‹ Considérations sanitaires sur l'expédition de Madagascar et quelques autres expéditions coloniales, françaises et anglaisesChapitre 93 sur 133 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

ABSENCE DE BARAQUEMENTS ; CONSTRUCTION d’üNE ROUTE

Quelques jours après le débarquement des troupes amenées par le Shamrock , une batterie d’artillerie de terre, une section d’ouvriers et une compagnie du génie arrivaient à leur tour, sur le Notre-Dame-du-Salut. Le second bataillon de tirailleurs algériens n’arriva que le 23 avril, sur le Cachemire. Le débarquement s’effectua sur la pointe de sable, à l’aide des chalands amenés d^e Nossi-Bé et des embarcations des navires de la division navale. Arrivés sur la plage, les hommes se mettaient en rang, et, le sac au dos, chargés de vêtements, de vivres, de munitions et d’objets de campement, ils marchaient sous une chaleur accablante, pour aller camper à deux kilomètres de la plage, sous les manguiers.

A défaut de baraquements spécialement édifiés, le détachement d’infanterie de marine avait préparé des cantonnements dans des cases malgaches choisies et nettoyées. On n’y logea pas les Algériens, habitués, disait-on, à vivre^sous la tente. A leur arrivée au Tonkin aussi les tirailleurs algériens crurent ne pas avoir à craindre le soled des tropiques, accoutumés qu’ils étaient au soleil

L’EXPÉDITION de MADAGASCAR

de l’Algérie; les conseils des vieux coloniaux ne lurent pas écoulés, el les conséquences de ces dédains sont aujourd’hui connues.

L’hivernage battait son plein ; orages, pluies torrentielles, vents, se succédaient chaque nuit, transperçant et enlevant les tentes des turcos : moins de quinze jours après, la moitié de bataillon était indisponible.

« Du 1er au 24 mars, les troupes furent fresque exclusivement employées au déchargement du matériel , a la construction d’abris et de chemins , opérations rendues longues et pénibles par suite du manque de main-d œuvre indigène et des pluies. » Le 25 mars seulement, quelques, opérations actives commencèrent en avant de Majunga.

Commencement des travaux de route. — « A la date du 7 mars -, 1895 , le général Metzinger signalait déjà que l’amorçage de la route de terre à travers ■les plaines marécageuses qui entourent Majunga, lui semblait à peine possible, sans le concours des pionniers indigènes;... et les pionniers noirs ou jaune>, réclamés dès le mois de mars, par le général commandant l’avant-garde, n’arrivant pas, et ne devant pas arriver pour les raisons déjà indiquées, il devenait indispensable de recourir pour celte construction, à la maind’œuvre militaire...

« Les retards survenus dans le montage de la flottille, le rendait au surplus nécessaire, tant parce qu il fallait a tout prix utiliser la route de terre pour ravitailler les unités d’avant-garde, qui opéraient déjà en avant de Maroway et vers Marololo, que parce que la marche et un travail modérés valaient ' mieux encore pour les soldats récemments débarqués, que l’inaction et l'immobilité dans la banlieue insalubre de Majunga, où l'eau du reste allait faire défaut, malgré l’installation de deux appareils distillatoires. »

De ces extraits du rapport officiel, il résulte bien clairement qu au moment même du débarquement la construction de la route est déjà résolue et aussitôt commencée. La main-d œuvre indigène manque, les pionniers noirs ou jaunes ne sont pas arrivés, et ne peuvent pas arriver avant deux mois. Mais, la route étant reconnue indispensable, il est indispensable de recourir, pour la construction, à la main-d’œuvre militaire. Qu il valût mieux, à défaut d’un transport par eau, taire marcher les hommes et les conduire rapidement hors des zones marécageuses, au lieu de les laisser séjourner immobiles dans les terres basses et insalubres, il ne saurait y avoir de doute, et c’était, dans ce cas, faire une saine application des lois de l’hygiène ; c’était aussi mettre à profit l’expérience des campagnes de Soudan, où il a été constaté que l’état sanitaire est meilleur en colonne que dans les postes. Mais on ne saurait admettre que pour les soustraire aux dangers médiocres du séjour de Majunga, on expose des soldats européens aux dangers beaucoup plus grands des travaux de terre. C’était aller au-devant de désastres tels que ceux qui ont frappé les troupes, toutes les fois quelles ont été placées dans ces conditions, et dont le îécitse trouve à chaque page de la littérature médicale militaire. Les faits ont démontré cruellement dans quelle erreur on est tombé, et après tant d’épreuves retentissantes on peut s’étonner que cette thèse puisse encore être défendue.

Les travaux de route n’étaient pas indispensables, et ne devaient pas être faits par des Européens. Ces deux propositions ont été soutenues et démontrées par de nombreux écrivains au cours de l’expédition, et si nous insistons sur ces points c’est que l’erreur a subsisté à la démonstration des faits.

314 l'expédition de Madagascar

Est- il donc nécessaire de répéter que la terre renferme les germes du paludisme, et que, sous 1 influence du soleil et de l’humidité des tropiques, ces germes trouvent dans le sol de ces régions, si riche en matières organiques, les conditions les meilleures à leur développement? Si ce milieu de culture est agité, les émanations qui s’échappent dans 1 air, transportent a'vec elle des myriades de parasites propres à l'envahissement de l’organisme humain. La contamination est d autant plus intense que l’organisme humain est plus rapproché de la surface du sol remué, de telle sorte que c’est au ras du sol que se trouve le plus grand danger. Ces notions sont banales, et on ne saurait avoir oublié les hécatombes d’hommes occasionnées par les travaux de terre à Tourane, à Saigon, à Chu, à Tuyen-Quan, en Algérie. Les chefs des expéditions anglaises, les chefs des expéditions françaises du Soudan et du Dahomey, s étaient efforcés d’épargner ces dangers à leurs soldats.

Nous avons vu déjà qu’à Nossi-Bé les- Malgaches, ayant un souvenir vivace de nos fautes, avaient donné à une pointe de leur île , où uos soldats avaient été ensevelis dans la terre qu’ils avaient fouillée, le nom de : u pointe où il est dangereux de remuer la terre ». Cette appellation était tout un enseignement : il rappelait à ceux qui arrivaient que, dans les terres vierges des tropiques, l’Européen qui remue le sol creuse sa propre

tombe.

Insister davantage sur ces vérités fondamentales, paraîtrait oiseux, et mieux vaut s’arrêter à 1 examen des moyens qui permettaient de faire autrement qu’on a fait.

La Betsiboka coule, de Suberbie à Majunga, à travers une large plaine, basse, n’ayant qu une pente très faible vers la mer (l’altitude de Suberbieville ne dépasse pas

30 mètres). Cette région est formée d’alluvions modernes, d’où émergent plusieurs soulèvements basaltiques, de 100, 130 à 200 mètres de hauteur, orientés E. O. (par exemple : massif qui domine Ambonidabatekel et Mevarano, et le plateau boisé d’Ankarafantsika), et des témoins d’alluvions anciennes (exemple : ceux sur lesquels sont bâtis les villages de Trabougy et d’Ambato). — Ces divers soulèvements ont, surtout vers le sud, des pentes très escarpées. Entre eux s’étendent les vastes plaines marécageuses que parcourent les affluents très larges de la Betsiboka, soumis aux mouvements de la marée (le Kamoro = 100 mètres de large ; la Maroway = 80 mètres à marée haute ; l’Andranolave). Une épaisse végétation couvre toutes les parties du terrain. La marche d’une armée à travers ces plaines inondées, boisées, coupées de cours d’eau et de soulèvements escarpés du sol, présentait de graves difficultés que compliquait l’obligation de faire une route. Sans parler des dangers pour la santé des troupes, la construction de cette route ne pouvait s’exécuter qu’au prix des travaux les plus pénibles. Si donc, par une heureuse fortune, une voie naturelle et d un accès facile permettait d’effectuer sans travaux la traversée de cette vaste plaine, elle devait évidemment être recherchée et suivie de préférence. Cette voie existait: c’était la voie du fleuve. Elle n’a pas été suivie.

Des navires calant trois mètres pouvaient aisément remonter jusqu’à Maroway (à 70 kilomètres de Majunga) qui avait été assigné comme point terminus probable des opérations du général Metzinger. Or, l’avant-garde pouvait déjà disposer à ce moment de l’aviso Gabès qui a coopéré plus tard aux opérations militaires exécutées le long du fleuve, du Boëni et du Sigurd, affectés plus fard au service du ravitaillement par le

lleuve. La voie fluviale était donc ouverte, accessible, et tous les moyens de s’en servir se trouvaient réunis en nombre suffisant pour les premières troupes, ainsique l’a démontré l’attaque dirigée plus lard contre Maroway.

Les postes fortifiés des Hovas, échelonnés de Majunga à Mavetanana, étaient accessibles par la voie fluviale, et n’offraient pas d’ailleurs des éléments de résistance bien sérieux. L’avant-'garde pouvait être transportée sur le fleuve au moins jusqu’à Maroway, avec les éléments de transports fluviaux disponibles à son arrivée. Par conséquent, il n’y avait aucune nécessité impérieuse apparente de suivre la voie de terre. Lavoie du fleuve était libre, el les positions ennemies accessibles par là. Quant aux ravitaillements, ils ont tous été faits par le fleuve. Le rapport officiel déclare explicitement que le ravitaillement des troupes d’avant-garde eût, en raison de la nature du terrain, présenté des difficultés insurmontables, si elles n’avaient pu se maintenir à portée de la voie navigable de la Betsiboka.

Les « retards survenus » dans le montage de la flottille, ne sauraient être invoqués pour justifier la nécessité de l’amorçage de la route, dans les plaines basses de la Betsiboka, au mois de mars. En effet, les contrats passés au mois de décembre 1894, par le Ministère, spécifiaient que la livraison des éléments divers de la flottille en France, aurait lieu, au plus tard, le 13 mars 1893, ce qui renvoyait leur arrivée à Majunga au mois d'avril. Donc, avant que les troupes d’avant-garde aient quitté la France, on savait, à n’en pas douter, qu elles n auraient pas à leur disposition les éléments de la flottille encore en construction. 11 n’y avait pas là de mécompte ; cette situation regrettable était prévue.

D’autre part, puisqu’une action immédiate avant la fin de la mauvaise saison, était jugée nécessaire contre les

postes échelonnés le long de la Betsiboka, les chaloupes à vapeur, remorqueurs ou canonnières que la division navale pouvait mettre à la disposition des faibles effectifs de l'avant-garde, étaient suffisants pour les transporter, ainsi que la suite des événements l’a démontré.

En tous cas, à supposer que la stratégie, qui a ses exigences et ses secrets, rendit la route indispensable, il eût fallu préparer les moyens de satisfaire cette exigence bien prévue, et rassembler en temps opportun , à tout prix, les pionniers noirs ou jaunes nécessaires pour faire ces travaux.

Parmi les raisons invoquées pour justifier l’envoi immédiat des troupes en avant, il en est une qui frappe l’hygiéniste : l’eau potable allait faire défaut, malgré 1 installation de deux appareils distillatoires. C’est l’aveu d une imprévoyance inexplicable. Si les deux appareils ne peuvent pas suffire à alimenter d’eau les (aibles effectifs rassemblés à ce moment à Majunga, il faut que leur débit soit bien faible ; et leur puissance de production est hors de proportion avec les besoins probables d une base d’opérations aussi importantes que devait l'étre Majunga, lieu de débarquement de toutes les troupes, emplacement désigné d’un grand hôpital, centre de ravitaillement. Cette insuffisance, constatée dès le début, prouve ^ue les prévisions ont été établies sans une connaissance complète des besoins1. Nous sommes bien loin du soin apporté par les Anglais à munir leur

1. « A l’hôpital de Majunga l’eau a toujours fait défaut, les puits étaient à sec, et l’eau distillée suffisait à peine à la boisson. Faute d’eau, le blanchissage était impossible, et on s’esf trouvé dans la nécessité d’envoyer le linge sale à Nossi-Bé. Quant à la propreté corporelle des malades, elle était nulle, et pendant tout leur temps de séjour à l’hôpital ils ne pouvaient së laver ni les mains ni la figure. » \Jean Lémure, toc. cit.)

base d’opérations, à Souakim, d’appareils distillatoires puissants, capables de fournir 150 tonnes d’eau par jour; ces navires fonctionnaient avant l’arrivée des troupes. A côté d’eux, deux autres navires, VAmelkyst et le Bulimba , avaient été installés pour la fabrication de la glace en grandes quantités.

Les deux mille hommes du général Metzinger vont manquer d’eau potable. Ils ne pourront pas avoir les dix ou quinze mille litres d’eau qui leur sont nécessaires par jour: les navires sur rade et les deux appareils distillatoires à terre, sont impuissants à assurer ces faibles besoins. Pour les soustraire à ce danger, ils sont envoyés dans les marécages. Yont-ils donc y trouver une bonne eau potable ? Voilà bien des raisons invoquées pour justifier l’envoi des troupes de l'avant-garde sur les travaux de route, dès le lendemain du débarquement. La multiplicité des arguments n’a pas plus d’efficacité que la multiplicité des remèdes préconisés contre une même maladie ; elle prouve que le spécifique n’est pas encore trouvé.

Comme dernier argument, on fait valoir l’avantage qu’il y avait à maintenir les hommes en activité. Outre l’étrangeté du procédé qui consiste à envoyer les soldats à une mort certaine, sous le prétexte d'entretenir leur activité, il y a lieu de s’étonner que cette activité n’ait pas trouvé un emploi meilleur dans la préparation à Majunga même, des magasins du matériel el des baraquements pour les hommes qui allaient arriver.

« Les compagnies de génie se consacrèrent à la construction de la route\ tout d’abord à peu près seules, avec un zèle et un dévouement qu’elles payèrent bientôt d'une effrayante réduction d’effectifs. » Il fallait faire des ponceaux et des ponts dans la vase, sur les principaux affluents de la Betsiboka. A quelques kilomètres dé

Majunga, la construction d un pont de grandes dimensions qu'il fallut faire, pour ne pas suivre les longs détours des sentiers des Hovas, coûta la vie à bien des sapeurs de la 11° compagnie du génie, et dut être abandonnée ensuite. Le 25 mai, cette compagnie n’avait plus que 7 hommes valides sur 150. Une autre compagnie du génie, forte de 225 hommes à son départ de Majunga, est arrivée à Suberbieville, après avoir travaillé à la construction de la route et du pont de la Betsiboka, ne comportant plus que 25 hommes qui se traînaient à peine. Voilà les effets de ces travaux destinés à entretenir l’activité des hommes.

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