‹ Considérations pratiques sur les névralgies de la faceChapitre 21 sur 30 · OBSERVATION VINGT - DEUXIEME · texte numérisé non relu

OBSERVATION VINGT - DEUXIEME

Névralgie du Nerf facial.

M. de L^** , capitaine au régiment , âgé pour lors d'une Irentaine d'années, vif, vigoureux et replet , d'une humeur enjouée , d'une santé habituellement bonne, était malade depuis plus de dix-huit mois , quand j'eus occasion de le voir. J'examinai attentivement son état; exti^êmement défait, dans le dernier degré d'amaigrissement, à peine pouvait-il se tenir debout. Une toux sèche et continuelle le tourmentait beaucoup ; il avait de temps en temps des tiraillemens si douloureux et si violens à toute la partie gauche de la tête, que l'œil et la bouche de ce côté entraient pour lors dans une contraction spasmodique effroyable au premier aspect. Ces tiraillemens partaient de l'occiput, un peu au dessus de la nuque, entre elle et l'apophyse mastoïde. Ce point douloureux avait présenté , dans le premier temps de la maladie, un gonflement pâteux très léger, qui avait bientôt entièrement disparu. Il était si sensible que l'on causait au malade les douleurs les plus cruelles pour peu qu'on y touchât, et soudain la crise se renouvelait. Ces instans une fois passés, il ne souffrait point de la tête , mais son état était d'autant

plus fâcheux que le moindre mouvement du cou ou desniâchoires, un léger froltemenl, une attitude gênante, un bruit inattendu, une chose quelconque qui l'affectât, suffisaient ie plus souvent pour rappeler les paroxismes. Leur durée était inégale (au plus quatre à cinq minutes) et assez ordinairement en raison de la cause qui les avait produits; ceux qui survenaient spontanément, c'est-à-dire sans être déterminés par un agent extérieur, étaient généralement plus longs et plus violens ; chaque accès commençait par un point de douleur plus ou moins aigu , vers Focciput, à Tendroit ci-dessus désigné , et ce point dolorifîque était constamment ie même, d'où, comme de leur foyer, de leur centre commun, s'élançaient avec rapidité des rayons douloureux vers la bouche , l'œil et la joue gauche, et, presque en même temps survenaient des convulsions aux muscles de ces parties. On avait, dès le commencement de la maladie, apphqué sur cet endroit des vésicatoires, plus bas un séton qui existait encore, ce qui avait d'abord procuré de légers soulagemens ; mais bientôt les accidens avaient repris une nouvelle intensité. La peau était sèche et brûlante, presque point de sommeil , sans cependant que les douleurs de tête se renouvelassent plus souvent la nuit, et le peu qu'il y en avait était à chaque instant interrompu par des crampes douloureuses.

Celle maladie, qui, comme il a été dit, durait depuis plus de dix-huit mois, avait commencé par

de violentes douleurs de tête, qui revenaient par intervalles 1res rapprochés ; celles-ci cédèrent, et la poitrine fut affectée. Les forces cependant diminuaient sensiblement ; Fesîomac faisait mal ses fonctions ; l'appétit n'était plus le même ; une sombre tristesse s'emparait du malade. A six mois de là environ , en allant se coucher, il sentit subitement , à l'endroit qui depuis est devenu le point central du tic, une douleur poignante des plus aiguës , qui , d'abord, reparut une ou deux fois par jour, puis plus souvent, augmentant graduellement d'intensité, ensuite accompagnée de mouvemens convulsifs plus ou moins violens. Elle parvint enfin par accroissemens insensibles et journaliers au point où je la voyais. L'état inquiétant de la poitrine, l'insomnie, la susceptibilité nerveuse , s'étaient successivement développés. L'exténuation surtout était portée à un point singulier, parce que M. de L*^"^ n'osait prendre des alimens solides, craignant avec raison que la mastication ne procurât quelques accès douloureux. Exactement informé de tout ce qu'on avait inutilement mis en usage (et que n'avait-on pas fait? les bains, le lait , l'opium , l'éther pris intérieurement , furent , entre autres , les principaux moyens sur lesquels on avait insisté), je crus devoir attribuer cette série d'accidens au virus vénérien. Le malade , à différentes reprises, avait eu des symptômes véroliques bien caractérisés, pour lesquels il n'avait jamais voulu se soumettie à des traitemens mé-

ihodiqucs ; entre autres des gonorrhées qu'il avait lestement répercutées. D'ailleurs, tous les moyens employés jusqu'alors par des médecins éclairés se trouvèrent infructueux , et les mercuriels n'avaient jamais été donnés. Je me crus suffisamment fondé à proposer la friction. Le malade adopta mon avis et se rendit à la garnison.

A peine y fut-il arrivé que je le mis à un régime humectant et adoucissant. Peu de jours après, je supprimai le séton, et nous commençâmes le& bains ; mais, à mon grand regret, la préparation fut courte. La toux devint plus opiniâtre , les insomnies plus fréquentes, aussi bien que les accès douloureux de la tête; tous les symptômes s'aggravèrent, et je me vis obligé de hâter l'application du mercure pour brider la fougue du virus , dont je craignais de ne pouvoir plus me rendre maître, pour peu que j'attendisse encore. Je continuai le traitement, de façon que mon malade se baignait le matin et se frottait le soir ; ce cas-ci me parut un de ceux où cette méthode devait avoir le plus grand succès.

Aux premières frictions, qui se faisaient de deux jours l'un , nous employâmes demi-gros d'onguent mercuriel à parties égales ; la quatrième fut portée à un gros ; et, dès la septième, les accidens commencèrent à diminuer. Assuré pour lors de la bonté de mon diagnostic , le malade continua les remèdes avec une entière confiance, et je ne doutai plus de sa guérison. De jour en jour, par gra-

dations insensibles, le sommeil revenait, la toux était moins fatigante , les accès du tic perdaient en même temps de leur fréquence et de leur intensité. M. de L^^* renaissait pour ainsi dire, retournait à la vie , et goûtait de nouveau le plaisir d'exister, qui, depuis quelque temps, était changé pour lui en un tourment presque continuel. Une boisson délayante et abondante, du lait au sortir du bain et le soir en se mettant au lit , une purée à midi, composaient son régime. A la douzième friction nous augmentâmes d'un demi-gros la dose de pommade mercurielle. A la dix-neuvième , les accidens disparurent en entier ; le malade reprenait de la force ; son teint s'améliorait ; l'appétit se faisait sentir, et les digestions étaient bonnes ; aussi lui permis-je davantage d'alimens. Après le bain, une soupe au lait , une semblable le soir, un potage gras pour dîner, avec des œufs frais ou du poisson choisi, quelques pommes cuites, quelque peu de confitures. Quoiqu'il n'existât plus le moindre signe de maladie , quoique tout annonçât une convalescence décidée, je ne crus cependant pas pour cela devoir cesser de donner du mercure *, j'en portai dès ce moment la dose à deux gros.

Mon malade prit cinquante-cinq bains , et employa, en vingt-cinq frictions environ, trentequatre gros d'onguent à parties égales, dont il faut cependant défalquer, par approximation, ce que devait faire perdre Fabstersion journalière des bains , espèce d'infidélité d'une estimation et

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d'une évaluation assez difficile. Dans le courant du traitement , qui a duré près de deux mois et demi , nul accident remarquable n'est survenu ; quelquefois nous avons pu prendre les frictions pendant plusieurs jours de suite; d'autres fois un léger commencement de ptyalisme nous les a fait suspendre; ce qui n'empêchait jamais de prendre exactement un bain chaque jour. Dans les derniers temps on avait soin de tenir l'eau au dessous du degré de chaleur de la peau, et d'y rester une bonne heure; ce qu'il eût été impossible de faire plus lot. La convalescence a été des plus heureuses; j'ai évacué à plusieurs reprises avec de doux minoratifs ; j'ai conseillé un régime restaurant; et, depuis plus de neuf ans , M. de L^*^ jouit de la meilleure santé et d'un embonpoint qui l'annonce ^

Nous noterons , en terminant le récit de ce fait , outre la direction des élancemens douloureux, qui ne peut convenir qu'aux ramificaiions du nerf facial, et le point de départ des souffrances qui se rapproche plus , indubitablement, de ce nerf que de tout autre, nous noterons, disons-nous, ces agitations convulsives de la face, qui s^expliqueraient si naturellement si l'on tombait d'accord avec Charles Bell sur la nature des fonctions qui sont

' Wa?o:i , Joiirr,. de Mcd. et de Chir. Mars 1793. T. 9.) , p. 233.

attribuées au nerf facial par l'ingénieux physiologiste anglais ; et, à cette occasion, nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer le rapport assez singulier qu'il y a entre la rareté des mouvemens convulsifs de la face dans les névralgies de cette partie, et la rareté de l'affection spéciale du nerf facial dans la même maladie (quoique les convulsions ne soient certainement pas un attribut exclusif de ces dernières névralgies). Cette remarque s'applique, comme on va le voir, à l'observation suivante.

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