ÉRYSIPÈLE A RÉPÉTITION
M. Verneuil et le parasitisme microbien latent. — Théorie des spores. — Faits bactériologiques récents expliquant la théorie clinique de M. Verneuil. — Fréquence de l’érysipèle à répétition. — Erysipèle cataménial ; non explicable par la nécessité d'une contagion répétée. — Autoinoculation. — Résidence extérieure des microbes. — Opinion de M. Verneuil, — Opinion exclusive des auteurs du Dictionnaire de Dechambre étayée sur des faits bactériologiques erronés. — Streptocoque des cavités naturelles, des fistules, des dacryocystites, etc. — La persistance du streptocoque dans les tissus et sa récupération de virulence n’est pas impossible & priori. — Faits positifs de persistance du streptocoque dans les lymphatiques après l’érysipèle. — Erysipèle redux.— Examen direct de la peau, du tissu pulmonaire. — Vie latente du streptocoque. — Faits de transition entre les érysipèles à répétition de cause interne et ceux de cause externe. — Faits cliniques en faveur de l’origine interne de certains cas d’érysipèle à répétition. — Causes du retour de lérysipèle; menstruation, colères; influence psychique indiscutable. — Analogie avec l’ictère émotif. — Anatomie pathologique. — Analogie de la lésion avec celle de l'érysipèle blanc. — Tendance à l’œdème chronique,
Si l’on jette les yeux sur l’index bibliographique de ce chapitre, on voit quelle grande place occupe le professeur Verneuil dans l’histoire de cette intéressante variété d’érysipèle. Mais, si cette question lui est favorite, c’est surtout parce qu’elle touche à un problème plus élevé, dont la donnée a été entièrement posée par lui avec cette séduisante netteté de vues et d'expression qui rend si facile et si agréable la lecture des œuvres du maître. Nous voulons parler du parasitisme microbien latent, qui, bien, que né d'hier, entre déjà dans la deuxième phase de son histoire.
Conception complètement originale, la question de la latence des germes fut brillamment défendue à la tribune de l’Académie de médecine par son auteur, le professeur Verneuil, qui apporta à l’appui de son opinion une foule de documents cliniques du plus haut intérêt. Néanmoins, un grand nombre d’objections lui furent faites, se rapportant à trois chefs principaux : 1° l'impossibilité d’une longévité aussi longue chez des organismes inférieurs; 2° la difficulté d'expliquer comment les microbes peuvent persister dans l’économie sans apporter aucun trouble à la santé; et 3° comment ils pouvaient récupérer, à un moment donné, leurs propriétés pathogènes.
En 1886, en effet, les notions sur la biologie générale des microorganismes n'étaient pas encore bien établies : on commençait à peine à parler des variations de virulence d’un même agent pathogène, variations qui réduisaient à néant les deux dernières objections. La longévité énorme de certaines bactéries n’était connue que de quelques spécialistes. Le fait est que le microbisme latent chancela un peu dans l'opinion sous ces arguments techniques et montra le défaut de sa cuirasse, en se réfugiant dans la théorie des spores. Ce pas en arrière le compromit en l'associant, jusqu’à un certain point, aux microzymas de M. Béchamp, et les bactériologistes l’ensevelirent dans un silence qui touchait presque à l'oubli. Du reste, à leurs yeux, la richesse de la théorie de M. Verneuil en documents cliniques, ne lui faisait pas pardonner sa pauvreté en faits, dans lesquels l'examen direct ou les cultures aient fait constater la persistance de l'agent pathogène. L'esprit positif de la microbiologie moderne, parfois trop méprisant des conceptions à priori, s’autorisa de quelques prémisses reconnues plus tard erronées, pour rejeter parmi les théories subjectives, les conclusions auxquelles était arrivé M. le professeur Verneuil. Mais le courant d'idées n'était pas moins dirigé de ce côté. |
La présence de microbes pathogènes dans les cavités
naturelles était néanmoins démontrée depuis longtemps. Pasteur, Rapin, Vignal et Netter, principalement, pour ne citer que les Français, avaient apporté un grand nombre de documents certains. Mais, pour admettre le principe fondamental du microbisme latent organique, il fallait démontrer, dans l'intimité même des tissus, la présence, ou mieux, la persistance d'un agent pathogène longtemps après une infection aiguë. C’est récemment seulement que des faits positifs ayant trait à cet ordre d'idées ont été publiés, se rapportant presque tous au bacille de la fièvre typhoïde. Orloff publia un cas de persistance après six mois ; Chantemesse attira l'attention sur un fait analogue. Avec mon ami Ernest Dupré, nous avons étudié un cas d'infection biliaire par le bacille d'Eberth huit mois après une fièvre typhoïde. Nous nous bornons à ces exemples, et espérons démontrer qu'il en est de même du streptocoque.
L'érysipèle à répétition est une maladie fréquente, et, parmi les érysipèles de la face, nous avons pu observer que près de la moitié présentaient dans leurs antécédents un ou plusieurs érysipèles. Parmi ces faits, il faut faire plusieurs catégories. Il est certain que l’on ne peut faire rentrer parmi les véritables érysipèles à répétition, les cas où deux affections nettement différentes se sont produites chez le même individu à plusieurs années de distance. Si, dans ce cas comme dans les autres, nous voulons prendre un type bien défini, nous pouvons choisir l’érysipèle périodique menstruel. Là, en effet, le retour de la maladie est commandé par un fait physiologique, toujours le même, dont l’affinité avec l'agent infectieux n'apparaît pas au premier abord. C’est donc sur des cas de cette sorte que nous raisonnerons.
La première chose était de savoir si ces érysipèles répétés reconnaissaient bien toujours le même agent que l'érysipèle ordinaire. Or, dans cinq cas, nous pûmes faire l'examen bactériologique par scarification tout à fait au
début de la maladie; nous trouvämes le streptocoque en abondance; et, dans deux autres observations, nous pûmes le rencontrer dans des abcès consécutifs. Il existait donc bien dans la peau. Comment y était-il entré?
Nous ne reprendrons pas la discussion ab ovo, M. Verneuil ayant dès longtemps démontré que l’on ne pouvait point admettre une nouvelle contagion pour chaque cas. Il est donc certain que les érysipèles à répétition sont toujours le résultat d’une auto-infection, et que le malade portera avec lui le germe qui doit l’envahir. Le tout est de savoir en quelle partie de son organisme il le porte.
M. le professeur Verneuil admet que c'est exclusivement sur la peau et dans l’intérieur des cavités naturelles, et qu'il est nécessaire d’une solution de continuité pour. déterminer la pénétration du microbe dans l’organisme et provoquer l’érysipèle. Pour lui, les germes sont nasicoles ou pharyngicoles, et c'est là que se trouve la réserve microbienne où l'organisme puise ses infections. Quant à la persistance du microbe dans la Iymphe ou les espaces conjonctifs, « opinion qui, dit-il, ferait triompher les partisans de la spontanéité apparente ou réelle de l’érysipèle, » il la regarde comme non démontrée par les faits, sans la rejeter complètement. Cette restriction se comprend de la part de l’homme qui, après avoir lutté longtemps pour la nature contagieuse de l’érysipèle, veut défendre l'intégrité de son œuvre. Mais, beaucoup trop absolue nous trouvons la conclusion des auteurs du Dictionnaire de Dechambre, qui admettent comme constante l’extériorité des spores du streptocoque, en raison de sa nature aérobie. Or, nous l'avons vu, le streptocoque vit plus à l’aise et plus longtemps à l’abri de l’air qu'au contact de l'oxygène; d'autre, part, il ne donne pas de spores. Du reste, pour eux, l’hypothèse de la persistance du streptocoque dans les tissus est inadmissible à priori. « On ne supposera pas que la bactérie pathogène peut rester dans les tissus à l’état latent pendant un temps plus ou moins long, quand on saura