CHAPITRE XXIII
RAPATRIEMENTS
Le sanatorium de Nossi-Comba, d'après les termes mêmes du rapport, ne constituait intentionnellement qu'une étape sur la route de France. « L’expérience de nos récentes campagnes coloniales faisait au général en chef une obligation de se préoccuper, avant même le départ du corps expéditionnaire, des moyens d'en rapatrier bientôt les blessés transportables, et les malades. C’est du reste, à l’intention des hommes à rapatrier, bien plus que dans l’espoir de pouvoir, après guérison, faire rentrer dans le rang les militaires atteints des affections, ordinairement si tenaces, des climats tropicaux, qu’avait été institué le sanatorium de Nossi-Comba. On avait voulu, en effet, leur ménager une transition, douce et réconfortante, entre leur séjour dans les hôpitaux, fatalement encombrés et toujours sommairement aménagés, de la ligne d’opérations, et l’installation également assez imparfaite des bâtiments de transport. Ils trouveraient à Nossi-Comba (et ils y trouvèrent en effet), avec une organisation plus complète et des abris semi-permanents, un air plus réconfortant et des soiiYs plus attentifs, sinon
plus éclairés, que ceux dont ils auraient été précédemment l’objet, pour pouvoir ensuite, presque sans risque, supporter la fatigue d’une longue traversée ’. »
Ces lignes ont été écrites au lendemain de l’expédition. Elles témoignent d’excellentes intentions. Grâce à cette conception heureuse d’une station sanitaire sur le chemin de France, grâce à la sollicitude qui avait présidé à une installation soignée, les malades devaient trouver sur leur route une étape où leur santé se rétablirait, et d'où ils repartiraient pour faire un voyage de retour « presque sans risque ». — Cet optimisme ne peut plus subsister devant la pénible réalité : la traversée de retour ne s’est pas effectuée « sans risque ».
L’expérience des campagnes coloniales, invoquée dans le passage ci-dessus, apprenait que, dans les guerres de Cochinchine, du Tonkin, du Dahomey, il n’avait pas été possible de trouver et d’organiser, près du théâtre des opérations, un sanatorium présentant desconditionsfavorables, et il avait fallu se résigner à faire des rapatriements nombreux. Les Anglais ont fait de même à la Côte occidentale d’Afrique. Mais lorsqu’il a été possible d’expédier les malades ou les corps de troupes trop éprouvés, dans des régions salubres voisines du lieu des opérations, ce moyen a toujours été employé, car il est à la fois logique et salutaire : au Mexique, les troupes arrivées avec le général Forey, frappées par la fièvre, se rétablirent rapidement sur les hauts plateaux; en Abyssinie, sir Napier se hâta d’envoyer dans les hauteurs ses soldats fatigués par le séjour à Massaouah ; les soldats de la colonne de Souakim étaient renvoyés en partie à Suez.
Pendant la campagne de Formose, un certain nombre de soldats français furent envoyés au Japon. Les méde-
t. Rapport officiel.
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cins appelés à constater les bons effets de ce sanatorium, regrettaient qu il n eôtpas été utilisé sur une plus grande échelle. Enfin, à Madagascar, de 1884 à 1887, on a usé du sanatorium de la Réunion.
Le j apatriemen t ne peut être employé comme ressource exclusive, que dans le cas où il n’existe pas do sanatorium à la portée du corps expéditionnaire. Si ce sanatorium existe,^ rapatriement n’est plus que laressource suprême. S il était vrai qu il n est pas possible de faire rentrer dans le rang les hommes une fois atteints des affections endémiques des pays chauds, il faudrait dès les premiers mois remplacer tous les hommes du corps expéditionnaire, à peu près lous atteints, et expédier de la Métropole un deuxième corps expéditionnaire. — Les sanatoria ont pour but accessoire de préparer les malades à effectuer sans danger une traversée de retour dans la Métropole, et pour but principal d’épargner autant que possible les renvois dans la Métropole. Mais il faut, pour atteindre ce double but, posséder un vrai sanatorium, ayant un climat d’altitude très caractérisé, et des ressources abondantes. Ce sanatorium existait, mais resta sans emploi. C est un autre sanatorium qui fut créé de toutes pièces, dans des conditions très inférieures. Les résultats qu’d a fournis sont aujourd’hui connus. Ils sont nuis, quant au but principal, car les hommes ne s’y rétablissaient pas.
Mais a-t-il permis, au moins, aux malades survivants, de pouvoir entreprendre ensuite, presque sans risque’, une longue traversée ? Combien de malades ont pu y séjourner? Quelles dispositions avaient été prises pour assurer le rapatriement ?
A défaut de statistiques officielles, il est cependant certain que l’immense majorité des malades a été embarquée à Majunga, sans passer par Nossi-Comba. L’hôpital
de Nossi-Comba était encombré dès le mois de juin. A ce même moment, le Shamrock , les hôpitaux de la base maritime, les formations sanitaires de la ligne d'étapes contenaient un si grand nombre de malades, qu'il n 'était plus possible de les envoyer à tour de rôle se rétablir à Nossi Comba, ou y jouir d'une « transition douce et réconfortante », avant de prendre la route de France. Les .500 places de Nossi-Comba ne suffisaient plus. Il fallait rapatrier en masse et directement. — Ainsi le but secondaire du sanatorium était lui-même manqué.
Après un premier convoi de malades expédié le -0 juin par la Notre-Dame-du-Salut , on avait cru pouvoir attendre jusqu’au mois d’août pour faire exécuter un second voyage par le Shamrock. Mais les nécessités devinrent pressantes. Le Shamrock avait déjà 400 malades à bord. Les médecins-chefs des formations sanitaires, absolument débordés, réclamaient à grands cris des rapatriements en masse, et sans retard. « La nécessité s étant imposée d’accélérer ce mouvement pour parer à 1 encombrement des hôpitaux, et le navire en question (Shamrock), ayant paru nécessaire à conserver encore à Majunga où il servait d’hôpital flottant, le général commandant en chef obtint d’utiliser , pour le transport de 600 passagers (dont J 00 coolies) le paquebot «< Provence -> qui rentrait en France. L'emménagement de ce bâtiment, en vue du côté spécial qu'il allait avoir à remplir, fut assuré par le corps expéditionnaire « qui fournit également les « médecins et les infirmiers*. » Ce passage du rapport officiel en dit long sur le degré de préparation pour les rapatriements. Où étaient les navires disposés à cet effet ? Dans ce même rapport, d’une sincérité si profitable, on lit en effet, un peu plus haut : « Pour le premier convoi