‹ Considérations sanitaires sur l'expédition de Madagascar et quelques autres expéditions coloniales, françaises et anglaisesChapitre 113 sur 133 · Séance du 10 décembre · texte numérisé non relu

Séance du 10 décembre

SANATORIA

moins à cause de la dépense; à prévoir, dépense à considérer cependant, en raison du prix élevé demandé pour ces hospitalisations, que pour éviter aux malades une double cause de fatigues et une profonde déception ». Telle est la mesure dans laquelle cette préoccupation a contribué à envoyer les malades ailleurs qu’à la Réunion.

En admettant que, par une convention survenue entre les administrations de la colonie et celles du corps expéditionnaire, il ne fût pas possible d’établir un tarif réduit ou un compte spécial, il restait encore aux délégués chargés d’organiser le sanatorium, la faculté d’installer à la Réunion des hôpitaux gérés directement par le service de santé du corps expéditionnaire. C’est un des heureux résultats qu’aurait procurés le voyage

de la commission à la Réunion s’il avait eu

lieu.

Par une équivoque dont l’origine est inexplicale, on a fait peser sur les habitants de la Réunion la responsabilité de cette tarification, en les accusant de spéculation. Par ce qui précède, et par les débats publics qui ont eu lieu, il est surabondamment démontré que la responsabilité d’un tarif établi dans un établissement militaire ne saurait, en aucune manière, toucher la population civile, dont les intérêts sont absolument distincts, et qui avait fait, bien au contraire, les offres les plus généreuses au département, et constitué patriotiquement des sociétés de secours aux malades et blessés.

On ne pouvait pas ignorer, surtout dans les milieux militaires, que les habitants d’une localité n’ont rien à voir dans la gestion des établissements militaires.

Quoi qu'il en soit, tandis que 208 lits restaient vides à la Réunion, tandis que 800 places restaient disponibles pour d’autres lits, les hôpitaux de Madagascar regorgeaient de malades, et ne pouvaient pas tous les recevoir ÿ

l’RXPÉDITION DE MADAGASCAR

landis que les hôpitaux confortables de Saint-Denis et de Salazie, avec leurs installations perfectionnées, restaient à moitié inoccupés, les malades s’empilaient à Madagascar dans des établissements précaires, couchant sur des brancards superposés en deux étages, sous des tentes où régnait une chaleur mortelle. Au lieu de vivres frais, une alimentation exclusivement composée de vivres de conserve ; au lieu de recevoir des soins hygiéniques complets et une eau abondante, les soins de propreté étaient négligés, et l’eau était rare, d’une valeur douteuse. Et à la porte de ces hôpitaux de campagne, encombrés par une foule hétérogène, cinq fois trop nombreuse, restait encore une longue file de malades qui ne pouvaient pas y trouver place.

Tandis que les hôpitaux de la Réunion comptaient plus de 200 places inoccupées, on fut dans la nécessité redoutable de déposer dans l’hôpital et les casernements de Nossi-Bé, pays insalubre, les maladeÉ trop gravement atteints pour monter à Nossi-Çomba ou pour rentrer en France.

L’administration coloniale de Nossi-Bé avait fixé à trois francs le prix de la journée d’hôpital. Proximité plus grande, modicité du prix, quelle que fût la cause de cette préférence, des malades graves furent donc déposés et soignés dans une colonie malsaine, à trois jours seulement de la Réunion.

6° Mais les malades préféraient rentrer en France, et le rapatriement est le seul remède efficace contre la fièvre.

C’est vrai ! les malades demandaient tous à rentrer en France. Il a été donné à ceux qui ont assisté au défilé de ces hommes dévorés par la fièvre, atteints profondément dans leur énergie morale autant que dans leur forces physiques, d’entendre les demandes pressantes

SANATORIA

de soldats sollicitant le renvoi en France. Il n’y a pas lieu de s’en étonner, car ils ne voyaient pas d’autre terminaison à leurs maux, à leurs souffrances... si ce n'est la mort. Ils voyaient les hôpitaux encombrés, les médecins débordés, et, n’espérant plus être guéris sur place, ils sollicitaient le retour en France. C’était leur seul espoir.

Ils ignoraient, pour la plupart, jusqu’à l’existence de la Réunion.

Mais depuis quand demande-t-on aux hommes leurs préférences et le point sur lequel ils désirent être dirigés? Leur demandait-on s’ils désiraient continuer les travaux de route ou rester dans le rang après les premières atteintes légères de la fièvre ? En procédant à des rapatriements en masse, on s’exposait à démoraliser ceux qui restaient. Le fait a été signalé déjà par le Dr Gibbon, pendant la campagne des Anglais à Souakim.

On peut voir alors les hommes chercher à fuir furtivement, et s’introduire sur les navires en partance pour la métropole, de telle sorte qu’à l’arrivée en Europe on trouve plus d’hommes que n’en comportent les listes d’embarquement!

A l’exception des vieilles troupes coloniales, les hommes qui restent sont en proie à la redoutable nostalgie, surtout lorsque, après des privations si nombreuses et des fatigues très longues, ces jeunes soldats ne trouvent pas la compensation et la stimulation des combats où l’on trouve la gloire.

Le stoïcisme a des limites comme les forces physiques, et ceux-là sont stoïques qui, partis pour combattre, restent pendant plusieurs mois, la pioche à la main, sous un soleil de feu, creusant de leurs mains leur propre tombe, sans hésitation et sans faiblesse. On conçoit facilement que des jeunes soldats, déprimés par la

l’expédition de madagascah

maladie, soient saisis par un attendrissement, que leur faiblesse physique rend plus grand, à mesure que les souvenirs de la famille et du pays natal montent à leur esprit. Où peuvent-ils tourner leur regard pour trouver une lueur éloignée, seule capable de leur rendre quelque espérance, puisque, sur la terre lointaine où ils restent, tandis que d’autres partent, ils ne croient plus à la guérison, et sont la proie du désespoir ?

Il est vrai que, pour un bon nombre d écrivains autorisés, le rapatriement est le seul remède efficace pour le paludisme comme pour la plupart des maladies endémiques.

Il est plus juste de dire que le rapatriement est le remède le plus efficace, lorsqu'il est effectué dans des conditions convenables et opportunes. Car que va-t-on chercher dans la mère-patrie? un climat sain et réparateur exempt de paludisme. Mais si, tout près du théâtre de la guerre, il est possible de trouver ce climat, le bénéfice sera, avec moins de frais et moins de temps, le même que celui que procure le rapatriement. Or ce climat se trouvait à cinq jours de Majunga, à la Réunion, tandis qu’il fallait vingt-cinq jours pour arriver en France. Et il n’est plus possible de soutenir que le climat de la Réunion était insuffisant pour combattre les etïels du paludisme, sinon pour rétablir complètement les hommes, depuis que le Dr Brossier a confirmé par la publication des statistiques des hôpitaux de la Réunion ce qu’on savait depuis longtemps des avantages de cette île si favorisée de la nature. Sur 9$ 6 malades envoyés de Madagascar à la Réunion, il n’y a eu dans toute une année que 14 décès 1 ; c’est-à-dire que mille malades ont fourni une mortalité très peu supérieure à la moyenne

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