OBSERVATION II
Érysipèle de la face chez un cardiaque. Récidive. Mort. Autopsie. Endocardite végétante. Infarctus rénaux.
V... (Alexandre), vingt-sept ans, journalier. Entré le 29 décembre 1890, salle Rayer, n° 7, dans le service de M. Moutard- Martin. :
Aucun antécédent héréditaire méritant d’être signalé.
Antécédents personnels. —Habitudes alcooliques invétérées. — Rhumatismearticulaire aigu pendant son séjour aurégiment.
Entré à l'hôpital, présentant à un haut degré les symptômes fonctionnels et les signes physiques d’une insuffisance mitrale.
20 janvier. — Premier érysipèle de la face, peu grave, ayant duré une huitaine de jours et ayant donné lieu à une petite épidémie de salle.
A mars. — Au moment où nous le voyons pour la première fois, nous trouvons à l’auscultation les signes d’une forte insuffisance mitrale, ainsi qu'un peu de rétrécissement. Les membres inférieurs sont le siège d’un œdème énorme.
Son foie présente un volume considérable. Son bord descend jusqu'à l'épine iliaque antérieure et supérieure. Sur la ligne médiane, il est à deux travers de doigt au-dessus de la symphyse pubienne.
Les poumons sont le siège d'une congestion généralisée, mais les signes d’auscultation sont surtout marqués à la base droite. Expectoration sanguinolente de temps en temps.
Les urines sont fortement teintées et chargées de pigments biliaires ; elles renferment en outre une certaine quantité d’albumine. Léger épanchement péritonéal.
La face est bouffie, cyanosée en certains points, principalement aux pommettes et aux lèvres. Teinte subictérique de tous les téguments. Pas de selles décolorées.
L'épreuve de Lépine-Colrat démontre que le foie laisse passer le sucre en assez grande abondance.
22 avril. — Frisson violent, s’accompagnant d’une ascension brusque de la température, qui a bientôt atteint 40°, 5.
22 avril. — Le lendemain, début de l’érysipèle autour de l'œil gauche, s'étendant par un bourrelet bien net qui envahit, le jour suivant, le côté droit de la face, le cou et le cuir chevelu. À gauche, les lésions sont moins étendues.
Les jours suivants, la température atteint 40°, 5,41 degrés sans rémissions vespérales. Les urines deviennent extrêmement rares; le délire éclate, violent et impulsif, puis fait place au coma.
Mort le 27 avril.
Autopsie.
Cavité abdominale. — Présence dans le péritoine d’une certaine quantité de liquide citrin. Les intestins sont fortement
Fri =
distendus par des gaz, mais n'offrent aucune lésion. L'estomac présente un aspect mamelonné de la muqueuse, en rapport avec les habitudes alcooliques du malade.
Foie. — Volumineux; criant sous le couteau à la coupe; présente à un haut degré les caractères de la cirrhose cardiaque. La vésicule est volumineuse et distendue par une bile peu co-
lorée.
Rate. — Peu volumineuse, mais ramollie et diffluente. Reins. — Volumineux et congestionnés. Présentant un grand
nombre de petits infarctus coniques à base périphérique, occupant principalement la substance corticale. Aucune lésion du bassinet, de luretère, de la vessie.
Cavité thoracique. — Le cœur est volumineux, nageant dans un liquide péricardique très abondant, mais transparent et limpide.
La séreuse péricardique est saine, sauf au niveau d'une plaque laiteuse siégeant à la partie antérieure et supérieure du ventricule gauche. Cette plaque laiteuse est en effet turgescente, entourée d'une petite zone de congestion et comme infiltrée d’un liquide gélatiniforme.
Le myocarde est un peu plus friable qu’à l’état normal, mais ne présente pas de coloration notable. ;
L'orifice mitral est notablement rétréci et induré; tout le bord libre de la valvule est le siège d’une endocardite végétante très abondante. Les végétations, dont le volume varie de celui d’un grain de mil à celui d'un gros pois, forment une bordure très élégante à la mitrale indurée et épaissie.
À l’orifice aortique, on note également trois ou quatre végétations sur le bord libre de la face inférieure des sigmoïdes gauches. L'’orifice auriculo-ventriculaire droit présente égalementun grand nombre de végétations moins volumineuses et occupant le bord libre de la valvule tricuspide.
Nulle part, on ne trouve de traces d'ulcérations.
Les poumons sont congestionnés, principalement aux bases, qui sont presque splénisées, mais on ne trouve pas trace de bronchite purulente ou de véritable hépatisation. Les plèvres contiennent un peu de liquide transparent.
Les centres nerveux sont un peu congestionnés, mais sans présenter de traces d’encéphalite on de méningite.
La peau du cuir chevelu et de la face est infiltrée d'un suc abondant, qui lui donne l'aspect de la peau congelée. La portion profonde du derme du cuir chevelu est le siège d'une congestion sanguine très marquée.
Examen bactériologique.
Le sang, qui présente au plus haut point l'aspect du sang infectieux et qui est doué de propriétés âcres très marquées, donne en abondance des cultures pures de streptocoques. On en obtient également en grand nombre par l’ensemencement du suc des végétations, des infarctus des reins, du parenchyme de la rate et du foie.
Examen microscopique.
Foie. — Lésion de la cirrhose cardiaque.
Présence des streptocoques dans le sang des capillaires de certains lobules, mais surtout abondants au voisinage et sur la coupe des veines sus-hépatiques. Peu de réaction cellulaire.
Rate. — Lésions parenchymateuses peu marquées. Quelques îlots de streptocoques diffus dans la masse des cellules rondes du suc splénique. Sur la coupe des artères, deux ou trois groupes de streptocoques.
Reins. — Au niveau des infarctus sanguins, on trouve des hémorragies glomérulaires et une infiltration intertubulaire de globules rouges, mais on ne trouve pas de microorganismes à ce niveau. Ils sont, au contraire, nombreux en différents points dans les vaisseaux de la substance corticale, qu'ils obturent mécaniquement, donnant ainsi lieu par leur masse à des troubles mécaniques ayant pour résultat la formation des infarctus. Dans certains points, les streptocoques injectent d’une manière très élégante les vaisseaux des glomérules.
Nulle part on ne trouve de microbes dans le tissu conjonctif ou dans l’intérieur des tubes.
Dans les points non directement intéressés par l'infarctus, les lésions parenchymateuses sont peu marquées.
Cœur. — Myocarde : peu de lésions parenchymateuses, mais injection délicate de nombreux petits vaisseaux par les streptocoques ; sans grande réaction leucocytaire ni dégénérescence du parenchyme ; par places, pourtant, quelques amas de globules blancs.
Péricarde : Au niveau de la plaque laiteuse turgescente que nous avons signalée, on trouve un grand nombre de streptocoques dansles vaisseaux sanguins ou lymphatiques; quelquesuns même dans les espaces fibreux, sans présence de globules blancs.
Végétations endocardiques : formées principalement par un réseau de fibrine coagulée, contenant en grand nombre des cellules embryonnaires et des masses énormes de volumineuses chaînettes de streptocoques.
Cuir chevelu. — Dans le tissu hypodermique, on trouve de nombreux lymphatiques remplis de streptocoques, dont les mailles s'enchevêtrent sans se confondre avec les mailles des vaisseaux sanguins. é