‹ Considerations relatives à la dernière revolution de la BelgiqueChapitre 8 sur 10 · DIVISIONS DES BELGES · texte numérisé non relu

DIVISIONS DES BELGES

Il est ici nécesssaire d'éclaircir une difficulté qui pourrait naître d'une objection capable de présenter quelque chose de plausible. On pourrait dire en effet que des Belges eux-mêmes, non pas seulement dans la branche aristocratique des états, mais dans la chambre des députés, se sont rangés du côté de l'admi3 nistration hollandaise et ont ajouté le poids de leur suffrage dans la balance en faveur de la conduite qu'elle avait adoptée depuis l'établissement du nouveau royaume des Pays-Bas. Comment dès lors, ajcuterait-on, supposer ces députés dépourvus d'énergie et de lumières, de vertu publique et d'honneur, au point de ne s'être pas opposés de concert à des mesures ruineuses et avilissantes pour leur pays, d-ont ils devaient nécessairement sentir qu'ils partageraient la honte comme ils ên partageaient l'injustice. Si cesl mesures avaient été digaes de la censure qui les flétrit aujourd'hui, se persuaderait-on que des hommes distingués par lejang et- les talons, objet du choix d'un peuple respectable,, chargés de défendre des droits et des intérêts qui leur étaient communs avec le peuple qu'ils représentaient, auraient eu la lâcheté de trahir sa confiance et de se joindre à ses oppresseurs ?

Il se trouverait en effet quelque chose de spécieux dans des raisonnemens fondés sur ces considérations. Pourtant ils ne sauraient [en imposer qu'à ceux qui n'ont jamais étudié les hommes ni suivi la marche des gouvernemens. Ce sont 1k de ces idées brillantes et trompeuses à la fois que l'amour propre caresse, et dont les ambitieux se servent avec art' comme d'un voile

pour jeter un vernis sur leurs propres faiblesses et celles de louis disciples, les déguiser aux yeux du vulgaire trop souvent incapable de voir le déshonneur là où il voit du succès.

Les députés Be'gas ne pouvaient pas être sans exception au dessus des faiblesses de l'humanité. Devait-on s'attendre qu'ils fussent doués d'une force de caractère supérieure à celle des hommes publics des autres pays ? D'ailleurs dans quelle situation ils se trouvaienfplacés !

Le premier effet de l'inégalité de la répartition du droit d'élire et par là-même du droit de prendre part au gouvernement entre les Belges et les Hollandais, avait jeté d'abord au milieu d'eux un germe de démoralisation dont le développement était presqu'inévitable. Les considérations tirées de la justice sont à peu-près nulles pour ceux auxquels la plénitude de la puissance donne la certitude que leur volonté fait loi. Les Hollandais l'avaient pour eux. Pour les Belges celle de linutilité d.e la résistance à des projets qu'ils pouvaient condamner dans leurs cœurs, devait suffire pour les jeter dans le découragement ; c'est aussi ce que l'histoire de cette législature n'a que trop prouvé. Il devait se trouver là comme ailleurs des députés faibles qui manquaient d'étendue dans les vues, de fermeté dans les sentimens. Dans quelle assemblée ne se rencontre-t-il pas des hommes plus ou moins susceptibles dose laisser éblouir par l'éclat de la puissance, de donner dans les illusions de ta. vanité, de se laisser dominer par l'espoir des faveurs, ou par la crainte d'être en butte aux ressentimens de ceux dont le pouvoir n'a ni bornes ni contre-poids ? Ces faiblesses ou ces passions sont toujours des mines fécondes dont l'intrigue ne néglige jamais l'exploitation.

Une administration comme celle qui se trouvait à la tête de ce gouvernement, quelque minces que pussent être les talens de ceux qui la composaient, pouvait toujours trouver des moyens de semer des divisions parmi les députés pour obtenir une apparence de sanction aux mesures qu'elle avait intérêt de faire approuver,

Ces divisions servaient admirablement les projets de l'administration hollandaise, en allumant et en entretenaat parmi les Belges des haines qui, tout en les rendant méprisables, faisaient retomber aussi sur eux celles du peuple qui leur attribuait les maux qu'il souffrait et lui faisait oublier que les Hollandais en étaient les artisans. N'est-ce pas même une espèce d'instinct chez tous ceux qui visent à l'autorité exclusive 1 C'est toujours dans le sein du peuple que Ton cherche des fauteurs de l'arbitraire auquel on veut l'immoler. Ceux qui l'exercent manquent rarement de trouver le moyen d'isoler quelques-uns de ceux qui pourraient le défendre, de les engager à seconder leurs projets, soit en flattant leur ambition ou leur cupidité par l'espoir des bienfaits dont ils sont les distributeurs, soit en les y força nt par la crainte des persécutions qu'ils peuvent diriger contre ceux qui leur résistent. C'est surtout avec une organisation de Cours de justice, un choix de magistrats, un ministère public, un code criminel comme ceux auxquels les Belges se trouvaient asservis, que cette dernière considération entre autres pouvait contribuer à énerver les âmes.

C'est par ces moyens également funestes aux gouvememens et aux gouvernés que ceux qui comptent sur l'espoir de donner à l'autorité une direction favorable à leurs vues d'agrandissement personnel, peuvent aussi réussir à tromper celui qui se trouve au timon d'un gouvernement. D'un côté, ils ferment toutes les issues par lesquelles la vérité pourrait parvenir jusqu'à lui, de^ l'autre il leur devient aisé de lui faire envisager comme le vœu d'un peuple les opinions achetées ou commandées de ceux qui sont chargés de l'expression de ses sentimens. Ce sont là de ces traits qui se trouvent dans l'histoire de tous les peuples. Que de faits dans notre pays pourraient êtré cités à l'appui de ces observations ! Tout ce qui s'est passé dans le royaume des Pays-Bas depuis son établissement en atteste la vérité. (1)

(1) Voir la Note B, à la fia cet ouvrage.

Croit-on que Guillaume eût opiniâtrement persisté, pendant quinze ans, à marcher dans le sentier des erreurs qui l'ont conduit à ces tristes résultâts, s'il avait pu voir les trames ourdies par ceux qui le trompaient sur la situation de la nation qu'il gout vernait? En les supposant eux-mêmes de bonne foi dupes des erreurs dans lesquelles ils l'entraînaient, s'il eût pu se détromper à temps, il eût été peut-être en son pouvoir de détourner des malheurs dont il est maintenant difficile de prévoir le terme. Pendant que l'incendie se propageait avec rapidité d'un bout à l'autre de la Belgique, l'été dernier, les membres de l'administration s'efforçaient encore à la Haye d'entretenir l'illusion du monarque, en poussant ceux ?ur lesquels ils exerçaient quelque influence à faire parade d'un zèle ardent, d'une fidélité sans bornes pour son gouvernement. Forts de ces démonstrations, on ne parlait qu'avec une entière confiance d'en user par rapport aux troubles qui venaient d'éclater comme on avait fait précédemment pour les réclamations des Belges qu'on avait étouffées. On a vu qu'au lieu d'examiner les sujets de plaintes qu'elles articulaient, pour y faire droit s>i elles étaient fondées, on les avait attribuées aux vues sinistres de quelques individus qui spéculaient sur la crédulité du peuple pour le porter à la sédition. Quelques châtimens infligés à propo3 devaient, disait-on, avoir reffet, en les dévouant au déshonneur et au mépris, d'éclairer le peuple lui-même, de le ramener à des sentimens de soumission, enfin de faire disparaître toutes les difficultés que ces criailleries opposaient à la marche du gouvernement, qui pourrait dès lors travailler librement à faire le bonheur de ses sujets.

C'est toujours armée de ces prétextes qu'une administra tion qui vise au pouvoir arbitraire ou qui est déjà parvenue à s'en saisir, travaille à écraser ceux qui osent tenter de discuter sa conduite ou d'éclairer ses démarches. Ses injustices provoquent des murmures et des plaintes : elle les punit comme des actes de révolte. Ceux qui avaient prêté aux Belges le secours de leurs plumes, et fait entendre leurs réclamations, avaient été poursui-

vis comme des réfractaires devant les tribunaux. On n'aurait guère besoin d ajouter, même si on ne le savait déjà, qu'on avait obtenu les condamnations sollicitées contre eux, ni que les partisans de l'administration avaient applaudi à des sentences qui, suivant. eux, devaient imposer silence à la malveillance et affermissaient les bases de l'ordre public.

Le silence qui succède à ces coups de l'autorité n'est pas toujours celui de la mort, comme se le persuadent ordinairement ceux qui les ont provoqués. Lesmouvemens qui ont préludé à la dernière révolution éclatèrent enfin, au moment où l'administration hollandaise se glorifiait de la facilité avec laquelle elle avait triomphé de ses ennemis. Alors elle entoura encore le monarque de ces prestiges de témoignages d'attachement dont on vient déparier. Les citoyens de la Haye et de quelques autres villes hollandaises firent éclater les mêmes démonstrations de dévouement. Il fut facile alors de lui persuader qu'il suffisait de continuer de déployer l'appareil de la force pour rétablir le calme en inspirant la terreur. Il n'était question que de faire retomber la vengeance de l'autorité outragée sur la tête d'un petit nombre d'hommes égarés par dès projets ambitieux ou de leurs adhérens entièrement étrangers aû peuple, représenté lui-même comme une masse inerte qui ne connaissait d'antre besoin que le repos et qui y entrerait du moment où on aurait versé le sang de quelques victimes sacrifiées à la tranquillité publique. On sait le reste. Mais un des traits de cet aveuglement mérite d'être signalé.

Les troupes hollandaises avaient évacué Bruxelles, dans les premiers jours des troubles, à la suite d'arrangemens pris entre Celui qui les commandait et la bourgeoisie, pour attendre l'issue des négociations entamées avec le gouvernement. La révolution n'avaitpas encore ce caractère national qu'on lui a vu prendre à la suite de l'événement dont on va parler. On put aussi trouver le moyen de persuader au gouvernement qu'une convention avec des rebelles, comme on les appelait, n'imposait aucune obligation et qu'on pouvait apparemment au contraire s'en servir comme

d'un piège innocent tendu pour enlacer le crime. La prise de cette ville, disait-on, n'exigeait qu'un coup de main ; iî fallait se hâter de l'attaquer à l'improviste pour profiter de3 dispositions des citoyens qui ne donnaient que malgré eux dans le mouvement insurrectionnel et n'attendaient que cette occasion de rentrer dans le devoir. Les intelligences qu'on s'était pratiquées étaient sûres, le succès immanquable ! Les troupes durent donc revenir sur leurs pas. On sait maintenant ce que l'on peut penser de la bonne foi ou de la sagesse de ceux dont les avis ont causé l'horrible boucherie, résultat de cette attaque, surtout quand on envisage les effets que l'issue du combat a produits dan3 toute l'étendue des provinces belgiques.

Je me bornerais à rappeler le tcavenir de cet événement, si une autre circonstance, également remarquable et qui avait à peine précédé l'attaque de Bruxelles de quelques semaines, n'était pas propre à jeter un nouveau jour sur le sujet que je traite et à mettre le lecteur à même de suivre avec plus d'exactitude la chaîne qui lie ces événemens. A la veille même de l'explosion, les écrivains rangés sous la bannière de l'administration hollandaise faisaient retentir les provinces be'giquea d'hymnes composées à sa louange. Ils exaltaient son habileté, ses talens, le bonheur et la prospérité que les Belges devaient aux soins paternels du gouvernement, à sa vigilance protectrice. C'était couvrir la victime de fleurs au pied de l'autel et dans le moment même où elle brisait ses liens pour échapper au sacrifice.

. Dans une situation comme celle dont on vient d'esquisser le tableau, il ne re^te guère pour un peuple d'espoir d'obtenir, de la justice de son gouvernement, la réparation des torts qu'il a à reprocher à ceux qui exercent l'autorité en son nom. Il n'a plus que son Dieu pour juge pour guide, que sa conscience, pour moyen que la force. Il est réduit à choisir entre la honte de la servitude et la mort pour la patrie. Il porte le joug jus* BïHsT VisbaoTfï o-nui }hvàl ohtyÏJMoii k7) tu m ïl'i'p entêta

qu'au moment où le sacrifice de sa vie peut devenir utile, et con»» tribuer à briser les chaînes de ses concitoyens»

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