FIGURE SCHEMATIQUE DE LA DEMI-ANESTHÉSIE
L'influence chloroformique est représentée par la ' flèche AA .
Une ligne ponctuée désigne les limites extrêmes, début et terminaison de toute anesthésie complète : I intelligence etM motilité. L'influence chloroformique ayant dépasssé la ligne I, en la modifiant d'une façon incomplète, se trouve en présence des deux formes fondamentales de la sensibilité D (douleur) et T (tact), qui se dissocient comme on a voulu l'indiquer par ! l'écarlement des lignes verticales DD' et TT'. Le chloroformisme progressant éteint d'abord en d'd' une certainesomme de douleur, celle à siège extra-utérin, par exemple. Ce sera, si l'on veut, le soulagement général du début de l'anesthésie; ensuite il atteint graduellement la ligne d" d" qui représente pour nous une certaine quantité de la vraie douleur à siège central que nous désignerons sous le nom de douleur utéro-vagino-vulvaire [analgésie incomplète) ; puis il arrive, en se développant, à annihiler toute la douleur de la parturition en DD'. C'est là notre point d'arrêt, et la figure fera comprendre en outre comment il se fera que, l'anesthésie continuant, le tact sera affecté de la même façon, puis un peu plus tard en MiW la motilité de nature complexe que doit comprendre l'anesthésie, plus qu'entière, de la chirurgie. Lorsque après avoir modifié à sa façon et aussi d'aj près les susceptibilités individuelles l'intelligence, j qu'elle envahit d'abord, l'influence anesthésique se j trouve en présence du faisceau sensitif complexe, que m-t-il se passer en ce point? Il s'y produira une dis-
sociation des éléments de la sensibilité. C'est un phénomène capital et constant, mais qui sera plus ou moins remarqué par l'anesthésiste, selon le but qu'il voudra obtenir : chirurgien, s'il vise à l'anesthésie qui comprend, outre l'effacement de toutes les sensibilités, l'abolition des mouvements volontaires et inconscients; accoucheur, s'il désire simplement l'atténuation, l'extinction de celui des modes de la sensibilité qu'il lui importe le plus d'effacer au cours d'une fonction douloureuse comme la parturition, à savoir, l'élément douleur. Dans les deux cas, le phénomène dont nous voulons parler, à savoir, la dissociation de la sensibilité, n'en aura donc pas moins lieu, mais d'une façon différemment aperçue et appréciée, selon l'indication qu'on veut obtenir, ou à laquelle on juge à propos de s'arrêter.
Est-ce à dire que ce soit sa seule volonté à lui, anesthésiste, qui produira cet isolement, cette extraction, d'un seul élément de iar-combinaison binaire ou ternaire des sensibilités? Logiquement, l'opérateur et l'accoucheur savent ce qu'ils veulent obtenir, et ils y coopéreront sans doute chacun à sa façon , soit au moyen des doses pleines et continues de la chirurgie, soit au moyen des doses petites et interrompues de l'obstétrique, par une tactique particulière à chacun, et ce fait entendu, qu'en obstétrique, les effets anesthésiques paraissent singulièrement modifiés, — et
SUR L'ANESTHÉSIE OBSTÉTRICALE. 59 modifiés indépendamment toujours de la volonté de raccoucheur, — par im agent spécial et très-actif de la parturition, l'effort. Mais tout cela étant, il existe encore, au-dessus de la volonté du chirurgien et de l'accoucheur anesthésiste, un fait qui les mène, un
! fait qui existe par la nature même de Vanesthésie chloroformique au moins : c'est, nous le répétons, la
j dissociation plus ou moins rapidement obtenue de
j deux au moins des éléments fondamentaux de la sen-
j sibilité : la douleur et le tact.
I Les chirurgiens qui, au cours de leur anesthésie I rapide et profonde, volent d'un trait vers le but, lequel, une fois atteint, leur permet toute leur entreprise exacte et précisée d'avance, ont bien, si Ton vent, constaté ce fait comme un incident de la route, I mais très-rarement quelques-uns d'entre eux (Forget, : Hervez de Chégoin, Blandin) ont-ils consenti à s'y arrêter pour exécuter quelques opérations d'importance secondaire. La majorité des opérateurs dédaignent ce point d'arrêt comme étant un éthérisme de degré inférieur, incomplet, insuffisant, non satisfaisant, voire même dangereux (Perrin, etc., etc.). Aussi le dépassent-ils pour arriver droit à leur but final et complet, comme un train rapide dépasse une station intermédiaire. L'accoucheur, au contraire, vise une station secondaire où s'arrêter. Indépendamment de I sa volonté qui l'y engage, il s'y trouve invité par la nature même du chloroformisme interrompu qui, du
moment qu'il n'avance pas, ne reste pas acquis et stationnaire , mais offre constamment des retours et des déperditions d'effet. D'ailleurs il y est un peu obligé, nous le croyons du moins, par le cachet particulier de cette fonction rhythmique caractérisée par une série de congestions et de décongestions alternant entre les centres nerveux et le muscle utérin.
Voilà justement comment il est advenu que le terme demi-anesthésie s'est trouvé assez exactement désigner cet arrêt à mi-chemin de l'anesthésie à grand'e vitesse.
Mais, avant d'aller plus loin, je veux insister, en le constatant, sur ce point très-difficile de l'appréciation réelle de ce qui a été enlevé et de ce qui reste de douleur dans un travail à une période qui précède l'analgésie.
A qui reviendra, en effet, le rôle de pouvoir établir, avec quelque exactitude, la mesure de cette demi-insensibilité? Est-ce la parturiente, avec un intellect déjà plus ou moins troublé, mais -qui perçoit peut-être encore mieux qu'il ne raisonne ; est-ce la parturiente, apte à présenter, dès les premières atteintes de l'éthérisme, toutes ces bizarreries intellectuelles, toutes ces perversions conceptives qui sont le propre des moindres degrés de l'anesthésie, qui sera capable de donner cette mesure avec une précision, quelconque? D'un autre côté, est-ce le médecin qui
SUR L'ANESTllÉSJE OBSTÉTRICALE. 61 sera juge, lui qui ne peut être guidé que par l'expression parlée ou criée, mais souvent trompeuse, de la douleur perçue par la femme? Dans ces conditions, qui sont en train de devenir V analgésie com])lète, mais qui n'ont pas encore réussi à la constituer, il y a une grande difficulté d'analyse exacte et de description complète. Pour moi, j'accepte volontiers le té- ; moignage de la parturiente, témoignage que j'essaye de contrôler par l'observation de la marche du travail et des phénomènes de sensibilité périphérique; j'entends par cette dernière expression non-seulement les sensations spéciales dévolues à la surface cutanée, i mais aussi celles qui sont dans le voisinage de j l'utérus considéré comme organe central de la parturition. Ces dernières sensations peuvent être considérées comme des dépendances anatomico-physiologiques ou purement métastatiques du siège exclusif des douleurs vraies (l'utérus), comme des retentissements sympathiques vers les organes sensitifs j plus ou moins éloignés (plexus ovariques, lombaires, cœliaques, etc.) des irradiations vers les membres inférieurs, etc. Elles m'ont semblé disparaître tout d'abord pour laisser, entre le soulagement général jei initial (qui est le propre des premières atteintes I de l'éthérisme) et l'analgésie qui est le but à obtenir dans notre narcose, une période de transition qu'il fallait caractériser. Les assertions de la parturiente subissant la contre-épreuve des observations de l'ac-
coucheur, qui peuvent être confirmées ou contredites par l'attitude physique et morale de la femme en travail , n'aboutissent souvent qu'à ceci : qu'elle souffre moins. — Voulant marquer que l'anesthésie avait déjà obtenu cet amoinchissement de la douleur, j'ai cru devoir, dans mes notes, donner à ce fait intermédiaire le nom de demi-insensibilité à la douleur, que je mesurais jadis par diverses fractions d'insensibilité, et que je proposerais volontiers d'appeler une analgésie incomplète, parce que c'est un état réel dont parfois la patiente et l'accoucheur se voient obligés, par une circonstance quelconque, de se contenter.
Tous les anesthésistes ont pu être les témoins de ce fait dans presque tous les accouchements naturels, et s'en être trouvés plus ou moins embarrassés. Le seul moyen d'en sortir c'est de passer outre avec le chloroforme et de le pousser vers notre vrai desideratum: V analgésie complète. C'est à la douleur seule qu'il faut viser, car, pour la parturiente qui dit déjà qu'elle souffre moins, il ne peut s'agir que de l'élément douleur; elle n'en est pas à apprécier un demi-tact ni une diminution de moitié dans la perception de la température; c'est donc, en somme, la douleur qui demande un soulagement. Nous devions soigneusement noter, en passant, cette analgésie incomplète^\ qui a bien aussi sa valeur relative, puisqu'elle constitue parfois tout ce que nous pouvons, pour une
SUR L'ANESTHÉSIE OBSTÉTRICALE. 65 raison ou pour une autre, procurer à la femme en travail, bien que nous ne perdions jamais de vue que c'est à une véritable analgésie que doivent tendre tous nos soins. Celle-ci obtenue, le tact son voisin restera ce qu'il doit être, isolé comme tact, c'est-àdire indolore, entier même et non atteint. Et c'est en réalité ce qui a lieu, parce que nous savons que le tact, dégagé et privé de toute douleur, peut devenir, à l'état de pression^ extrêmement énergique et être néanmoins très-facilement supporté. Parfois même, cette pression intérieure, devenue indolore, loin d'être redoutée, sera même désirée par tout individu lorsque, constituant chez lui Venme de pousser^ elle viendra solliciter des efforts effectifs pour toute évacuation, quelle qu'elle soit : exonération alvine, émission d'urine et de gaz excrémentitiels, tout comme pour l'expulsion du produit de la conception.
Ces incidents variables qui caractérisent notre route anesthésique et qui, comme disent les philosophes à propos des mots d'une langue en état de transformation, sont dans un « perpétuel devenir », ne l'empêchent pas d'aboutir à ce point où la douleur n'est plus. Elle s'est trouvée, en effet, comme physiologiquement séparée du tact qui, lui, persiste soit à l'état tout à fait indépendant, c'est-à-dire indolore, soit en ne conservant qu'un faible soupçon, une sorte d'arrière-goût de son union première. Pour nous, le tact persiste sous la forme de pression obstétricale.
b4 CONSIDÉRATIONS NOUVELLES
Telle est la vraie mesure physiologique de notre anesthésie d'accoucheur; et c'est comme en étant l'expression la plus vraie qu'on a dû considérer le mot DEMi-ANESTHÉsiE. Quc daus la pratique nous n'obtenions pas toujours la chose aussi nettement que le ferait présumer la formule théorique ou le mot, cela est possible et cela est vrai ; toutefois ce fait même, et nous l'avons constaté, ne laisse pas d'avoir de précieux avantages sous le nom d'analgésie incomplète. Mais nous devons affirmer ici que l'idéal à poursuivre s'obtient chez quelques patientes avec une faciiité qui n'est pas sans un certain rapport avec la considération des races, des nationalités même, des habitudes sociales et des idiosyncrasies physiques et morales. Cette facilité, nous devons le dire, dépendra aussi d'une certaine éducation, de la part de l'accoucheur, pour ce qui regarde la tactique de la méthode et le but à atteindre qui est non-seulement V atténuation, mais Vabolition de Yunique élément douleur. C'est là le vrai desideratum de la demi-anesthésie ou de ce qu'on peut, de ce qu'on doit appeler V anesthésie obstétricale.
SUR L'ANESTHÉSIE OBSTÉTRICALE
Si, restant toujours dans la partie théorique de l'anesthésie, nous laissons de côté notre figure schématique, pour formuler une discussion physiologique sur la même question, nous dirons que, omettant, au point de vue de l'anesthésie obstétricale, sa portée dernière, poussée à l'extrême comme pour la chirurgie, et ne l'envisageant qu'eu égard à son effet sur le faisceau des éléments de la sensibilité, elle s'adresse aux trois modes de sentir qui sont développés par une excitation et qui s'expriment par les termes douleur, tact et température.
Maintenant, qu'un courant sanguin chargé de l'agent anesthésique administré par inhalation, après avoir accompli en quelques secondes son circuit complet, vienne baigner les centres nerveux cérébro-spinaux et ganglionnaires, l'éthérisme les affectera par soninfluence spécifique qui est, pour l'éther et le chloroforme (sans parler encore de son effet intime par semi-coagulation de la cellule nerveuse (Cl. Bernard), d'y troubler d'abord, puis d'y détruire la sensibilité.
Nous aurons à voir, plus tard, si la composition tout exceptionnelle des réseaux nerveux intra-musculaires de l'utérus, caractérisée par l'absence de ganglions, — lesquels sont extrêmement multipliés, au contraire, dans les muscles à fibres lisses d'autres or ganes de la vie végétative (vessie, estomac et tube intestinal*),— ne porte pas une influence différentielle quelconque sur l'anesthésie de cet organe. Au même titre et par une raison connexe à la précédente, il sera important de savoir aussi jusqu'à quel point la constitution circulatoire spéciale des parois de la matrice, pendant l'état de gestation, ne donne pas un cachet particulier à une influence narcosique envahissant l'organe par une autre voie qui serait toute différente de celle qu'on admet généralement.
On peut se demander si tous les éléments dont nous savons que se compose la sensibilité seront, pour leur destruction, influencés soudainement et d'un seul et même coup. La douleur, le tact et le sens de température s'évanouiront-ils instantanément et simultanément? L'expérience répond que non; l'expérience prouve que le faisceau où ces trois modes de sentir paraissent réunis pour le fonctionnement pratique de la vie se désagrège au contact de l'anesthésie, qui le dissèque, l'analyse et y fait élection de l'élément
1 Sappey, Traité cVanatomie, t. III; Névrolocjie, p. 512, 1872, où se trouve citée la monographie de Frankenhauser, 1867.
SUR L'ANËSTHÉSIE OBSTÉTRICALE, 67 douleur qu'elle dégage de toutes ses combinaisons intimes avec les éléments voisins et congénères. Ainsi le tact devient non douloureux ; mais il reste tact pur et simple.
Telle est la véritable analgésie. Pour nous, dépasser en anesthésie obstétricale ce point d'où, après avoir vu s'évanouir la douleur, il nous serait encore j demandé d'abolir tout le tact et son congénère le sens de température, nous croyons que ce serait vouloir nous faire empiéter sur le domaine chirurgical que, dès le début de cet exposé physiologique, nous avons déclaré ne pas vouloir aborder.
I Tel nous paraît devoir être aussi le modus agendi I de l'anesthésie obstétricale effectuée par les inhalations chloroformiques. Les faits ne manqueront pas pour nous servir de transition entre les considérations ou théoriques ou physiologiques auxquelles nous avons dû nécessairement nous livrer, et l'exposé pra- I tique des limites spéciales de notre anesthésie dans les accouchements simples. Je les emprunterai de préférence, en les y cherchant même, à l'observation journalière de faits familiers. Ils n'en serviront que mieux àfaire subir la contre-épreuve, s'il en était besoin, aux assertions de nos devanciers relativement soit à la I dissociation des éléments de la sensibilité, soit à leur réintégration après leur séparation momentanée, la Constatation de ces deux modes inverses étant égale- |ment instrucive. Ces observations, ces expériences
familières seront détaillées plus loin, en leur lieu et place. (Collection d'observations, dans la Deuxième partie de ce Mémoire.) Qu'il me suffise de dire aujourd'hui qu'elles ont trait : l'' au fait de la reconstitution très-rapidement possible et très-rapidement effectuée des trois modes de la sensibilité préalablement séparés par l'anestliésie, fait observé au cours d'accidents chloroformiques propres à la chirurgie, et auquel on pourrait donner le nom de méthode du rappel de la sensibilité par la flagellation à températures extrêmes; 2° à l'observation d'un fait emprunté à la pathologie de tous les jours, à savoir le pincement comparatif de la peau du côté affecté et du côté non malade chez un individu atteint de sciatique simple unilatérale ; et 3° à l'observation d'un fait physiologique confinant à un état maladif et dont les conditions sont très-analogues à celles de la parturition elle-même : je fais allusion à un fait de trèspénible exonération du rectum dans le cours d'une constipation des plus opiniâtres \
1 . Le premier fait consiste dans une pratique que j'ai vue admirablement réussir entre les mains de mon excellent ami le chirurgien Léon Labbé, qui fit revenir à elles deux opérées chez lesquelles s'étaient manifestées des menaces d'accidents graves à la suite d'une anesthésié profonde. Elle consiste en une flagellation vigoureuse de la figure, du cou et de la poitrine du sujet anesthésié, au moyen d'une serviette trempée dans de l'eau tres-chaude ou très-froide. J'ai vu, sous cette influence, la sensibihté se rétablir dans l'ordre suivant : la peau j se congestionne en rouge, se réchauffe, puis devient enfin, sous ce | contact violent et répété, sensible à la douleur, au point de faire crier \
SUR L'ANESTHÉSIE OBSTÉTRICALE.
Ce que nous venons de dire au sujet de ces effets de l'anesthésie sur la sensibilité nous permettra, du moment qu'on y trouvera notre profession de foi sur la chose, de ne plus nous appesantir désormais sur le mot de demi-anesthésie, qui a servi à désigner la part congrue que nous empruntons à l'anesthésie pour rappliquer à nos indications obstétricales.
Avant de clore cette fastidieuse discussion de la nomenclature, qui n'a été rendue nécessaire que par le discrédit ou ses détracteurs s'évertuent à précipiter
le patient, qui dès lors peut être considéré comme hors de danger. — Le second fait consiste dans le pincement comparatif d'une jambe anesthésiée par suite d'une sciatique ancienne, et de la jambe saine. Du côté affecté le pincement ne donne que la sensation indolore d'une pression plus ou moins forte ; de l'autre, un pincement d'égale intensité est Irès-douloureusementT^erçu. — Le troisième fait a trait à l'histoire d'un patient hémorrhoïdaire et opiniàtrément constipé, qui parfois ne parvenait à obtenir une évacuation de véritables scybales qu'à l'aide de quelques inhalations de chloroforme, lesquelles avaient pour résultat immédiat d'enlever les douleurs intolérables de la distension anopérinéale et du spasme des sphincters, pour ne laisser que la sensation d'une forte pression qui permettait dès lors et favorisait même, aidée par quelques efforts volontaires, une expulsion tout à fait indolore des concrétions fécales.
On peut rapprocher de ce dernier fait d'anesihésie viscérale, à petites doses de chloroforme, les faits similaires que vient de signaler mon ami Tarnier dans le Journal de médecine et de chirurgie pratiaiies (numéro d'août 1877). — Je connais aussi un fait de coliques hépatiques I de très-longue durée, où l'existence n'a été rendue supportable que grâce k de très-petites inhalations chloroformiques intermittentes et longuement continuées.
Le phénomène très-probable de la narcose utérine directe, quoique plus spécial peut-être dans sa nature intime, ne laisse pas d'offrir une grande analogie avec les faits précédents d'anesthésie viscérale.
la méthode, nous ferons remarquer que nous avons cru devoir donner à ce terme, qui s'y prêtait par son élasticité même, une extension et une importance plus grandes que ne le faisait Laborie. Nous y ramenons, en effet, et nous y faisons rentrer, comme dans un cadre unique, non-seulement toutes les variétés des degrés anesthésiques fractionnés, au-dessous de Vinsemibilité complète de la douleur^ plus proprement appelée analgésie ^ mais l'ensemble des états désignés partout sous les noms d'atténuation, de soulagement, de demi-insensibilité, et jusqu'à V insensibilité complète à la douleur elle-même, — car ce dernier état (sous le nom plus précis d'analgésie) une fois obtenu n'implique l'abolition ni du tact, ni du sens de température, ni de la conscience entière, ni de la motilité volontaire ou réflexe.
L'analgésie n'est donc pas à elle seule la complète et absolue anesthésie. Elle n'en serait, au figuré et approximativement, que la moitié. Telle quantité d'éthérisme qui ne vise à la dépasser que peu ou point et le moins possible, et celle, à fortiori, qui n'atteint pas jusqu'à l'analgésie bien déterminée, peuvent être considérées encore comme une dépendance de la simple anesthésie en général, ou comme une portion encore restreinte de la demi-anesthésieque nous visons. A ce même terme viennent donc se rattacher aussi, comme nous venons de le faire entendre, tous ces degrés inférieurs d'éthérisme que, pour la
SUR L'ANESTIIÉSIE OBSTÉTRICALE. 71 rapidité de l'annotation au lit des patientes, nous désignions sommairement par des formules numériques fractionnaires, plus commodes peut-être qu'absolument exactes, mais qui n'en servaient pas moins à présenter synoptiquement à l'esprit le tableau de toutes les variations, du minimum au maximum, de V insensibilité à la douleur. Ces variations successives, tantôt progressives ou tantôt rétrogrades, allaient depuis le simple soulagement initial jusqu'à l'insensibilité presque complète au pincement de la peau, insensibilité qui a été jusqu'ici notre critérium pour le point d'arrêt. Je fais cette réserve pour le pincement, parce que je trouve qu'il vaut mieux, pratiquement parlant, rester en deçà du pincement complètement indolore que de l'obtenir et de viser à y rester en s'avançant vers le degré chirurgical. Il faut savoir, d'ailleurs, que le critérium en question, étant une dépendance de la sensibilité générale, offre une grande variabilité en ce qui regarde le moment où il se produit, et bien des différences sous le rapport de la région où on le cherche. Je me contente, le plus souvent, d'une compression d'un très-mince pli de la peau au poignet, compression perçue très- lentement par la parturiente quand elle est au degré de l'analgésie et plutôt comme pression que comme douleur. Le pincement cutané désignera donc pour notre I anesthésie spéciale un point d'arrêt qui n'aura rien de bien précis ni de fixe ; ce sera un point fluctuant
et mobile, comme une bouée à longue attache, mais autour duquel, par la répétition prudente des petites doses, il sera facile de se maintenir dans un à peu près suffisant, au milieu de ces phénomènes d'éthérisme que vient sans cesse modifier l'influence désanesthésiante de l'effort.
L'esthiométrie indienne, si méthodiquement étudiée par MM. Budin et Goyne * quand il s'agit d'anesthésie chirurgicale profonde, pour les quelques fois que j'ai voulu l'observer dans ces derniers temps, n'a pas semblé devoir nous servir plus que l'inspection de la pupille faite au cours de presque toutes mes anesthésies ^ Cela tient au peu de profondeur de notre anesthésie obstétricale et à son inconstance de degré.
Mais à quoi bon essayer de justifier par tant de raisons l'adoption que nous avons cru bon de faire de termes moyens pour servir à désigner une anesthésie moyenne, sujette à tant de mutations, et qui
1 Budin etCoyne, Archives de physiologie, 1875, p. 61. ^ Mémoire sur F anesthésie obstétricale, p. 16.
I SUR L'ANESTHÉSIE OBSTÉTRICALE. 75
nous a semblé devoir être, par cela même, tout spécialement affectée aux accouchements simples? A ' quoi bon tant de fois motiver notre conduite en cela, I quand c'est le principe lui même qu'on attaque aujourd'hui? A quoi sert de défendre la méthode vis-àvis de ceux qui discréditent l'usage et la généralisation du chloroforme dans les accouchements naturels, comme étant en dehors de la nécessité et de la science ?
D'abord, quant à la question de nécessité, nous déclarons que, pour nous, même dans les accouchements « qui se font seuls », mais qui se font, comme presque toujours, douloureusement, il y aura une indication non nécessaire peut-être, mais suffisante toujours (toutes précautions prises bien entendu), pour soulager la souffrance chez une femme qui, à tort ou à raison, ne peut pas, ne sait pas ou ne veut pas la supporter.
A plus forte raison chloroformerai-je une parturiente chez qui la douleur peut constituer, au point de vue des suites, une aggravation d'état par l'épuisement des forces physiques et morales. Aux doses où nous donnons le chloroforme, aux conditions dont nous reconnaissons l'importance et aux restrictions que (en cas de contre-indication) nous savons mettre à son emploi, nous estimons que le primo non nocere est sauvegardé. Les statistiques du monde entier qui, depuis trente ans, ont prouvé l'innocuité de
réthérisme obstétrical, sont en notre faveur. Cela posé, nous ne comprenons pas pourquoi nous attendrions une nécessité autre pour accorder le soulagement qui nous est demandé. Tous les accouchements simples ne peuvent pas, Dieu merci, pour être jugés dignes d'anesthésie, — et encore de la seule ânesthésie qu'admettent nos adversaires, — devenir des cas pathologiques, des cas rares, à douleurs déviées, que sais-je? Or, qui nous prouvera que les accoucheurs de tous les pays, en anesthésiant tout simplement au cours d'accouchements naturels qui s'y prêtaient, n'ont pas su précisément éviter, et dès avant le temps présumé de leur apparition, tous ces symptômes pathologiques dont, à Paris, vous semblez vraiment attendre avec indifférence l'évolution graduelle et l'invasion scientifiquement prévue, avant de consentir à les combattre? Et c'est alors, enfin, que, pour des états douloureux que vous pouviez atténuer et peutêtre éviter dès le principe, on vous voit déployer tout à coup, à la tête d'un bataillon d'aides, le formidable foudroiement de la seule anesthésie que vous consentiez à manier. N'est-ce pas prendre une mitrailleuse pour tuer une mouche, qu'à l'état de larve vous pouviez chasser d'une chiquenaude?
Certes, je ne vais pas jusqu'à demander, avec Simpson, si, en présence des merveilles de l'anesthésie appliquée aux accouchements simples, le soulagement de toute parturiente n'est pas un devoir, et si le refus
SUR L'ANESTHÉSIK OBSTÉTRICALE. 75 d'en conférer le bienfait en pareil cas serait moralement justifiable; mais ce que je maintiens, c'est que l'atténuation de la douleur obstétricale, à quelque degré que ce puisse être, et peu importe le nom qu'on lui donne, est un droit que peut exercer tout médecin prudent et bien familiarisé d'ailleurs avec toutes les particularités de cette pratique. Ce droit, il peut l'exercer à tout moment qu'il jugera opportun dans le cours du travail, toutes les contre-indications cessantes ou réservées, et sous sa propre responsabilité professionnelle, lorsqu'il aura obtenu les consentements désirables. Ce faisant, il agira au point de vue purement humain, avec une nécemté plus que suffisante, et sans qu'on puisse venir le déclarer, pour cela senl, hors d'état de grâce scientifique.
Je veux croire que les hommes qui sont arrivés à une position scientifique péniblement acquise et hautement méritée sauront mieux que personne expliquer à une parturiente pourquoi elle souffre, lui apprendre à distinguer où finit la douleur physiologique et où la souffrance pathologique commence. Mais, au plus beau point de ses arguments antianesthésiques, l'accoucheur finira par comprendre aussi qu'il a affaire à plus savante que lui quand, à toutes ses observations et à toutes ses consolations banales, la femme, arrivée au summum de cette agonie du travail, répondra : « Mais je souffre; — soulagez-moi donc! »
Et cet appel au secours, elle le redira cent fois avec toute l'énergie de ses entrailles qui se déchirent. A cette femme qui est de son temps, de ce temps qui a vu naître l'anesthésie chloroformique, dont, à coup sûr, elle a entendu vanter les bienfaits, irez-vous répondre qu'elle n'a pas le sens commun, qu'elle ne sait pas souffrir? Essayerez-vous de lui prouver qu'elle n'entend rien aux choses de la médecine, et que le soulagement qu'elle implore, il n'y a que les « inintelligentes » de son sexe qui y croient ?
Sérieusement, peut-on admettre qu'avec toute la science qu'on voudra supposer à un homme il puisse s'ériger en juge aussi infaillible de la quantité de douleur que supportera telle ou telle nature de femme? Je n'ai rien à dire de celles qui refusent toute anesthésie; mais je plains celles qui, voulant être soulagées par la chloroformisation, ne trouvent dans leur accoucheur qu'un homme du monde qui cherchera à les distraire par des récits plus ou moins aptes à captiver leur intérêt.
Si des concours brillamment soutenus, des leçons éloquemment faites, si des livres clairement écrits confèrent une réputation scientifique méritée et font des professeurs autorisés, il ne s'ensuit pas qu'à certains points de vue, celui de l'anesthésie obstétricale par exemple, l'éducation pratique doive être comptée pour rien. Si maître illustre qu'on soit, on ne déroge pas à savoir accepter, à l'occasion, l'expérience des autres.
SUR L'ANESTIIÉSIE OBSTÉTRICALE. 77 La pratique du monde entier en narcose obstétricale venant proclamer son innocuité constante, l'adhésion, de jour en jour plus éclatante, de la majorité des accoucheurs, la satisfaction et la reconnaissance, quoi qu'on en dise, des parturientes raisonnables, toutes ces conditions du passé et de l'avenir doivent rassurer le monde médical au point de vue de la sécurité et de l'utilité de la méthode. L'expérience apprendra bientôt à en diminuer les très-légers inconvénients, s'il s'en trouve toutefois. Nous savons bien que faisant cela nous n'en passerons pas moins à certains yeux pour des naïfs voués à la propagation de pratiques banales. Ne nous en défendons point, et contentons-nous de rappeler aux esprits chagrins qu'il est peu de choses soi-disant banales qu'on n'ait eu moins de peine peut-être à introduire dans l'usage journalier de la vie qu'on n'en aurait à vouloir les en extirper aujourd'hui.
Nous avons assez fait comprendre, sans avoir à y insister davantage, croyons-nous, ce qu'il y a d'inhumain à ne pas vouloir faire partager aux femmes parturientes, en général, les bienfaits d'une anesthésie restreinte, mesurée selon leurs besoins. Nous ne voulons pas plus encourir le reproche d'une exagération systématique que celui d'une sentimentalité déplacée. Les raisons déjà données en faveur de l'adoption de l'anesthésie obstétricale, telle que nous l'avons formulée, sont assez importantes, assez valables, pour
que le premier reproche d'une trop grande partialité ne nous touche point. Quant an second, ce n'est pas dans un pays où l'on a tant à cœur le respect et le bien-être de la femme qu'il saurait se produire sérieusement. J'aimerais encore mieux l'encourir toutefois que d'avoir à céder à des objections tirées de l'imprudence ou de la banalité de la pratique.
D'autres objections faites aux premiers jours de la chloroformisation se sont déjà et depuis longtemps évanouies. N'en déplaise aux derniers adversaires de l'anesthésie obstétricale, leurs rangs se sont singulièrement éclaircis. Ils savent qu'ils ne peuvent plus compter parmi eux Gream,qui, au nom de scrupules religieux, s'opposait à l'anesthésie obstétricale, et qui aujourd'hui, depuis la réfutation que lui opposa Protheroe Smith, est devenu un des plus ardents adeptes de cette pratique. M. Je docteur Atthill, sur les publications duquel on s'appuyait, il y a quelques années, pour constater que l'Irlande était opposante, m'écrivait, il n'y a pas deux mois, qu'il donnait luimême le chloroforme dans l'accouchement naturel, mais pas jusqu'à l'anesthésie complète, dans la crainte d'hémorrhagies posî-piierpérales dont la fréquence lui avait paru alors plus grande. J'ignore si d'autres opposants, en d'autres pays, ne sont pas revenus également à résipiscence. Toujours est-il que Paris reste le dernier rempart des antianesthésistes dans l'accouchement normal. Mais c'est aussi à Paris même,
SUR L'ANESTIIÉSIE OBSTÉTRICALE. 79 au milieu de la place ennemie, que s'élèvent déjà des voix jeunes et intelligentes qui s'étonnent qu'on n'anesthésie pas en obstétrique plus qu'on ne le fait. Attendons, écoutons ; il en viendra d'autres qui se feront entendre.
Quant aux aménités de langage, scolaire ou académique, dont on s'est servi pour envelopper de ridicule l'anesthésie obstétricale et pour jeter quelque discrédit sur ceux qui la préconisent; quant aux piquantes allusions qui percent le velours des phrases; quant à tout ce qui sent ce que les Anglais appellent invidiousness, maintenant que la question de l'anesthésie obstétricale est venue au monde, je ne veux en avoir cure, et je laisse aller aux oubliettes, où tombent les débris des œufs éclos, ces impedimenta dont ou a voulu envelopper, obscurcir ou étouffer la question.
Donc, pour nous résumer, nous dirons que nous ne pensons pas avoir fait une anesthésie en dehors de la science parce que, dans les accouchements simples, nous avons franchement restreint notre degré de narcotisme. Après avoir donné toutes les raisons qui nous déterminent à nous arrêter à la demi- anesthésie des accouchements naturels, faisons-nous en cela un acte plus extra-scientifique que celui qui consiste à préférer à l'ancienne et dangereuse méthode des céphalotripsies d'emblée les principes mieux motivés des céphalotripsies répétées ?
Évidemment la méthode qui consiste à faire une