sur des hauteurs d’où l’on découvre une grande étendue de pays. Les habitations étaient groupées autour d’un château fort qui les dominait et les protégeait. C’est à l’époque de l’invasion des Sarrasins que remontent ces constructions. Les populations, pour éviter toute surprise, se plaçaient à peu de distance de la forteresse du seigneur, et comme de ces lieux escarpés la vue s’étendait au loin, les habitants avertis, au moindre signal, de la présence des Sarrasins, allaients’enfermer dans la forteresse pour repousser les assaillants.
Quelques uns de ces villages, perchés sur la crête des plus hautes montagnes, sont abandonnés aujourd’hui et tombent en ruines; les habitants sont venus s’établir dans la plaine.
Dans quelques contrées, on trouve encore des chapelles en forme de grottes, construites ou plutôt creusées dans les flancs des montagnes. L’entrée en est dissimulée par des rochers ou de vieux arbres. On avait choisi de préférence les endroits sauvages , déserts , couverts de bois et presque inaccessibles, afin de se soustraire aux recherches et aux attaques des persécuteurs des chrétiens. « C’est là, c’est sous ces voûtes, di- » sent les habitants du pays, qu’après l’incendie » et la destruction de leur église par les Sar- » rasins, nos pères se réunissaient, à travers » mille dangers et par des sentiers détournés, » pour se livrer à la prière et pour assister à » la célébration des otlîces divins. L’église de » notre village ne put être reconstruite que Iors- » que le sol de la Provence fut purgé de la pré- » sence des ennemis de la foi. »
On attribue aux Sarrasins établis en Provence l’art d’exploiter le chêne-liège et celui d’extraire du pin maritime, très-commun dans ces contrées (1), la résine réduite à l’état de goudron et servant à calfater les navires. Le nom de quitram , que le goudron porte encore à Toulon et dans les
(1) M Reinaud, Invasion des Sarrasins en France , p. 297
ports delà Provence, vient des Arabes. On assure aussi qu’ils nous apportèrent de l’Afrique le blé noir, autrement appelé blé sarrasin.
Dans plusieurs communes de la Provence, les jeux auquels les habitants de la campagne se livrent les jours de fête, ont été empruntés aux Maures ou Sarrasins. Il y a surtout une danse appelée la mauresque, qui remonte à la domination africaine. Celte danse a lieu le plus souvent pendant la nuit, à la lueur des flambeaux et au son d’un instrument que les Sarrasins avaient apporté d’Afrique.
Les tours à forme carrée, construites parles Barbares et que l’on aperçoit sur une infinité de points escarpés, sont connues dans le Midi sous le nom de sarrasines.
Les chevaux de la grande plaine de la Camargue, près d’Arles, appartiennent à la race arabe.
Les Sarrasins, en débarquant sur les cotes de Provence, emmenaient des chevaux pour se livrer plus facilement à leurs expéditions et à leurs incursions dans l’intérieur des terres. C’est du croisement de ces chevaux avec les juments du pays que provient l’espèce particulière de la Camargue , qui ressemble parfaitement aux chevaux arabes .
Depuis le pillage el l’incendie de Fréjus par les Sarrasins, cette ville n’a pu recouvrer son ancienne splendeur. Sa population, qui était autrefois de quarante mille habitants, est réduite aujourd’hui à trois mille âmes environ. Une partie de son territoire, aussi vaste que fertile, ne peut être mise en culture, faute de bras. Un ouvrage imprimé en 1729, et dédié au cardinal de Fleury, ancien évêque de Fréjus, fait de la décadence de cette ville le tableau suivant :
« Les orangers, les grenadiers, sont communs » dans ce territoire, et les pâturages très-bons. 11 » produit du froment, du vin et de l’huile. Les » forêts qui sont au nord de Fréjus sont très-uti- » les pour la construction des maisons et les bà- » timents de mer. Lesol était riche sous l’empire » des Romains. Le malheur des temps ayant enlevé » la plupart des cultivateurs , ce beau territoire lan- » guit en plusieurs endroits, etc. »
Chose singulière et qui mérite de fixer notre attention! Nous voyons au milieu du ixe siècle les Sarrasins du nord do l’Afrique faire une irruption sur les côtes de France, et être tellement frappés de la richesse et de la fertilité du sol , qu’ils renoncent à l’Afrique pour s’établir militairement dans la Provence et les pays voisins, où ils exercent leur domination pendant près de
deux cents ans ! ! Et aujourd’hui , c’est nous qui , séduits par les avantages que nous croyons trouver dans la fécondité du sol africain, voulons nous livrer à toutes les chances de la colonisation !