DES DEUX CANADAS
Ces observations et les faits que l'on signale dans cette production sont de nature à faire naître une foule de réflexions importantes relativement à notre propre pays, auquel chacun des traits de cette esquisse doit nécessairement ramener u?i Canadien. Il convient alors d'ô se reporter ponr quelques instruis a l'époque encore récente où nous vîmes tout d'un coup éclater le projet de l'union des deux Canadas. Il avait été mnri de longue main. L'intrigue qui l'avait ourdi, l'avait aussi couvert du voile du plu5* profond silence. Elle craignait qu'un rayon de vérité, jeté sur cette trame ténébreuse, Couvrît les yeux de ceux qu'on avîtit engages à la seconder, en accusant à leurs yeux ee qu'il avait de monstrueux. Elle avait pris 1rs moyens les plus surs de nous dérober la connaissance du sort qu'elle nous préparait et de nous mettre hors d'état de songer même à le détourner. C'était la foudre et nous devions en être frappés, avant même qu'il noua fût possible de l'entendre gronder. Telle*
étaient les habiles combinaisons d'un petit nombre d'hommea restés étrangers au milieu de nous, qui n'étaient pas satisfaits de s'y trouver placés au premier rang et d'y jouir à peu près de tous les avantages attachés à une caste privilégiée. Aveuglés par un fanatisme politique et religieux, activé par les préjugés nation aux; les lois et la jurisprudence, les coutumes et les usages qui en sont l'appui, jusqu'à la langue du pays étaient pour eux des objets de haine. Etabiissemena civils, institution» religieu&es, ils avaient résolu de tout renverser à la fois. C'était le gouvernement anglais qui devait servir leur vandalisme. Ilg croyaient l'avoir engagé assez avant pour le mettre hors d'état de revenir sur ses pas.
Qui pourrait oublier les cris de joie qu'ils poussèrent quand ils crurent enfin voir arriver le jour où nous allions ôtie accablés ! Bien loin de travailler, par quelques marques d'égards, à mêler le plus léger adoucissement à ce que ces démonstiations bruyantes de ieur triomphe devaient avoir d'insultant pour nous, ils s'efforçaient d'ajouter à l'amertume de notre situation en nous prodiguant l'oulrage, en nous annonçant eux-mêmes le lernblo usage qui's entendaient faire de la souveraine puissance dont ils se croyaient déjà revêtus. La considération de ce qui se trouvait de brutal dans la sentence de mort politique qu'ils voyaient prononcée contre nous, n'effleurait pas même leurs âmes. 11$ savouraient le plaisir de nous annoncer qu'ils Savaient provoquée.
J'aime à croire que des passions plus basses encore, un machiavélisme raisonné, les o lculs d'une cupidité réfléchie n'étaient entrés pour rien daas leurs efforts pour nous dépouiller de tout ce qui pourrait nous attacher à la terre de nos pères, au gouvernement établi pour nous eu assurer la conservation. Mai» laconkèquence nécessaire et inévitable de la mesure proposée, son but h.mte.ï. ont avoué à cette époque à jamais mémorable pour nous, était d'ensevelir d'un coup dans une ruine commun» toutes nos instituions. On aurait noyé pour ainsi dire la re>-
présentation du Bas-Canada dont la population surpaese de beaucoup celle qui se trouve dans le Haut-Canada et dans les parties nouvellement établies du nôtre réunies, dans unereprégentation nouvelle, organisée de manière à donner un ascendant décidé, même par le nombre, à des hommes avec lesquels on supposait que nous ne pourrions avoir rien de commun, dont on croyait tous les intérêts opposés aux nôtres, dont on espérait enfin pouvoir avec un succès facile travailler les préjugés et les armer contre nous.
On aurait laissé à la population ancienne un nombre de représentans approchant en apparence de l'égalité, mais en réalité de beaucoup inférieur à celle de la nouvelle population qu'on se proposait d'unir avec celle de notre province.
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Qui pourrait croire que des moyens aussi puissans de domination ne dussent pas encore paraître suIFisans aux auteurs de ce plan machiavélique pour parvenir au but auquel ils tendaient ? Ils redoutèrent l'effet d'un sentiment de justice de la part de peux qu'ils appelaient à se réunir à eux pour devenir les arbitres de notre sort. Ils purent craindre qu'un reste de pudeur n'arrêtât une administration organisée sur ce plan dans la carrière de destruction qu'on lui traçait en caractères aussi marqués et n'osèrent pas s'en rapporter à elle. Dans le projet de loi on nous interdisait d'avance, après le laps d'un petit nombre d'années, l'usage de la langue française. Ce n'était pas encore assez pour ceux qui visaient $ s'assurer ces privilèges de caste et qui avaient pourtant déjà pour eux à peu-près le monopole de toutes les faveurs qui sont à la disposition du gouvernement, d'en tenir les Canadiens à une si grande distance. Ils prétendaient leur interdire jusqu'à l'espoir, même la possibilité d'y aspirer. On poussait sous d'autres rapports la prévoyance plus loin encore. On allait jusqu'à anéantir la jurisdiction de l'évêque catholique sur son clergé; elle serait passée entre les mains d'un gouvernement protestant, d\m conseil presque uniquement lui-même composé de protestans. Le clergé catholique n'eût plus été
qu'un instrument entre les mains de l'administration du nouveau gouvernement, un levier de plus pour servir ces projets de renversement ! (1)
Honneur au peuple qui a élevé sa voix contre cet acte d'iniquité politique ! Honneur à un demi-million d'hommes parmi lesquels il s'est à peine trouvé quelques individus capables de déshonorer leur nom en refusant de se réunir à leurs compatriotes pour repousser cette coupe empoisonnée ! Honneur et reconnaissance à ces hommes énergiques et éclairés dont la voix s'est fait entendre dans le parlement impérial et l'a fuit reculer devant cette mesure en signalant ce qu'elle avait d'injuste et de tyranniqueî
On n'a pas besoin de s'appesantir dans ce moment sur ce que ce plan avait d'odieux. Il est jugé même par ceux de ses parti sans qui, entraînés par les meneurs qui tenaient les fils de l'intrigue, étaient étrangers au sentiment de la perfidie qu'il comportait. Si on en rappelle le souvenir dans ce moment, ce n'est pas pour réveiller des ressentimens ; c'est que l'événement a été pour nous une grande leçon politique, c'est que les faits auxquels il se rapporte, les circonstances qui l'ont accompagné et qui l'avaient précédé, peuvent nous servir de terme de comparaison et nous mettre en état de nous former des opinions exactes sur ce qui s'est passé dans la Belgique elle-même depuis mil huit cent quatorze. C'est enfin qu'en concentrant notre attention à la fois sur ce qui s'est passé d'analogue dans Fun et l'autre pays, nous pouvons apprendre à nous mettre en garde, pour l'avenir, contre de semblables intrigues comme nous l'avons déjà fait par le passé. En nous livrant à cet examen, nous trouverons aussi de nouveaux motifs de travailler même avec une ardeur nouvelle à réparer des erreurs dont nous souriions. Et en le faisant nous aurons le double avantage de travailler pour notre intérêt comme pour celui de notre métropole,
(1) Qn croit devoir encore ici faire observer que ce qu'on lit dans ce çioment, n'est que la réimpression des considérations publiées dans l'année 1841. -ed.