‹ Considérations sanitaires sur l'expédition de Madagascar et quelques autres expéditions coloniales, françaises et anglaisesChapitre 107 sur 133 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Comment le service de santé, avec le personnel et le matériel dont il disposait, a-t-il pu faire face aux charges écrasantes que lui imposait une morbidité sans exemple dans les annales des expéditions coloniales ? Avec des moyens matériels et une organisation insuffisants, le personnel tenta, au prix d’efforts surhumains, de parer aux besoins d’une situation dépassant de beaucoup les prévisions les plus pessimistes.

La composition du personnel et du matériel sanitaires a été donnée plus haut. L'armée possédait :

2 ambulances ;

i hôpitaux de campagne ;

1 hôpital d’évacuation ;

1 sanatorium ;

1 navire-hôpital ;

16 infirmeries.

L’ensemble permettait d’hospitaliser 2.ÔOO malades. Il y en a eu jusqu’à huit mille à la fois !

70 médecins assuraient le service des corps et des formations sanitaires. Celait à peu près le quart de

l’effectif nécessaire pour assurer le service dans les conditions rendues probables par l’insalubrité connue du pays. 27 médecins durent être expédiés au cours de la campagne, pour remplir les vides faits par la maladie, et accompagner les convois de rapatries.

' Le nombre d’infirmiers fut tout aussi insuffisant, tn plus des 300 infirmiers envoyés au début de la guerre, il fallut en envoyer 280 autres, du 12 juin au 3 octobre. Les invalidations et les morts furent si nombreuses t. commencement que le service des hôpitaux lut desemparé. Les médecins restaient à peu près seuls pour laire

toutes les besognes. .

Le service de santé avait été, pour le moins, aussi insuffisamment doté que les corps de troupes, en auxiliaires noirs, animaux de bât, moyens de transports quelconques. Il avait bien S.600 brancards, maisiln y avait pas de porteurs, pour s’en servir. Déjà, au cours du reci de l’expédition, les graves embarras créés aux médecins par cette situation, ont été signalés. Il est necessaire d y revenir, car ce fut l’un des aspects les plus lamentables de cette expéditîon, que l’impossibilité matérielle ou était le service de santé d’assurer des soins convenables à tous les malades. D’un côté, rien n’était épargne pour multiplier et aggraver les causes de morbidité : de au re, les moyens manquaient de secourir les ■victime;', toujours

plus nombreuses, des fautes commises.

Service régimentaire. — Chaque bataillon avait deux médecins (un médecin-major de 2° classe et un aidemajor), ■ deux infirmiers par compagnie, et un caporal

infirmier. ., ..

Le matériel médical du bataillon était identiq

à celui des régiments de France ; 2 paniers de quinine et une tente à 16, avaient été ajoutés. Au total, 8 paniers, 8 sacs d’infirmiers (ces derniers contenaient les medica-

SERVICE DE SANTÉ, FONCTIONNEMENT .'Hl

menls destinés aux détachements), et 8 brancards du nouveau modèle, constituaient le matériel de l'infirmerie. Rien n’était prévu pour le transport à. dos d'hommes; mais il y avait deux mulets, portant l’un, une paire de litières, et l’autre, une paire de cacolets.

Les approvisionnements de l'infirmerie du bataillon étaient transportés par trois mulets. Enfin huit Kabyles étaient affectés à .ce service. Telle était la situation au commencement de la campagne. Ces moyens sont bien restreints !

En raison de l’insuffisance de ces moyens de transpoits, 1 infirmerie dut n’emporter de Majunga même que le strict nécessaire, c’est-à-dire laisser en arrière une partie de l’approvisionnement réglementaire. Certains bataillons furent même dans la nécessité de se mettre en mute sans avoir de médicaments. Leurs approvisionnements étaient restés au fond des cales, sous les monceaux de colis divers avec lesquels on avait fait le plein des navires. Dès leur débarquement les troupes étaient, en effet,- obligées de s’éloigner de Majunga pour en dégager la plage et les abords. Le matériel du corps n’étant débarqué que plusieurs jours après, il n’était pas facile ensuite de le retrouver, au milieu de la confusion qui régnait. Il est tel bataillon qui ne put installer le matériel de son infirmerie sur un pied un peu convenable, qu à Suberbieville, un mois et demi après son débarquement. Ses médicaments étaient déjà épuisés. II ne restait plus d’ipéca ni de sulfate de soude. Il n’y avait plus que 100 grammes de quinine pour 200 malades se présentant chaque jour à la visite. C’était le moment où des circulaires pressantes rappelaient aux médecins des corps de troupes qu’il fallait administrer avec soin la quinine préventive. C’était aussi l’époque où la dysenterie faisait son apparition...

Pour transporter les malades, l'infirmerie ne disposait que de deux mulets, porteurs de deux litières et deux cacolets, soit quatre places. Quelques malades pouvaient aussi être allégés de leurs sacs par les huit Kab) les. Enfin, tant que le convoi du train du bataillon lut au complet, il put recevoir encore une dizaine de sacs. - u total il y avait possibilité de porter 4 malades, et d alléger 18 ou 20 hommes, de leurs sacs. G est peu poui un bataillon de 800 hommes, même lorsqu’il n’a ete prevu

que 12 pour 100 de morbidité !

Ce peu dont on dispose est défectueux, car les litières et les cacolets portés par des mulets constituent es moyens de transports condamnés par les médecins qui ont participé à des .expéditions coloniales. Aux uiouve ments pénibles imprimés ordinairement aux appareils par la marche normale des bêtes de somme, viennent s’ajouter ceux que nécessitent les accidents de terrain dans les pays montagneux et sans routes tracées, ans les pentes qu’il faut gravir ou descendre, dans le passage des ravins rocailleux ou des torrents au lit tourmente, les malades sont horriblement secoués par les faux-pas, les sauts, les glissades des bêtes. Le long des sentiers en corniche la marche devenait très dangereuse. Le port des malades à dos d’homme s’imposait, dans'un pays sans routes, où ce mode de transport est le seul usité. Il est toujours sage d’adopter le mode de transport employé par les indigènes du pays où l’on pénètre. Cette nécessite n ayant pas été admise, le matériel usité en Algérie et dans les Alpes fut employé pour cette guerre coloniale. Les brancards du nouveau modèle ne purent pas rendre tous les services dont ils étaient susceptibles, parce que les porteurs manquaient. Quoique plus avantageux que l ancien brancard, ils restent encore bien inférieurs au brancard-hamac, avec cadre en bambous et toile formant

toiture, du type préconisé par le docteur Martine.

Néanmoins, ce matériel imparfait était utilisé le mieux possible. En arrivant à l’étape, les malades étaient placés, couchés, sur les brancards ou les litières, sous l’arbre le plus loutlu. Si les brancards manquaient, on couchait les hommes sur de la paille. La tente à 16 était inhabitable en plein soleil. La température sous la toile atteignait parfois 45 degrés. Des cahutes en paille la remplaçaient avantageusement.

A mesure que la colonne s’avançait, les embarras des médecins augmentaient avec le dénuement des infirmeries. Médicaments, vivres, matériel, faisaient défaut. C’est à pied que les malades étaient poussés, sur les sentiers à 1 arrière de leurs corps, en attendant qu’ils fussent recueillis par une ambulance, toujours très éloignée et très encombrée. Tant qu il y eut quelques mulets appartenant au service médical, les plus malades étaient juchés sur eux. Mais la descente et la montée des collines très rapprochées était des plus pénibles. Il fallait retenir les bêtes, se suspendre à leur queue pour les empêcher de rouler. Les autres malades marchaient à la traine, les uns allégés de leur sac, les autres le portant encore.

Les malades de l'infirmerie ont les mêmes vivres que la troupe : avant d’arriver 'à Suberbieville il y eut des corps qui ne reçurent pendant plusieurs jours que des distributions de lard. C’est bien exceptionnellement que les dysentériques peuvent trouver un peu de lait. Il n’existe pas d’approvisionnement régulier de cette précieuse conserve. Les rares boites que l’on peut avoir proviennent généralement de dons ou d’achats particuliers. Les infirmeries n’ont pas d’aliments légers et pas d’ustensiles de cuisine. Le vin faisait défaut. Ainsi privés d’une alimentation appropriée à leur état, les fiévreux

el les dysentériques tombaient rapidement dans une cachexie irrémédiable.

Plus lard, lorsque les hôpitaux sont débordés, et que les hommes recherchent les rapatriements, il sera recommandé aux médecins des corps de n évacuer que le moins d’hommes possible. Mais comment traîner indéfiniment à la suite du bataillon ces cachectiques qu’on ne peut ni alimenter convenablemeht, ni transporter?

Ambulances. — La situation des médecins des hôpitaux et des ambulances était aussi pénible et aussi douloureuse que celle des médecins des corps de troupes.

Les ambulances étaient au nombre de deux, une par brigade. Leur matériel était celui des ambulances n° 3 employées en Algérie, augmenté de quelques paniers de quinine.

Elles avaient chacune 4 tentes à 16 et des brancards. Des hampes permettaient de fixer des moustiquaires autour des brancards. Elles pouvaient loger 50 hommes. Elles devaient posséder en principe :

10 mulets avec cacolets ;

8 mulets de bât ;

2 mulets de litière ;

12 voitures Lefebvre remplaçant les voitures réglementaires.

Le nombre des coolies n'avait pas été déterminé.

Les voitures Lefebvre devaient servir à 1 évacuation des malades. Cela supposait l’existence d'une route en arrière de l’ambulance. Il était cependant bien difficile que cette route, qu’il fallait créer, pût être construite assez rapidement sur le passage des troupes, pour que les ambulances, dont le rôle est d être toujours au contact de la brigade, pussent les utiliser ou se tenir suffisamment près des troupes. Tous les détails de 1 organi-

sation reposent de même sur la conception de la route à construire.

Les Japonais (il faut bien les citer en exemple) n'avaient pas de voitures pour le transport des malades, ou du matériel, pendant la guerre de Chine de 1894. Ayant à opérer en Corée et en Mandchourie, sachant qu ils ne trouveraient pas de routes carrossables dans les pays où allait se dérouler l’action militaire, ils avaient logiquement écarté le matériel roulant sans utilité, et avaient employé exclusivement des cantines et des paniers d’un poids assez faible pour permettre le transport à dos d’homme. Leurs malades voyageaient sur des brancards légers en toile et bambous, portés par des coolies*.

Un an après ce salutaire exemple, nous organisions entièrement avec des voitures, le service des transports à Madagascar, pays totalement dépourvu de routes! C’est ainsi que les ambulances, formations sanitaires essentiellement mobiles, cheminaient avec 12 voitures. Nous savons déjà ce que valaient les tentes à 16 comme abris contre le soleil des tropiques.

Il y avait o médecins et 22 infirmiers à chaque ambulance. L’ambulance n° 1 resta environ deux mois sans a^oir d’auxiliaires noirs ; puis l’ambulance n° 2 lui céda 10 Somalis. En principe, elles devaient avoir chacune 60 coolies.

Le médecin-chef de l’ambulance était placé, au point de vue technique seulement , sous l’autorité du directeur du service de santé. Mais les déplacements de la formation sanitaire, les emplacements qu’elle devait occuper, étaient ordonnés par l’état-major. Le directeur du service de santé et le médecin-chef avaient la faculté d émettre un avis. A partir de Suberbieville le directeur n a plus eu une action effective sur ces formations.

En fait, il n’y avait ni mulets, ni voitures, spécialement affectés à l’ambulance. Quand l’ordre arrivait de se mettre en route, le médecin-chef s'adressait au service des étapes, au service du train qui transportait les malades et le matériel quand et comme il pouvait.

La marche s’effectuait à volonté, sans garde. Il n’y avait pas d’ennemi à craindre. Autant que possible, le campement était installé sur une hauteur, près d'un bois ou d'un cours d’eau. Suivant les ressources locales, des huttes en paille étaient élevées pour abriter les malades qui ne pouvaient pas séjourner sous la tente à 16.

L'ambulance n° 1, qui fonctionna la première, fut appelée à Suberbieville après un séjour à Majunga. Elle ne put y arriver qu’un mois après, du 17 au 20 juin; encore fut-elle obligée de laisser en arrière une certaine partie de son matériel.

L’ambulance n° 2 s’est fixée à Andriba où elle a fonctionné vers la fin de juillet.

Ces formations devenaient par la force des choses des hôpitaux de campagne, mais ne suivaient pas les brigades dans leurs déplacements.

Au moment où la colonne volante a été constituée, chacune d'elles a fourni une section marchant avec un des deux premiers groupes. Dépourvues de lits, qu'on ne pouvait pas transporter, ces sections manquèrent aussi de bien des médicaments laissés en arrière.

L'alimentation des malades des ambulances était assurée par l’intendance. Il était délivré à chacun une ration réglementaire. Ces distributions furent faites avec régularité ; parfois l’ordinaire était amélioré par les dons des Sociétés de secours, du moins dans la zone rapprochée du littoral et du fleuve.

Faite pour recevoir 50 malades, chaque ambulance en avait en moyenne 300. N’ayant pas assez de coolies,

n'ayant plus d’infirmiers européens, tombés malades, les médecins faisaient toutes les besognes.

Evacuations, dépôts d'isolés, gîtes d'étapes. — De loin en loin, les corps 'de troupes trop encombrés, les ambulances, laissaient en arrière des détachements de malades. Un médecin était chargé de les soigner et de les conduire à la plus prochaine formation sanitaire. Trop souvent, ce médecin se trouvait sans moyens de transports, sans médicaments et sans aides, en présence d’hommes épuisés et incapables- de se mouvoir. Il fallait s’ingénier, se débrouiller. Des malades entassés sous des tentes ou sous les arbres ; des cantines vides de médicaments et de vivres, aucun aide, aucun infirmier : telle était la situation où se trouvait le médecin chargé de l’un de ces dépôts. L’état des hommes qui lui avaient été confiés était tel, que sur 233 malades, 2fi étaient morts trois jours après. Il n’avait à sa disposition pour les soigner que deux boites de quinine, quelques pilules d'opium, et un kilogramme de sulfate de soude. De ces dépôts d’isolés les malades étaient dirigés par convois sur l’arrière, en suivant la ligne d’étapes. Deux fois par semaine à peu près, partait un convoi de 40 à 30 voitures. D’Andriba à Marololo, c’était le seul mode de transport employé.

Les évacués étaient choisis dans les premiers temps parmi ceux encore assez forts pour supporter les, fatigues de la route. Plus tard, au moment de la formation de la colonne volante, les malades furent évacués sans distinction, installés, à deux par voiture, sur de la paille étendue au fond; protégés, autant que possible, mais non toujours, par des toiles de tente, contre la pluie et le soleil, ils faisaient cette longue route, recevant pour leur alimentation de la viande de conserve, du pain de guerre et du tafia !...

L’iiXPÉDITION DE MADAGASCAR

Tout d’abord un aide-major escortait les convois. Quelques étuis de quinine et pas d’infirmiers, voilà quels étaient ses moyens d'action. Plus tard, après la constitution des gîtes d'étapes, les convois ne furent plus escortés par des médecins.

Ils partaient en général vers 5 h. 1/2 ou 0 heures du matin, et arrivaient au gîte suivant avant 3 heures ou \ heures de l’après-midi. La couardise de l'ennemi rendait inutile une escorte.

Le voyage durait de huit à dix jours, pour aller d'Andriba à Suberbieville ou à Marololo. Il était très pénible pour les malades, horriblement- cahotés dans les voitures non suspendues. Les accidents étaient assez fréquents : parfois les mulets s’emportaient ; d’autres fois la voiture versait, au grand préjudice des malades, plus ou moins grièvement blessés dans ces chutes (En trois jours, dans un même convoi de 50 malades, il y eut trois accidents de ce genre ; dans l'un d'eux un homme se fractura le crâne, et mourut le lendemain. Un des malades s’était tué d’un coup de mousqueton).

Le passage d’un médecin, escortant un convoi, était une bonne aubaine pour les postes détachés sur la ligne d’étapes. Il passait la visite des invalides de l’endroit, et les malades trop encombrants lui étaient confiés. Un convoi parti avec 25 voitures, arrivait, après deux jours de route, à compter 60 ou. 70 voitures.

Les malades les moins graves préparaient la nourriture pour les autres : les infirmiers et les coolies manquaient, et personne ne pouvait être chargé de ces soins. Heureux étaienL les convois qui avaient un médecin.

Lorsque l'organisation des gîtes d’étapes fut plus complète, un aide-major fut placé dans chacun d’eux. A l’arrivée des convois il passait rapidement une première visite, pour parer aux besoins les plus pressants, et exa-

minait de nouveau plus minutieusement les malades, avant la mise en route.

Mais les médecins de gîtes d’étapes étaient aussi pauvres en ressources que ceux des convois. N’ayant pas de vivres pour les malades, ils recevaient des circulaires comme celle-ci : « Le médecin des étapes doit pourvoir à tous les besoins des malades, les nourrir, les réconforter; il doit au besoin, par des achats faits surplace (sic !!), suppléer à ce que la médiocrité des moyens de tianspoit ne permet pas de faire parvenir ». Malheureusement, s’il était impossible à l’Administration de faire parvenir les vivres nécessaires dans les régions difficiles, il était encore plus impossible à un médecin ‘isolé, de trouver des ressources alimentaires dans un pays désert sur un espace de plus de 150 kilomètres ! Les circulaires ne suffisent pas pour nourrir ceux qui les reçoivent

A partir de Marololo, l'alimentation devenait meilleure. Les malades attendaient sous des tentes le moment de s'.embarquer pour Majunga. Ils prenaient place sur des chalands remorqués jusqu’à Ankaboka par des chaloupes de la flottille fluviale. Transbordés dans ce port sur des caboteurs de mer, ils étaient conduits à Majunga. Le parcours de la voie fluviale durait 2, 3 ou 4 jours. Les chalands étaient généralement recouverts d’une toile en forme de tente ; mais quelques-uns étaient dépourvus de cet abri. Les malades, couchés dans le fond du chaland, sur de la paille, étaient serrés au point de ne pouvoir remuer. Pas de médecins, pas d’infirmiers, pas de médicaments , comme alimentation, des vivres de campagne ; viande de conserve, pain de guerre ou biscuit, tafia.

Et ainsi ils allaient, le long des fleuves, fiévreux et dysentér iques, couchés, immobiles sur ce radeau, supportant le soleil et la pluie. Quel que fût l’état des malades, quels que lussent leurs besoins, il leur était impossible

de bouger jusqu'à l’arrivée. A peine les dysentériques les moins malades pouvaient-ils se placer sur le bord du chaland. Les autres restaient inertes sur la paille. A l'arrivée à Ankaboka, il était fréquent de trouver plusieurs morts dans le convoi. Voilà quelle était l’organisation et le fonctionnement des gîtes d’étapes; voilà quels étaient les moyens de transport employés pour faire les évacuations de malades, et constituer des convois.

Lord Wolseley avait organisé enire Prasuh et Cape Coast, sur la côte des Ashantis, une ligne d'étapes qui mérite d’être citée en exemple : il faut le rappeler souvent.

Des gîtes d’étapes, choisis comme stations-hôpitaux, avait été échelonnés à 30 kilomètres de distance. Dans chacun d’eux, plusieurs baraques spacieuses, construites avec des claies de bambous, offrant à l'intérieur, de chaque côté de la chambre, un grand lit de camp élevé au-dessus du sol, pouvaient loger chacune 30 hommes. Des baraques spéciales étaient affectées à l'hôpital, au magasin. Sous un hangar se trouvaient des lavabos. Les soldats pouvaient à l’occasion y prendre des bains. De l’eau potable bouillie et filtrée était recueillie et préparée à l’avance par les servants du camp, chargés aussi de faire chaque matin la propreté générale. Le souci du bien-être des hommes avait été poussé au point que les voiles de plusieurs navires avaient été découpées pour fournir des rideaux aux baraques des gîtes d étapes.

Enfin chaque station avait un nombre déterminé de hamacs confortables, et de porteurs attitrés faisant la navette d’un gîte à l’autre.

En 1893, durant la seconde expédition, cette organisation, déjà si savante et si prévoyante, fut encore perfectionnée.

Les gîtes d’étapes du corps expéditionnaire de Mada-

gascar en 1893, n’avaient certainement pas bénéficié de cet exemple instructif.

Hôpitaux de campagne. — Les quatre hôpitaux de campagne envoyés à Madagascar sont restés permanents ; ils ont été établis et maintenus dans les terres basses, c’est-à-dire dans les parties les plus malsaines de l’île :

L’hôpital n° 1 , était à Majunga ;

L’hôpital n° 2, à Ankaboka, avec une section à Ambato ;

L’hôpital n° 3, à Suberbieville ;

L'hôpital n° 4 n’a jamais fonctionné !! Ce n’était assurément pas faute de malades 1!!

L’hôpital de campagne n° 2 a fonctionné un mois seulement après son arrivée. L’hôpital n° 3 n’a été ouvert que deux mois après l’arrivée à Majunga, il n’eul son matériel que quinze jours après le débarquement du personnel. Les voitures Lefebvre, les canons de 120, le ballon captif, absorbaient une grande partie des moyens de transport et de débarquement.

Le personnel de ces formations sanitaires se composait en principe de 5 médecins et de 30 infirmiers, avec un nombre de coolies à déterminer. La maladie vint bientôt réduire le chiffre des infirmiers, au point que leur service fut à peu près impossible. Au mois d’août il restait à peine 4 infirmiers valides à Ankaboka, pour 1.000 malades, et 6 infirmiers à Suberbieville, pour 000 malades. Les coolies étaient en nombre insignifiant. Les médecins, malades et surmenés, se multipliaient pour tenter de suppléer à l’insuffisance numérique du personnel subalterne, insuffisance provenant autant des vides faits par la maladie, dans ce personnel, que de l’effrayante morbidité des troupes. Aucune besogne, aucune fatigue, ne les rebutait. Sur pied nuit et jour, travaillant par fous les temps et à foute heure, ils se sacrifiaient à une situation qu’il ne dépendait pas d’eux

l’expédition de madagascak

do modifier et qu'il leur fallait subir. Les arrivées incessantes de malades évacués de l'avant occasionnaient dans ces formations un mouvement d’entrées et de sorties extraordinaire. A l’arrivée des convois il fallait, à toute heure et sans délais, pourvoir à la nourriture et aux soins médicaux des entrants. Les distributions tardaient parfois. Mais comment faire, sans personnel subalterne ? Les infirmiers européens succombaient les uns après les autres, à ce labeur écrasant que les médecins pouvaient encore endurer grâce à une énergie morale supérieure et à des conditions d’existence matérielle un peu meilleures. Il eût fallu avoir des infirmiers noirs, ou asiatiques ou créoles.

Devant celte affluence de malades on doubla, on tripla, on quadrupla le nombre des places dans les hôpitaux. Ceux qui n’avaient pas de brancards couchaient à terre sur de la paille. Mais tous les malades n’étaient pas dans les hôpitaux. Des désespérés, ainsi que des bêtes blessées à mort, allaient se blottir dans un buisson, dans un ravin, dans un trou, pour y crever en paix. On rencontrait beaucoup de cadavres sur les bords de cette route. « l’Avenue Lefebvre », où il semblait qu'on dût laisser toute espérance quand on s’v engageait. N’attendant plus le secours des hommes, ils allaient, poussés par un instinct dominant après l’anéantissement des forces morales, chercher une .fin tranquille dans la solitude. Que furent leurs dernières pensées? Quels déchirements dans l’adieu suprême adressé à la Famille, à la Patrie aimée, entrevues dans la dernière lueur de l’esprit ! La vue du Drapeau triomphant, la haute noblesse de leur sacrifice, les consolaient de leurs souffrances. Ils avaient fait leur devoir

L’alimentation des hôpitaux était meilleure que celle des formations sanitaires de l'avant, grâce au ravitail-

lement régulier opéré par la voie fluviale le long de laquelle ils étaient échelonnés. Ils avaient de plus 1 avantage de recevoir la presque totalité des dons si considérables des « Sociétés de secours », que l’insuffisance des moyens de transport ne permettait pas d’envoyer plus loin. S’ils n’avaient pas de lait, d’œufs, de légumes et de fruits frais, ils furent cependant toujours approvisionnés largement de viande de bœuf fraîche. Le lait de conserve était rare. Les quelques boîtes faisant partie de l'approvisionnement régulier furent rapidement épuisées. Les vins lins et toniques provenaient en grande partie de dons patriotiques.

L'hôpital de Ma-junga et le Shamrock, grâce à leur situation, pouvaient recevoir par les courriers bi- mensuels venant de la Réunion des paniers d'œufs, de légumes et de fruits frais, envoyés par les Sociétés formées dans cette colonie patriote. L’Administration pouvait voir dans ces envois particuliers une indication sur la possibilité de se procurer elle-même ces précieuses ressources de vivres frais que la Réunion produit en abondance *.

L eau potable était rare, et l’eau de lavage faisait défaut. Le débit des appareils dislillatoires de Majunga était insuffisant. Il fallait envoyer blanchir le linge des hôpitaux à Nossi-Bé. Que pouvait devenir dans ces conditions l’hygiène de ces établissements?

1. Il n’est pas indifférent de rappeler que, pendant l’expédition anglaise de Souakim (1885), les hôpitaux de campagne avaient été si Lien approvisionnés de vivres fins, en sus de la ration réglementaire, qu’ils ne furent jamais obligés de recourir aux approvisionnements de la Société nationale de Secours aux Blessés.

Ces Sociétés sont faites, en effet, dans le but de compléter l’action de l’Administration, et non de se substituer à elle.

A Subcrbieville, le lait était si rare dans les hôpitaux, qu’il fallait avoir recours à des subterfuges pour en procurer un ou deux litres à un olfieier, dysentérique grave, dirigé sur Majunga pour être rapatrié.

Au début de leur fonctionnement, quelques hôpitaux ont été insuffisamment pourvus de médicaments usuels. La quinine et les sels purgatifs firent momentanément défaut. La quantité de quinine expédiée de France a été cependant considérable, et la consommation qui en a été faite peut être estimée à près d 'une tonne. Mais les caisses qui la contenaient étaient enfouies à fond de cale. — Avaient-elles été embarquées les premières, parce qu elles étaient de première nécessité ? Malheureusement, les premiers embarqués en France étaient les derniers débarqués à Madagascar ! Quelle que fût à ce sujet Faction exercée par les délégués de l’Administration appelés à surveiller le mode de chargement des navires, il n’est pas moins certain que les médicaments furent ordinairement débarqués en dernier lieu. Il y eut aussi des pertes de divers ordres. Des voitures chargées de ce précieux médicament arrivèrent vides à leur destination.

Néanmoins, les hôpitaux étaient encore mieux approvisionnés que les formations sanitaires de l'avant. Le matériel des hôpitaux de campagne se composait de brancards avec supports et moustiquaires, de 10 tentes Tollet, de 62 baraques Wehrlin-Espitalier, de 27 tentes Tortoise modifiées, et de 37 tentes coniques.

Les brancards avec supports forment des appareils très utiles, et commodes pour les formations sanitaires mobiles.

Les baraques Wehrlin-Espitalier forment des abris insuffisants contre le soleil. Une fois montées, il est très difficile de les transporter plus loin. Telles qu’elles sont, elles peuvent rendre de bons services, àla condition de les recouvrir d’une seconde toiture faite de chaume, de feuilles de palmier, débordant chaque face, de manière à déterminer une spacieuse véranda. Cette disposition, recommandée par le directeur du Service de santé de

l’expédition anglaise de Souakim (1885), a été mise en pratique au Dahomey et au Tonkin.

H est également désirable que les pièces de la baraque démontée soit réunies en colis d’un volume et d’un poids transportable à dos d'hommes.

Les cases malgaches « en rafla », avec double toiture, élevées au-dessus du sol, étaient des abris bien supérieurs contre le soleil et contre la pluie. Les soldats indigènes les construisaient avec une extrême rapidité.

Les tentes Tortoise, comme les tentes coniques, dressées en plein soleil, protégeaient insuffisamment les malades. On a observé 38 degrés de température sous les deux toiles, et 42° entre les deux toiles.

L installation des couchettes en deux plans superposés est fâcheuse pour l’hygiène. Elle fait naître un encombrement redoutable, qu il faut malheureusement subir quelquefois à bord d’un navire, mais qui ne saurait être admis à terre, alors surtout que les malades ne sont protégés contre le soleil que par l’épaisseur d’une ou deux toiles.

- Celui qui est couché à 1 étage supérieur, est exposé à des coups de chaleur.

Les médecins qui avaient eu la faculté de choisir remplacement de leur hôpital, avaient remédié à ces inconvénients en dressant les tentes sous des arbres. L’hôpital d Ambato avait été installé sous des tamariniers, et sur une hauteur salubre. Grâce à cette heureuse disposition, grâce à des soins minutieux et constants pris pour la désinfection et le blanchissage des linges et des hardes, pour la stérilisation de toutes les matières usées, cet hôpital, qui eut d’autre part la rare bonne fortune de n’avoir jamais un nombre de malades supérieur au double de V effectif normal , donna des résultats satisfaisants.

Il n’en était pas de même de l’hôpital d’Ankaboka, installé d’abord sur un terrain bas, inondé pendant les

crues du fleuve ou les grandes marées. Il fui transporté ensuite sur une hauteur, et sous des arbres.

L’hôpital de Suberhieville fut primitivement installé sous dés tenles, sur un emplacement désigné par l'étatmajor. Les cases, les baraques et les maisons européennes de l’établissement Suberbie logeaient le grand état-major et ses services (archivistes, secrétaires, ordonnances, plantons, etc.) L Puis, à la suite de pressantes demandes, une partie des malades put être logée dans des cases du village sakalave, en partie incendiées, qui furent mises en état grâce au bienveillant concours de quelques chefs de corps.

Cet hôpital, dont la lro section n’était arrivée à Suberbieville que vers le 15 juillet , ne put fonctionner que le 20. Depuis la prise de Mavelanana jusqu'à cette date, l’ambulance de la lrP brigade avait assumé la charge du service, avec des moyens tout à fait insuffisants. L étatmajor, arrivé à Suberhieville par la voie fluviale, s’y était établi depuis le commencement du mois de juin.

L’établissement de Suberhieville était la seule localité de Madagascar qui permît l'installation d'un hôpital de campagne sous des abris permanents et confortables. — Les malades n’en ont pas bénéficié suffisamment.

Moyens de transport. — Les hôpitaux de campagne devaient avoir chacun 72 voitures, des mulets et des coolies. — Le nombre des coolies fut bien au-dessous des besoins. Les autres éléments, déjà réduits dès le

1. On lil dans une lettre adressée de Suberhieville au journal Le Temps par un oflicier, et datée du 21 juillet 1S95 : « Nos pauvres malades gisent sous la tente, avec des températures de 3S à 39 degrés, tandis que la splendide maison d’habitation de M. Suberbie, qui aurait pu contenir au moins 100 lits, et les bengalous plus modestes, mais également bien conçus, de scs ingénieurs et du personnel européen, ont été accaparés par le quartier général et par le service administratif du coi'ps expéditionnaire ».

débarquement, furent entièrement supprimés par l’ordre du 26 juillet, prescrivant de verser au service du train tous les mulets appartenant en propre aux ambulances et aux hôpitaux. Cette mesure allait à l’encontre de la bonne exécution du service des hôpitaux. Il était évident que le service médical, obligé de demander des voitures et des mulets au service du train chaque fois qu’il en aurait besoin, verrait ses mouvements plus retardés et plus entravés qu’ils ne l’avaient été jusque-là. Les inconvénients graves de ce système se sont maintes fois manifestés. Ils avaient été particulièrement signalés par les médecins anglais en Egypte, par le docteur Home avant la campagne des Ashantis. Ils s’étaient révélés aussi au Dahomey dans les transports fluviaux. « L’expérience a montré, écrivait le D' Home en 1873, que si le transport des malades n est assuré qu’acciden tellement et non d’une façon spéciale, les malades sont sûrs d'être négliges. Quand les besoins se font sentir, les munitions de guerre et de bouche prennent la priorité. »

Le service de santé a pu vérifier à Madagascar l’exactitude de cette constatation. Le matériel de guerre (y compris le ballon captif et les canons de 120), les vivres et approvisionnements (y compris les fourrages) avaient la priorité sur le matériel des hôpitaux. Les transports avaient été répartis de la façon suivante, par un ordre général : 4/5° pour les vivres et approvisionnements, le dernier l/ocs était à partager entre les différents autres services, parmi lesquels le service de santé. Le service de 1 intendance était donc placé dans des conditions très favorables pour assurer les distributions de vivres. Il n’est pas étonnant que les mulets aient eu du foin en surabondance, alors que les malades manquaient de lait et de médicaments.

Le service de santé était placé sous l’autorité d’un

directeur dépourvu d’action effective sur la ligne d'étapes. Marchant ordinairement avec le quartier général, n'étant pas secondé par un directeur adjoint, il ne pouvait pas intervenir assez efficacement dans le fonctionnement des formations de l’arrière. 11 n'existe pas dans le service d’un corps d’armée française un directeur des hôpitaux de campagne , tel qu'il existe dans l’armée anglaise, chargé de régler tous les détails relatifs aux mouvements de ces hôpitaux, et d’organiser les évacuations sur l’arrière. De plus, dans l’armée anglaise, un chirurgien général est chargé , à la base d'opérations , de veiller aux approvisionnements, de contrôler et de diriger le service des navires-hôpitaux. La nécessité de ces créations se fit vivement sentir à Madagascar, en raison de l'étendue de la ligne d’opération, de la dispersion des hôpitaux et de l’isolement des médecins-chefs dépourvus d’une autorité suffisante *. Faute d’un chef est qualifié, sur l'arrière de la ligne, pouvant coordonner et régler les questions multiples qui se présentaient, le service médical fut étroitement subordonné auservice des étapes. Le directeur du service de santé ne pouvait pas être partout à la fois où sa présence était nécessaire. C'était le directeur des étapes qui disposait des médecins pour les placer à la tête des convois de malades. — Les médecins convoyeurs étaient pris dans les corps de troupes, un peu partout. 7— Des vides se produisirent, qu’il fallut remplir' par l’envoi de France d'un supplément de médecins dont l’arrivée à Majunga, si opportune pour permettre les rapatriements, ne fut pas sans causer quelque surprise aux gens qui estiment qu’il y a tou-

1. L’hôpital de Majunga resta un moment sans fonds disponibles, parce que le médecin-chef de cet établissement n'avait pas qualité pour ordonnancer certaines dépenses.

jours trop de médecins,... tant qu’ils ne sont pas malades eux-mêmes.

Hôpitaux d’indigènes. — Une lacune de notre organisation sanitaire aux colonies s’est manifestée au cours de l’expédition. Il n’y avait qu’une seule catégorie d’hûpilaux et d’ambulances, de sorte que les coolies, les conducteurs auxiliaires, les soldats indigènes et les Européens étaient soignés pêle-mêle, pour le plus grand préjudice

de hygiène, des mœurs de chaque race, et de la dignité du soldat européen.

En étudiant 1 organisation de quelques-uns des corps expéditionnaires anglais, nous avons vu que les indigènes soldats, ordinairement, et les indigènes coolies, toujours, sont soignés dans des hôpitaux spéciaux. Cette séparation existe normalement dans l’Inde. Cette dispo- ; sition n’est pas appliquée dans l’administration militaire française. Il en résulte que les auxiliaires indigènes viennent augmenter l’encombrement des formations sanitaires, ou que, fait plus grave, ils n’ont pas tous les soins nécessaires. Ces deux inconvénients, si fâcheux à di\ers points de vue, se sont produits pendant la campagne. Les hôpitaux d Ankaboka, de Suberbieville, d’An- . driba, furent remplis de bonne heure de conducteurs auxiliaires qui payaient un lourd tribut à la maladie. Leurs habitudes de malpropreté compromettaient gravement la santé des malades voisins.

Mais ces précieux auxiliaires ne purent pas toujours recevoir le traitement que leur état méritait. Fiévreux ou dysentériques, cachectiques, quelquefois blessés, ou porteurs de vastes ulcères envahis par la vermine, les Kabyles marchaient toujours, impassibles, dociles, iésignés, sans protestation contre le sort implacable, se | soumettant aux plus cruelles exigences. Craignant de réclamer des soins très nécessaires, n’osant pas demander

un repos que leur état rendait indispensable, ils marchaient jusqu’au bout de leurs forces, pour obéir à leurs chefs et à leur destinée. Lorsqu’ils étaient épuisés, saisissant une occasion de se soustraire à la surveillance, ils se sauvaient dans les bois, s’abritaient sous une voiture Lefebvre renversée, et attendaient la lin de leurs maux. Des hôpitaux indigènes largement ouverts à tous les éclopés auraient permis de conserver dans le rang un grand nombre de ces malheureux, qui disparaissaient de cette manière, et étaient désormais perdus pour le service L

Navires-liô pitaux . — Le Shamrock , transportant l'avantgarde, mouilla, le 28 février, en rade de Majunga.

Il était destiné à compléter le système des formations sanitaires de la base d’opérations, et à transporter, au besoin, les troupes et les malades. Il devait recevoir 330 malades : le 19 juin il avait déjà 400 malades, et le méde-

1. Un épisode de cette campagne montrera l’utilité de cettecréation : un médecin, visitant un convoi à son passage, voit un Kabyle conduisant une voiture, et ayant .un bras en écharpe. Il avait une fracture du radius, et continuait son service. — Un peu plus loin, un autre Kabyle marchait auprès d’une voiture, avec un pied enveloppé de chiffons malpropres. Le médecin enlève ce linge, et met à nu une plaie phagédénique au fond de laquelle se voyaient les tendons. — Grâce â l’énergique intervention du médecin, le Kabyle put être exempté et soigné. Emu par cette situation, le médecin du gile d'étapes demanda et obtint la faculté d'installer un dépôt d’éclopés où vinrent se faire soigner tous les conducteurs kabyles qui passaient par là. A cette nouvelle, ceux qui s’étaient réfugiés dans la brousse vinrent réclamer ses soins, demandant un pansement, un peu de quinine, des vivres ! Accueillis avec bienveillance, ils se répandaient en bénédictions pour le toubebe et tous les siens : « Puisses-tu, disait un vieil Arabe au médecin français qui le soignait avec bonté, puisses-tu bientôt retrouver sains et saufs ta famille et ton vieux père ! » Cette touchant reconnaissance d’un vieil Africain montre combien il faut peu pour attacher et émouvoir ces âmes simples et dévouées ; mais il faut que ce v eu soit donné, et soit donné avec bonté...

cin du bord avait été invité à rechercher les moyens d’en loger davantage. 11 partit le 13 août pour France, avec 000 malades. Dans l’intervalle il avait fait plusieurs voyages à Nossi-Comba, et un à la Réunion pour y déposer des malades. Il fut remplacé par le Vinh-Long auquel Y Annamite succéda plus tard. Ainsi il n'y eut jamais plus d’un navire-hôpital présent à la hase d’opérations.

Pour tous ceux qui connaissent la valeur hygiénique supérieure et les emménagements de ces navires, longtemps affectés au transport des malades de l'Indo-Chine, spécialement construits à cet effet, il y a lieu de s’étonner que le ministère de la Guerre n’ait pas emprunté à la Marine les huit transports de ce type qui restent inutiles dans les darses de l’arsenal de Toulon ‘. L’insalubrité des rives de la Betziboka et de la baie de Bombetoke était sufflsajnment connue pour faire écarter du plan protégé la construction à terre d'hôpitaux autres que des hôpitaux de passage, dans la région basse et chaude. D'autre part on savait, par les rapports des médecins des navires de guerre ayant stationné à Madagascar, que leurs équipages étaient à peu près exempts de maladies endémiques 1 2.

L’histoire de la première expédition de Madagascar était tout à fait concluante sur ce point ; un fait bien précis, observé pendant l’occupation de Nossi-Bé en 1841, devait encore être présent à tojutes les mémoires. Une

1. Le transport du personnel et des malades de l'Indo-Chine est actuellement effectué par des navires du commerce affrétés par le Ministère des Colonies. Ces navires n’ont pas été construits spécialement en vue de ce service. A défaut d’un contrat de longue durée, ilsn’ontpu recevoir qpe des emménagements successivement surajoutés.

2. Voir les rapports des docteurs Drago et Trucy. — Arch. médec. navale.

épouvantable mortalité sévissait à Hell-Ville, parmi les troupes débarquées. Ayant constaté que les marins restés à bord n’étaient pas atteints parles maladies qui sévissaient à terre, les chefs de l’expédition décidèrent que les soldats débarqués rentreraient à bord tous les soirs. La morbidité fut réduite aussitôt dans des proportions considérables.

Des exemples très récents étaient faits pour éclairer les esprits. Pendant la première expédition des Ashantis, les Anglais avaient usé très largement des avantages précieux qu’offrent les hôpitaux flottants dans les régions à terres insalubres.

Le Victor- Emmanuel, vaisseau à deux ponts, possédant des emménagements parfaits et un confort extraordinaire, é Lai L mouillé' sur rade de Cape Coast. Malgré ses grandes dimensions il ne devait recevoir que 240 malades, de manière que chacun d’eux disposât d'un grand espace cubique. Sur la même rade Y Himalaya, le Sarmatian, le Tamar, utilisés comme casernes, étaient prêts à être transformés en bâtiments-hôpitaux annexes. Un hôpital-base était en même temps préparé à terre, à Cape-Coast, mais les malades n’y- séjournaient généralement que pour attendre le moment d’embarquer sur le navire-hôpital. Des embarcations spéciales faisaient le va-et-vient entre l’hôpital-sur-terre et l’hôpital-sur-mer- Enfin le troop-ship Simoon alla mouiller à Saint-Vincent pour y servir de dépôt de malades. Un bâtiment plus petit lui avait été annexé pour assurer les communications et le ravitaillement. Les malades atteints d’affections endémiques ne séjournaient pas â terre. Tout ce luxe de dispositions avait été préparé pour un corps expéditionnaire ne comptant que 5.000 hommes environ, et ne devant pas séjourner plus de deux mois à terre.

Pendant ladeuxième expédition des Ashantis, sir Francis

Scott s'inspira de ces mesures. Les hôpitaux à terre axaient peu d importance : mais sur rade était mouillé le Coromandel , admirablement emménagé pour recevoir 130 malades. Le corps expéditionnaire ne comptait que 3.000 hommes, dont un millier d’Europeéns.

A SouaLim (Soudan, 1893), deux navires-hôpitaux sont mouillés sur rade (le Gange et le Bulimba). Les malades étaient évacués sur 1 hôpital-base, et de là sur les navires.

Le général Dodds, tirant profit de cette expérience, avait prescrit, dès le début de la campagne du Dahomey, d évacuer tous les malades atteints d’affections endémiques, sur le Mytho , mouillé devant Kotonou.

Qu a-t-on fait à Madagascar ? Dans un pays réputé très insalubre, on a mis les hôpitaux à terre, et pour un corps d’armée de quinze mille hommes un seul navirehôpital a été jugé nécessaire. Le concours de la Marine était très limité. Les huit transports-hôpitaux réunis auraient pu recevoir au besoin plus de deux mille cinq cents malades à eux seuls, et faire une navette ininterterrompue entre la base d’opération, les sanatoria et la fiance. Cette combinaison méritait d’être envisagée, car elle avait en particulier 1 avantage d’employer un matériel spécial déjà existant, et de mettre a profit une expérience répétée maintes fois.

Page 1