OBSERVATION TREIZIEME
Névralgie sous-orbitaire.
Madame H , de Stockwell, âgée de soixantequatorze ans, mère de famille, d'une faible constitution , d'un caractère doux , et très active pour son âge, éprouvait, depuis treize ans environ, une douleur à la face. Dans son principe, cette douleur avait été modérée; dans ses progrès elle devint violente, et elle acquit enfin un degré d'intensité si considérable, qu'il serait impossible de le décrire , ni même de s'en former une juste idée. Son siège parut d'abord fixé à l'aile du nez et à une petite portion de la lèvre supérieure du côté droit. Elle n'était pas continue comme dans le rhumatisme chronique; elle était au contraire passagère, excessivement aiguë et lancinante durant ses paroximes. Ses retours étaient irréguliers , et ses intervalles laissaient jouir ordinairement la malade de la tranquillité la plus parfaite. Il existait toujours une uniformité frappante dans son origine et dans sa direction. Elle commençait d'abord à l'aile du nez, à la lèvre supérieure, et s'étendait vers l'orbite ;
( 51 ) mais quand les attaques devenaient plus violentes, elle se portait sur d'autres parties : la malade éprouvait alors une sensation du même genre, moins forte à la vérité, tout le long de la joue jusque vers l'oreille; sensation qui s'étendait au palais, aux gencives, à la mâchoire supérieure, et même au gosier.
Cette affection se faisait particulièrement sentir dans les saisons changeantes et rigoureuses. Quoique la malade n'en fût pas toujours exempte dans les saisons tempérées, les attaques étaient souvent déterminées par les causes les plus simples, comme de parler, de tousser, démanger, de respirer. Elles ne duraient ordinairement qu'une demi-minute, quelque fois moins ; souvent elles ne prenaient que cinq ou six fois par jour; souvent aussi elles se renouvelaient deux fois par heure; elles variaient beaucoup dans leur degré d'intensité; tantôt elles étaient si modérées, qu'elles se bornaient à suspendre le mouvement de la lèvre supérieure ; tantôt ( ce qui était le plus ordinaire) elles étaient si fortes, qu'elles arrachaient à la malade des cris qui ressemblaient à ceux de lagonie; si parfois elles suspendaient le mouvement de la lèvre supérieure, d'autres fois elles produisaient un effet contraire , tel qu'un mouvement convulsif , durant lequel la lèvre était entraînée en haut; mais, quelle que fût son intensité, il n'y avait jamais de changement de couleur à la peau, si ce n'est lorsqu'on y avait appliqué quelque topique.
Haighlon recourut d'abord à l'application d'un liniment ammoniacal, et à l'usage tant extérieur qu'intérieur de la teinture d'opium , ainsi qu'à l'électricité administrée sous la forme la plus convenable à la malade. Comme elle habitait le nord de l'Angleterre, Haighton la perdit de vue pendant deux ans, époque à laquelle elle vint se fixer dans le voisinage de Londres. Ce ne fut qu'alors que le médecin se forma une juste idée de la maladie, et qu'il fût éclairé sur son origine par les circonstances suivantes : « La malade voulant me rendre compte, dit Haighton, de sa situation , articulait avec beaucoup de difficulté, et s'arrêtait tout à coup. Portant alors toute mon attention sur la partie affectée, j'aperçus a la lèvre supérieure un tremblottement avec attraction de cette partie en haut, précisément à l'endroit où le muscle releveur propre de la lèvre supérieure est implanté. Cherchant alors à connaître le nerf qui produisait ce mouvement à la partie à laquelle il se distribuait , il me parut clair que c'était la branche sous-orbitaire de la cinquième paire. A dessein de vérifier autant que possible mes conjectures à cet égard , j'attendis le retour d'un accès qui eut lieu peu de minutes après, et je fis alors une forte pression sur les tégumens qui recouvrent le trou sous-orbitaire : la douleur cessa aussitôt; je répétai plusieurs fois cette pression, et j'obtins toujours le même résultat. Comme mes conjectures , relativement au siège de celte maladie, semblaient acquérir plus de solidité par
cette expérience , je pensai qu'il était essentiel de faire un examen plus approfondi des symptômes, et particulièrement de ceux qui existaient dans les parties qui ne paraissaient affectées que secondairement ou par sympathie. Il parut, d'après cet examen, que la douleur qui existait à l'aile du nez et à la ièvre, avait son principal siège dans ces parties, et que lorsqu'elle devenait plus vive, elle affectait d'autres parties telles que l'oreille, s'étendait ensuite le long de la joue par les branches de communication appartenant à la portion dure de la septième paire. La douleur attaquait aussi le palais, les gencives et les dents de la mâchoire supérieure, mais aucune partie de l'inférieure , quelquefois encore le gosier ; mais la partie qui semblait affectée à un nlus haut degré, par rapport au siège principal deia douleur, était immédiatement située derrière les dents incisives.
« En comparant cet assemblage de symptômes avec la distribution de la branche maxillaire supérieure de la cinquième paire , je fus frappé de la coïncidence qui s'y rencontrait, et en même temps je fus persuadé , comme je l'avais déjà pressenti , que le siège principal de la maladie était dans le rameau sous-orbitaire qui se distribue à l'aile du nez et à la lèvre supérieure , et que la douleur qui s'étendait aux dents, aux. gencives , au palais, avait lieu par la communication des filets nerveux qui unissent le sous-orbitaire aux branches palatines,
« D'après les avantages momentanés obtenus à
plusieurs reprises par îa pression du nerf sous-orbilaire contre l'os, il me parut utile d'en faire la section , et je la proposai à ma malade comme dernière ressource.
« L'opération fut fort simple , et consista en une incision longue de neuf lignes, dirigée obliquement en bas ; le centre de cette incision devant correspondre au trou sous-orbitaire, mais seulement à trois lignes au dessus; l'incision devait être faite jusqu'à l'os, autrement il eût été impossible de diviser le nerf, tant il est situé profondément dans cet endroit. Comme il y a plusieurs inégalités à la surface de Tos maxillaire, a l'endroit où s'implantent les muscles, ainsi qu'un canal qui aboutit ordinairement à la partie inférieure du trou, un bistouri pointu parut préférable à tout autre, comme plus propre h effectuer la division complète du nerf situé dans cet enfoncement. La veine faciale passe fréquemment sur ce trou et le recouvre, ce qui peut donner iieuà sa division pendant l'opération. Si cet accident arrive, ou si quelque branche artérielle est ouverte, on pourra y remédier avec facilité en faisant une compression dirigée sur l'os. La plaie n'étant que superficielle, se doit guérir probablement comme une plaie simple.
« Je fis l'opération ainsi que je viens de la décrire, et le succès justifia pleinement mon attente : la douleur cessa aussitôt, et la plaie fut guérie en peu de jours. Ma malade, qui depuis treize ans vivait dans la douleur, éprouva, comme il est aisé de le concevoir, une grande joie de ce succès.
« Il est à remarquer que le sentiment et le mouvement de la lèvre, quoique évidemment diminués, n'ont pas été entièrement perdus, comme je l'avais prédit; cet accident a duré peu; et nous pensons (c'est toujours Haighton qui parle) qu'il s'est formé une réunion de nerfs à l'endroit divisé , laquelle a présenté l'avantage inappréciable qu'il ne s'est manifesté jusqu'à présent dans la partie régénérée aucune disposition au retour de la maladie ^
Nous rapporterons encore un cas de la même espèce que les précédens. Il est décrit avec tous les détails qu'on peut désirer, et se trouve dans une dissertation fort rare en France, double motif dont chacun suffirait pour qu'on le lise ici avec intérêt.