‹ Considérations Pathologiques Sur Les Postes De Mpal Et Louga (Sénégal) Précédées D'une Notice Géographique, Ethnographique Et ClimatologiqueChapitre 10 sur 12 · Trois selles moulées dans les vingt-quatre heures · texte numérisé non relu

Trois selles moulées dans les vingt-quatre heures

En raison du mauvais état général du sujet, qui nous fait craindre une rechute grave, le régime exclusivement lacté est maintenu jusqu’au 25, jour où il est dirigé sur l’hôpital de Saint-Louis, pour y être présenté au Conseil de santé et être renvoyé en France, si la chose

est jugée nécessaire.

Observation III Dysenterie de moyenne intensité

Jacques B..., vingt ans, engagé volontaire, caporal d'infanterie de marine, arrivé au Sénégal en même temps que le précédent, c’està-dire depuis huit mois, n'a jamais été malade, est fortement cons-

titué.

Se présente pour la première fois à la visite le 15 septembre. Sa maladie aurait débuté à la suite d’un voyage à Saint-Louis, où il avait été envoyé en service et où il avait passé trois jours. Depuis son arrivée au Sénégai, B... avait l'habitude en se couchant, tous les soirs, de s’envelopper le ventre d’une longue ceinture de flanelle. Cette ceinture avait été oubliée par lui au moment de son départ pour Saint- . Louis, et, dès la première nuit, il avait ressenti des coliques ; l’indisposition avait continué le jour suivant et la diarrhée s'était déclarée dès la seconde nuit. Le second jour, ne voulant pas se présenter à la visite, il se décide à aller trouver l’infirmier et à lui demander une potion calmante; l’infirmier lui remet une potion laudanisée au sousnitrate de bismuth, qui lui procure un peu de soulagement pendant le reste de la journée, mais au cours de la troisième nuit les coliques et la diarrhée reparaissent. Rentré à M’Pal, il vient me trouver. Il a eu, me dit-il, pendant la nuit précédente, trois selles complètement liquides. La langue est sale, il y a anorexie, le malade se plaint toujours de douleurs abdominales.

Le traitement est ainsi institué : Tisane albumineuse, diète lactée, potion avec 15 grammes de sulfate de soude pour 200 grammes d’eau, cataplasme laudanisé sur le ventre.

Ordre est donné de conserver les selles.

À la contre-visite du soir, je constate la présence d’une certaine quantité de sang dans les selles ; le malade se plaint de douleurs anales chaque fois qu’il se présente à la garde-robe.

16 septembre.— Six selles, dans les vingt-quatre heures, mélangées avec du sang, semi-liquides.

Le sulfate de soude est supprimé et remplacé par l’ipéca à la brésilienne.

17. — Six selles pâteuses, jaunâtres, striées de sang. Le malade a vomi deux fois dans la journée d'hier.

Même prescription.

18. — Quatre selles jaunâtres, pâteuses, dans les vingt-quatre heures. La quantité de sang à notablement diminué, les vomissements ont cessé, les coliques ont totalement disparu.

nn —

19. — Quatre selles jaunâtres, pâteuses, plus de trace de sang.

20. — Deux selles seulement dans les vingt-quatre heures, encore pâteuses.

L'ipéca est supprimé. Le récime lacté est continué encore pendant

cinq jours. Le ?7 septembre, le malade sort de l’infirmerie et reprend son service.

Sauf ces deux cas de dysenterie, le mois de septembre ne présente rien de saillant au point de vue sanitaire, pas plus au poste de M’Pal qu’à celui de Louga. Toujours des accès de fièvre intermittente, heureusement sans gravité; douze cas se sont produits parmi la garnison de M’Pal, comprenant alors cinquante-six hommes ; la moyenne des journées de maladie pour chaque fiévreux a été de trois. A Louga, il y à eu quatre fiévreux sur douze hommes. A la date du 5 septembre, je relève sur le cahier de visite de M’Pal un cas d’embarras gastrique simple.

Durant la première moitié du mois d'octobre 1888, les accès paludéens continuèrent à se montrer, durant la seconde quinzaine ils devinrent plus rares. Les pluies, cette année, ont été très peu abondantes et ont cessé de très bonne heure, vers la fin de septembre. Dans les endroits qui, comme Saint-Louis, sont entourés de marais, la période qui s'étend entre la fin de la saison des pluies et les deux premiers

mois de la saison sèche est marquée par une recrudescence dans le | nombre des malades atteints de fièvres, c’est en effet l’époque où les eaux se retirent, où les « marigots » se dessèchent, et, jusqu’au moment où tous ces marais recouverts d’eau pendant l’hivernage ont été complètement séchés par les rayons du soleil, leur mauvaise influence se fait terriblement sentir. Il n'en est point ainsi pour les points qui, comme M’Pal et Louga, sont suffisamment éloignés de tout endroit marécageux. Là, en effet, dès que les pluies cessent, les

fièvres disparaissent.

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J'ai recueilli pendant ce mois d'octobre deux observations, l’une

sur un cas d'insolation chez un soldat d’infanterie de marine, l’autre sur une filaire de Médine chez un des employés noirs du poste :

Observation IV

Insolation

Jean-Louis M..., vingt-trois ans, soldat d'infanterie de marine, au Sénégal depuis dix-huit mois. Employé comme aide-cuisinier à la cuisine de la troupe. À passé une partie de la matinée du 14 octobre à fendre du menu bois devant la porte de la cuisine, abritée par une légère vérandah. Le soir, vers trois heures, il vient demander au lieutenant, commandant le poste, l'autorisation de se rendre à la gare pour y voir au passage un de ses parents ou amis, soldat d'infanterie de marine comme lui, arrivé de France par le dernier courrier, et qui se rend à Saint-Louis.

Ce soir-là, le temps était couvert, c’est pourquoi M... au lieu de garder son casque pour se rendre à la gare, se croit-il autorisé à prendre son képi. Malheureusement aucun de ses chefs ne le voit au moment où il quitte le poste. À peine a-t-il fait 500 mètres que les nuages se dissipent. S’apercevant de l’imprudence qu'il a commise, mais ne voulant pas retourner au poste pour chercher son casque, de crainte de manquer le passage du train, il quitte sa veste et la met sur la tête pour la garantir de son mieux des rayons du soleil. Il rentre au poste vers six heures avec un violent mal de tête. Aussitôt arrivé, il s'étend sur son lit; quelques instants après, il est pris de vomissements. On vient aussitôt me chercher, j'arrive auprès du malade. La face est colorée, les yeux injectés, la respiration est haletante.

Le soldat vaguemestre, qui est revenu de la gare avec B.…. me raconte en peu de mots ce qui précède. N’ayant pas de glace au poste, j'envoie immédiatement un noir à la gare pour tâcher de s’en

net ee procurer auprès du chef de gare. Pendant ce temps, B... est dépouillé de ses vêtements. Sa température est de 40°6, le pouls à 116; des sinapismes sont appliqués aux mollets, des compresses mouillées sur la tête, deux hommes placés de chaque côté du lit l’éventent fortement à l’aide de morceaux de carton.

Sur ces entrefaites, le malade s'endort; sa respiration est stertoreuse, la face toujours congestionnée; la pupille rétrécie. La glace arrive, des applications permanentes sont faites sur la tête ; la poitrine et la nuque sont frictionnées avec de la glace, je fais une injection de quinine.

Vers dix heures du soir, la température était descendue à 388; le malade ouvre les yeux, regarde autour de lui d’un air hébété et demande à boire ; on lui donne du café glacé mélangé à de l'eau. Pendant la nuit, les applications de glace sur la tête sont continuées. Au matin, B... est considéré comme étant hors de danger.

Les cas de mort par insolation deviennent chaque année plus rares au Sénégal, grâce aux précautions prises par l'autorité supérieure, et, sauf les insolations qui peuvent se produire dans les colonnes en marche, c’est le plus souvent à la suite d’imprudence de la part des soldats, principalement chez les nouveaux arrivés dans la colonie, que se produisent les cas isolés; c’est ce qui a eu lieu pour celui qui vient d’être rapporté dans l'observation précédente.

Observation V Filaire de Médine

Ahmadi, berger du poste de M’Pal, âgé d'environ cinquante ans, de race Ouoloff.

Vient un jour me trouver et me fait comprendre par signes qu'il souffre beaucoup d’une douleur au mollet droit. J’examine ce mollet, et j'aperçois dès l’abord une tumeur au niveau de la saillie du mollet un peu sur le côté externe. Cette tumeur ressemblerait assez, au pre-

= A0 mier aspect, à un abcès, et pourrait peut-être être pris comme tel par qui n’a jamais observé de filaire de Médine.

Pendant le mois de juillet que j'avais passé à Saint-Louis, javais eu occasion de voir une dizaine de cas chez des tirailleurs en traitement à l'hôpital. Au centre de la tumeur on remarquait une sorte de phlyctène d’un demi-centimètre de diamètre environ, et sur le pour tour se montraient de petites bosselures sinueuses ressemblant assez aux bosselures que l’on observe sur le trajet d’une veine variqueuse. Je fais appliquer un cataplasme de farine de graine de lin et recommande à Ahmadi de revenir le lendemain.

Le lendemain, la phlyctène s'était rompue et laissait voir la filaire qui se montrait sous l'apparence d’un point blanc. A l’aide d’une pince à dissection, je vais avec précaution à sa recherche et je l'attire lentement au dehors sur une longueur de ? centimètres environ. Elle avait l'aspect d’un cordon blanc laiteux et ressemblait assez à une corde de violon. J’enroulai toute la partie que j'avais pu extraire autour d'un petit morceau de bois d’allumette et je fixai le tout un peu en dehors de la tumeur à l'aide d’une petite bande de diachylon, après quoi je fis de nouveau appliquer un cataplasme émollient. Tous les matins, durant onze jours, la même opération se renouvela jusqu’à ce que la filaire entière ait été extraite. Elle était d’une longueur totale de 18 centimètres.

La filaire de Médine, connue également sous le nom de ver de Guinée, et dénommée ver du Cayor par les Ouoloff, se rencontre fréquemment au Sénégal, principalement chez les noirs. «Sur dix entrées à l’hôpital pour filaire de Médine, dit Borius, il y a neuf indigènes contre un Européen. » Cela tient sans doute à ce que les noirs ont toujours les jambes nues et les pieds peu protégés par la simple semelle qui leur sert de chaussure ; c’est, en effet, ordinairement aux membres inférieurs, et surtout aux pieds et au niveau de la partie inférieure de la jambe, que l’on rencontre ce parasite. Comment pénètre-t-il sous les téguments? On l’ignore. Pour les uns, il s’introduit par les voies digestives ; pour d'autres, au contraire, c’est par la peau,

AT soit par les conduits sudoripares, soit par la gaine des poils. Cette dernière opinion semble être la plus rationnelle et la seule vraie, Car enfin, si la filaire de Médine: pénétrait dans l’économie par les voies digestives, comment expliquer qu'elle vienne toijours ou presque toujours se montrer aux membres inférieurs, comment expliquer également sa présence si fréquente chez les noirs et si rare chez les Européens ?

Dès la fin du mois d'octobre, le chiffre des fièvres paludéennes avait commencé à diminuer par le fait de la cessation des pluies; ce chiffre diminue encore au début de novembre, l'effectif des postes ayant été considérablement réduit à cette époque. C'est ainsi qu’à M’ Pal il ne resta plus que vingt Européens, et à Louga sept.

Semblable mesure est prise chaque année au commencement de la saison sèche; la plus grande partie des troupes disséminées dans les postes est alors rappelée à St-Louis ou à Dakar, et on ne laisse dans les postes que le strict des soldats nécessaires à leur entretien. Le contraire a lieu au début de l’hivernage, afin de ne laisser dans les grands centres que le moins d'éléments possible aux épidémies qui pourraient survenir à cette époque de l’année, surtout aux épidémies de fièvre jaune.

J'ai cependant recueilli, au mois de novembre, une observation de fièvre de la forme dite « fièvre d’acclimatement » ou « fièvre de quatre jours » chezunjeune sous-lieutenant d'infanterie de marine, M.G..., débarqué à Dakar, le 13 novembre, et qui vint prendre le commandement du poste de M’ Pal, vers le 20 du même mois.

Quelques jours après son arrivée au poste, M. G... tombe malade. Il s’est levé le matin avec un violent mal de tête. Au moment de déjeuner, quoique se sentant plus fatigué, il veut se mettre à table, mais ne prend aucune nourriture; très altéré, il boit pendant le repas plusieurs verres de café mélangé avec beaucoup d'eau. Aussitôtaprès s'être levé de table, il va se NS son lit; la température prise à ce mo-

SHIE ment s'élève à 38°3, le pouls fort et plein est à 90. Dans l'après-midi, le mal de tête persiste, le malade accuse une vive douleur pulsative au niveau de la nuque, il a des nausées, sa langue est blanche. Ses urines n'offrent rien de particulier.

Je prescris 0 gr. 75 de sulfate de quinine en lavement, par crainte, vu l'embarras gastrique, de provoquer des vomissements, si elle est prise par la bouche.

A quatre heures du soir, la température a encore augmenté, elle est de 39°5. À quatre heures et demie, le malade vomit un peu de bile. A sept heures, il prend un peu de bouillon froid.

Avant de me coucher, je fais prendre un nouveau lavement avec 0 gr. 75 de quinine, et j’ordonne un vomitif pour le lendemain matin.

25 novembre. — Durant toute la nuit, le malade a été agité, il a rêvé et parlé à haute voix. À six heures ce matin, il a pris Son vomitif et a rendu une assez grande quantité de liquide bilieux, verdâtre. La température prise à cinq heures trois quarts, avant le vomitif, était de 3%. Après le vomitif, il s'endort d’un sommeil assez tranquille et repose pendant une heure et demie. Dans la soirée, les nausées ont disparu, la céphalalgie est moindre quoique la température soit toujours à 39°4. |

Prescription. — Régime: Bouillon. Lait. Thé froid lésèrement punché. Un gramme de quinine en deux doses, à une demi-heure d’intervalle.

Dans l’après-midi, le malade s'était plaint de légères coliques, il a eu deux selles diarrhéiques dans la soirée.

26. — La nuit a été meilleure que la précédente, M. G... a dormi pendant plusieurs heures d’un sommeil moins agité que la veille. Au matin, la céphalalgie a reparu.

Courbature générale. La température, prise à huit heures, est de DU

Même prescription, même régime.

Le soir à quatre heures, température, 393. Les coliques et la diarrhée n'ont pas reparu. Urines toujours limpides. Douleurs dans l’hypo-

cie chondre gauche, la percussion augmente la douleur ; la rate, cependant, ne parait pas hypertrophiée.

27. — Durant la première partie de la nuit, insomnie, agitation, le malade se retourne fréquemment dans son lit. Vers quatre heures du matin, il s'endort d’un sommeil très paisible jusqu'à huit heures. À ce moment, je me rends auprès de lui, la céphalalgie a totalement disparu, il me déclare se sentir bien mieux. Le thermomètre ne marque plus que 38°3. Le malade prend 1 gramme de quinine, et vers midi il se rendort jusqu’à deux heures. À quatre heures, la température a encore baissé et n’est plus que de 37°8.

28. — Nuit très bonne; au réveil, température normale. M. G... se lève un peu dans la soirée.

Il prend encore pendant trois jours 0 gr. 50 de sulfate de quinine et un peu de vin de quinquina.

Ainsi donc, fièvre continue pendant trois jours, sans rémission matinale, ou rémission presque nulle, complication d’embarras gastrique, dès le matin du quatrième jour, rémission très grande, le soir dumême jour, température à peu près normale, tel est le tableau classique de la fièvre dite d'acclimatement pour les Européens arrivant au Sénégal pour la première fois, surtout s’ils arrivent pendant l’hivernage.

La période de six mois qui suit, du commencement de décembre 1888 à fin mai 1889, ne présente aucun fait digne d’être signalé au point de vue sanitaire. Sauf un cas isolé de variole et un accès de delirium tremens observés chez deux soldats d'infanterie de marine et que je vais rapporter ici, je ne relève sur les cahiers de visite des deux postes que quelques diarrhées bénignes provoquées par la fraicheur des nuits, trois ou quatre bronchites simples et quelques rares accès de fièvre chez de jeunes militaires récemment arrivés de

France.

= Vies

Observation VII

Variole cohérente

Jean-Marie Le K..., soldat d'infanterie de marine, vingt-trois ans, Arrivé au Sénégal vers la fin de janvier, il y a un mois et demi environ. Se présente pour la première fois à la visite le 10 mars, sait à peine s'exprimer en français, c'est un Breton. Se plaint de malaise général, de céphalalgie, de douleurs lombaires. Ne sait pas dire depuis combien de temps il est malade. A eu hier, après son repas du matin, des vomissements alimentaires. Température, le matin, 40°1; pouls à 112.

Prescription : Bouillon, thé punché froid, potion avec 30 grammes de sirop de morphine.

11. — Le malade à été agité pendant toute la nuit et a eu quelques vomissements bilieux; le matin, la température est de 39°7. La céphalalgie et les douleurs lombaires persistent. Dans la soirée, l'éruption commence à se montrer. On isole le malade, on le place dans une chambre de sous-officier, dans un pavillon inhabité momentanément.

Même prescription. La potion au sirop de morphine est remplacée par une potion au chloral.

12. — La nuit a été bonne, le malade, très calme, a dormi une partie de la nuit. Température : 37°5; la céphalalgie et les douleurs lombaires ont disparu. Au niveau de la face, papules nombreuses mais isolées, en certains points elles se rejoignent par leur circonférence mais n'empiètent pas les unes sur les autres ; sur le tronc et les membres, l’éruption est rare.

Même prescription. Le malade n'étant pas allé à la selle depuis deux jours, on lui donne un lavement et je prescris pour le lendemain un laxatif léger.

13. — Les papules se transforment en vésicules remplies de séro-

RAR sité, pas de fièvre, légère éruption au niveau de la muqueuse bucc Salivation peu abondante.

Même prescription.

14. — La fièvre reparaît dans la Soirée, 39°8. Au niveau de la face

et à la partie supérieure du tronc, les vésicules s ombiliquent et deviennent opalines. Le malade est agité.

ale,

15. — La fièvre se maintient, les vésicules se transforment en pustules.

16 et 17. — Rien de particulier à noter.

18. — La fièvre diminue. À la face, les pustules ont commencé à

se rompre.

Les jours suivants, les croûtes se forment et la dessiccation se continue très régulièrement. Le K... n'a conservé sur le visage aucune trace de sa maladie.

La variole est une affection très commune au Sénégal parmi les indigènes. Dans une étude sur la variole et la vaccine au Sénégal, M. le docteur H. Girard s'exprime ainsi : « Cantonnée annuellement sur une étendue de terrain assez restreinte, bornée le plus souvent à un groupe de villages, particulièrement limitée dans sa marche, bénigne en général dans ses effets, évoluant de préférence en certaines saisons (hiver tropical), cette redoutable maladie parcourt lentement, progressivement, dans l’intérieur des terres, un cycle mal défini, sans provoquer ordinairement de bien bruyantes manifestations et sans avoir un fâcheux retentissement sur les points importants de la Sénégambie. Elle semble alors, dans son évolution multi-annuelle, soumise à toutes les particularités qui, d’après Collin, distinguent les épidémies s’attaquant à des populations peu denses et disséminées sur de larges espaces. Elle présente en effet, pour chaque agglomération d'habitants, des périodes d’intermittence peu régulières et souvent considérables, et des réapparitions séparées par des accalmies mar-. quées par l'absence absolue de l'affection. Elle va ainsi, loin des grands centres commerciaux, jusqu'au jour où, sous l'influence de certaines conditions qu'il serait difficile de préciser, elle prend tout à

coup, au contact de milieux épidémiques bien préparés, une extension énorme et détermine sur son passage ces redoutables épidémies dont les conséquences peuvent atteindre, très profondément souvent, la

vitalité économique et sociale de la colonie. »

Observation VIII Accès de delirium tremens

Julien K..., caporal d'infanterie de marine, engagé volontaire, âgé de vingt et un ans. Étant couché est pris, vers dix heures du soir, le 19 mai, de convulsions et de délire furieux. Un soldat de sa chambre vient aussitôt me chercher. Arrivé près du lit, je me trouve en présence d’un homme au visage vultueux, aux yeux injectés, se débattant sur son lit sur lequel quatre hommes ont de la peine à le maintenir. L'odeur caractéristique de son haleine, les renseignements que j’obtiens sur l'emploi de sa journée ne peuvent laisser aucun doute sur la cause du mal.

Dans les environs de la gare, un traitant noir avait installé dans une case une sorte de buvette fréquentée presque exclusivement par les soldats du poste ; ils trouvaient là à peu de frais des boissons frelatées, entre autres une espèce d’absinthe, surnommée absinthe de traite, dont les effets étaient désastreux.

Deux ou trois fois déjà, les jours précédents, quelques hommes avaient manqué l’appel du soir etétaient rentrés îvres au milieu de la nuit. Pour éviter le renouvellement de pareils faits, le commandant du poste avait chargé ce jour-là, qui était un dimanche, le caporal K... de monter la faction de quatre heures à six heures du soir et de sept heures à neuf heures devant la case où était la buvette et d'empêcher aucun soldat d’y pénétrer. La tentation était grande, d'autant plus, paraît-il, que le traitant lui-même avait offert à K.… de se désaltérer gratuitement.

A six heures déjà,au moment où il revint au poste pour prendre son

Epy 40 repas du soir, les hommes mangeant à sa table avaient remarqué son excitation.

À six heures et demie, il repart pour reprendre sa faction et rentre à neuf heures dans un état complet d'ivresse. S’étant couché immédiatement, personne, sauf les hommes de sa chambre qui n'en avaient rien dit, ne l’avait remarqué, Tous ces renseignements me sont donnés au moment où j arrive auprès de lui.

Pour éviter qu’il se blesse et donne des coups de pieds à ses voisins, on lui amarre les jambes à l’aide d’un drap de lit ; deux hommes sont chargés de lui maintenir les bras et le haut du corps, et des coussins sont accumulés derrière sa tête pour l'empêcher de se blesser contre le montant en fer du lit.

Son agitation n’est pas continue, elle revient par accès d’une durée de trois à quatre minutes après un moment de calme très court, une minute, deux au plus.

Il cherche à mordre tout ce qui est à sa portée; c'est ainsi qu'après un de ces moments de calme, il se soulève subitement et essaie de mordre à l’épaule un des soldats chargés de le maintenir ; il ne saisit heureusement entreses dents que le tricot dont ce soldat était revêtu, et enlève le morceau comme à l’emporte-pièce.

Dès le début, vers dix heures et quart, on lui fait prendre, non sans de grandes difficultés, une potion au bromure de potassium ; à onze heures, l’état est toujours le même, l'agitation ne diminue point. Vers onze heures et demie, ilest pris de vomissements. À minuit, il prend une potion au chloral, une demi-heure après l’agitation diminue et vers une heure il s'endort.

Le lendemain, sauf une forte céphalalgie et un peude courbature, le malade est complètement rétabli, Il m’avoue alors avoir bu la veille un demi-litre d’absinthe de traite, soit avant, soit après son repas du

soir.

La question de l’alcool dans les colonies est d’une importance qui n’échappera à personne quand on voit les résultats désastreux de lal-

ER coolisme dans ces climats débilitants, où, même avec une bonne hygiène, il est impossible de combattre victorieusement l’anémie. Dans les postes, il est encore assez facile de surveiller les soldats, le nombre des buvettes est très restreint ; dans les environs de beaucoup de postes même, il n’en existe point.

Si des désordres se produisent, si des hommes rentrent ivres au poste, le commandant peut toujours défendre au chef de l’établissement de recevoir les soldats, et, dans le cas où il ne se conformerait point aux ordres reçus, demander la fermeture de son établissement. Dans les grands centres comme Saint-Louis et Dakar, le problème est plus difficile à résoudre.

Je vais dire quelques mots sur certains ulcères survenant chez les individus ayant eu des chiques.

J’eus l’occasion d’en observer durant le mois de mai 1889 chez des soldats d'infanterie de marine envoyés de Dakar au poste de Louga, en remplacement d’un certain nombre d'hommes ayant terminé leur période coloniale et devant rentrer en France.

La chique, pulex penetrans, est un vrai fléau pour leshabitants de Dakar aussi bien Européens qu'indigènes ; à Saint-Louis on ne la rencontre guère que chez les noirs. Moquin-Tandon donne de la chique la description suivante : « La chique est plus petite que la puce ordinaire, mais elle peut acquérir un volume considérable en se gorgeant de sang. Cet insecte présente une forme obovée, il est aplati et d’un rouge brunâtre avec une lache blanche sur le dos ; sa peau paraît si coriace qu’on a de la peine à la déchirer, sa tête est proportionnellement plus forte que dans la puce, ses antennes présentent le même nombre d’articles (quatre). Les jointures des pattes sont blanchâtres.

» Les mâles sont plus petits queles femelles; l'abdomen de ces dernières est proportionnellement plus développé que dans l’autre sexe ; il s'épanouit en boule après la fécondation.

» Les œufs sont ellipsoïdes, d’un grand diamètre, d’un demi-milli-

rude mètre ; ils ressemblent un peu à des haricots, ils sont homogènes finement granulés, blanchâtres et portés par un pédicule assez court, fin, ramifié et transparent. On pense que, lorsque ces insectes n’ont pas l’occasion de piquer l'espèce humaine, ils déposent ces œufs par terres »

Les parties du corps le plus souvent atlaquées sont les pieds, les orteils surtout, le sillon sous-unguéal, les plis digito-plantaires, le talon, la plante des pieds, rarement la face dorsale. Après les pieds vient le scrotum. Quand aux autres parties du corps, elles n’en présentent qu'exceptionnellement.

La marche des lésions comprend trois périodes :

1° Période d’invasion indiquée par la démangeaison ;

2 Période d'inflammation (ces deux périodes ne manquent Jamais)

2° Période d’ulcération.

Le plus souvent, il est vrai, ces ulcérations ne reconnaissent pas toujours pour cause essentielle le parasitisme de la chique, elles ne se développent que parce qu’elles trouvent un terrain tout préparé par l’anémie. La puce agit alors comme corps étranger dans les tissus.

C’est en effet ce qui advint chez ces jeunes soldats dont j'ai parlé plus haut et qui étaient déjà un peu anémiés.

Les dimensions de ces ulcères étaient très restreintes et ne dépassaient guère deux centimètres de diamètre. Ils avaient un aspect grisâtre, les bords en étaient nets, ils bourgeonnaient difficilement, . peau qui les entourait était d'une couleur bleuâtre. Le pansement qui m'a donné les meilleurs résultats est le pansement fait avec des bandes de diachylon imbriquées, qui étaient remplacées tous les trois jours. La plaie était lavée avec une solution CR UE EE au crayon de nitrate d'argent. En même temps était institué un traitement tonique pour essayer de combattre l’anémie. |

Sur quatre hommes atteints, trois étaient guéris au bout d’un mois de traitement ; l’un portait deux ulcères siégeant, le premier sur le bord externe du pied droit, à la base du petit doigt, le second à la

Dre région plantaire du même pied et au niveau de la partie antérieure du troisième métatarsien ; chez les deux autres soldats également guéris après un mois, les ulcères étaient placés, chez l’un un peu en avant de la malléole interne gauche, chez l’autre sur la face plantaire du deuxième orteil. Quant au quatrième, dont l'ulcération siégeait tout à fait à l'extrémité du gros orteil, nous ignorons à quelle époque survint la guérison. Après six semaines de traitement à Louga, il fut rappelé à St-Louis, où il venait d’être nommé caporal, son ulcère, en ce moment-là, était en bonne voie de guérison.

Nous arrivons à l’hivernage 1889, qui fut pour M’Pal particulièrement mauvais au point de vue sanitaire. Nous n'avons malheureusement conservé comme document sur toute cette période que la copie du rapport que nous adressions à M. le Directeur du service de santé à St-Louis, à la fin de l’année 1869. Voici ce que nous y trouvons:

La dissémination fut fixée, cette année-là, pour toutes les troupes du bas fleuve, au 15 juillet. Pendant la dernière quinzaine du mois de juillet et tout le mois d'août, la santé générale fut bonne, ce ne fut que dans les premiers jours de septembre que l’état sanitaire commença à devenir mauvais ; c'est à cette époque, en effet, que les premiers cas de fièvre firent leur apparition, et leurnombre s’accrut avec une rapidité exceptionnelle, ainsi qu'on peut en juger d’après lerelevé suivant du cahier de visite du poste: le 8 septembre, il se présentait à la visite huit fiévreux sur un effectif de 53 hommes; dix jours après, le 18 du même mois, on en comptait 21. Dès cette époque, de concert avec M. le Commandant du poste, nous primes toutes les précautions qui nous semblèrent de nature à devoir améliorer le bien-être du détachement et à rétablir la bonne santé.

Les exercices du matin, y compris les corvées qui se terminaient auparavant à huit heures, prirent fin, dès cette époque, à huit heures et demie, pour ne reprendre le soir qu’à cinq heures au lieu de quatre

le heures et demie. On rappela aux hommes, par la voie du rapport, les principes fondamentaux d'hygiène coloniale, on veilla avec plus de soin sur leur nourriture et leurs boissons.

Le 18 septembre, huit hommes, huit fiévreux, furent évacués sur l'hôpital de Saint-Louis; presque tous étaient nouvellement arrivés dans la colonie. Grâce aux réformes qui avaient été faites et aux pré” cautions prises, on pouvait espérer qu'un mieux sensible se produirait après le départ des principaux malades. Malheureusement les pluies, qui au début de l'hivernage avaient été très rares, devinrent, à partir du mois de septembre, extrêmement fréquentes. Sur ces entrefaites, on envoya à MPal deux détachements ; l’un comptant quatorze hommes et comprenant principalement des militaires provenant du poste de Dagana, arriva à M’Pal le 17 septembre au matin. Quelques jours après, le 25 du même mois, arrivaient encore huit hommes provenant du poste de Podor. Ces vingt-deux hommes, dont l’état sanitaire, dans les postes qu’ils venaient de quitter, avait été jusque-là excellent, ainsi que nous l’ont appris les renseisnements qui nous ont été donnés par les médecins de Podor et de Dagana, fournirent, quelque temps après leur arrivée à M’Pal, quinze fiévreux, dont cinq entrèrent à l'hôpital, et sur ces cinq entrées à l'hôpital se produisirent trois décès.

Sont-ce les fatisues du vovase de Podor et Dagana à Saint-Louis que l’on doit accuser ? On peut compter en etfet trente heures en chaland à la remorque, pour descendre de Podor à Saint-Louis, un peu moins pour venir de Dagana. Ce voyage est assurément très fatigant, et, pour les hommes qui sont tombés malades peu de jours après leur arrivée à M’Pal, les fatigues du voyage nous paraissent devoir être incriminées, mais cinq ou six tout au plus se trouvent dans ce cas. Les neuf ou dix autres malades n'ont été atteints que quinze ou vingt jours après leur arrivée. Pour ces derniers, ne doit-on pas chercher la cause du mal dans la mauvaise installation du poste de M’Pal et dans l’abondance exceptionnelle des pluies à cette époque ?

Ainsi donc, malgré l'envoi à l’hôpital, dont nous avons parlé plus haut, de huit malades à la date du 18 septembre, il se produisit, grâce

Lee à l'arrivée de ces deux détachements, une nouvelle augmentation de fiévreux, de telle sorte que, dès le 3 octobre, nous nous trouvâmes obligé de débarrasser l’infirmerie pour faire place à de nouveaux malades, et, à cet effet, envoyer à l'hôpital les plus sérieusement atteints, au nombre de six. Malgré ce second envoi, le cahier de visite porte encore jusqu'à vingt et un, vingt-deux et même vingt-trois malades aux visites des 7, 8 et 9 octobre sur un effectif total de soixante et un hommes. A la date du 14 octobre, cinq fiévreux furent encore envoyés à l'hôpital de Saint-Louis.

La fin de la dissémination fut fixée en 1889 au 15 octobre, et le chiffre des hommes formant la garnison de M’Pal fut ramenée de cinquante-six à vingt environ. Cette circonstance fut mise à profit pour diriger sur Saint-Louis tous les militaires dont Pétat de santé, sans être cependant mauvais, laissait néanmoins encore u n peu à désirer. Aussi, à partir de cette époque, l'état sanitaire du poste a-t-il été des meilleurs.

Au début de cette véritable épidémie de fièvres pa ludéennes, vers le commencement de septembre, ce furent surtout les militaires récemment arrivés de France qui subirent Îles premiers les atteintes du mal, plus tard tous les hommes furent atteints indistinctement ; il est même arrivé que les trois cas de mortalité qui se sont produits à l'hôpital de Saint-Louis, parmi les malades envoyés de M’Pal, ont eu lieu chez des soldats qui avaient plus d’un an de séjour dans la colonie et qui y avaient par conséquent déjà passé un hivernage.

La maladie débutait le plus souvent sans prodromes, par une fièvre intense, accompagnée de céphalalgie, de vertiges, de vomissements bilieux, d'embarras gastriques. Dans trois cas, les trois cas de mortalité déjà cités, l’état typhoïde s’est accusé dès le début de la maladie : adynamie complète, épistaxis, prostration, insomnie, diarrhée : chez deux d’entre eux, vomissements bilieux. Tous les trois ae envoyés à l'hôpital dans les premiers jours de leur maladie, et y succombèrent peu après.

La plupart de ces fièvres ne pouvaient se rapporter à un type ES

AT quotidien, tierce, double tierce ou quarte. Les accès survenaient

sans ordre et ne se réglaient un peu que vers la fin de la maladie.

Très rarement aussi j'ai observé les trois stades de frissons, chaleur et sueurs.

Fréquemment, vers le troisième ou quatrième jour de la maladie, les malades se plaignaient de vives douleurs ayant comme sièce les lombes et les mollets ; jai trouvé ces douleurs signalées telles que je les ai observées dans un traité de maladies du continent africain où l’auteur, dont le nom m’échappe, les attribue au défaut du renouvelle» ment du sang dans les tissus et en particulier dans les muscles de la jambe et des gouttières vertébrales.

La dyspnée était fréquente, il est peu de malades qui, dans le cours de leur maladie, surtout pendant les accès les plus violents, presque toujours quand le thermomètre dépassait 40°, ne se soient plaints de : ne pouvoir respirer. Peu de malades ont accusé de la dysurie, une seule fois j'ai dû pratiquer le cathétérisme.

A signaler cependant un homme rappelé à Saint-Louis, qui, deux ou trois jours avant son départ, avait eu quelques symptômes de fièvre bilieuse, tels que vomissements bilieux, urines rares et foncées. Température 395. Les symptômes s'étaient déclarés pendant la nuit.

Le lendemain matin, après l’absorption d’une assez forte dose de quinine, le malade allait mieux, plus de fièvre, urines plus claires. Deux jours après, presque guéri, il partait pour Saint-Louis où je l'avais signalé an médecin de son régiment.

Tel est le résumé, bien incomplet malheureusement, de la situation médicale du poste de M’Pal pendant l’hivernage 1889.

Le poste de Louga avait été évacué au début de l’hivernage 1889, il ne fut réoccupé que pendant la saison sèche 1890. À cette ue une colonne se préparait contre un roi noir, Ali-Boury. M’Pal fut abandonné et Louga devint le centre de ravitaillement des troupes.

nt On songea même à y installer une ambulance sur laquelle devaient être évacués les malades de la colonne.

Je fus donc envoyé à Louga; mais Yang-Yang, la capitale d’Ali- Boury, ayant été pris dès le début des hostilités, un poste y fut créé et un médecin y fut envoyé.

L'ambulance de Louga resta donc presque complètement imutile, les malades de la colonne étant envoyés directement à l’hôpital de Saint-Louis, en passant par Louga.Je n’eus à donner mes soins pendant toute cette période qu’à quelques soldats arrivant de Yang-Yang à dos de chameau, trop fatigués pour prendre le train le jour même pour Saint-Louis et désirant se reposer durant une nuit à Louga.

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