‹ Considérations sanitaires sur l'expédition de Madagascar et quelques autres expéditions coloniales, françaises et anglaisesChapitre 94 sur 133 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Tandis que le Boëni et le Gabès continuaient à explorer la rivière et à relever les positions de l'ennemi, les troupes effectuaient des reconnaissancés par terre. Le Gabès avait réussi, le 9 mars, à franchir la passe de Mevarana, et avait chassé les Hovas de Miadana. Des détachements d’infanterie avaient été dirigés par la voie de terre sur Marohogo, sans les faire suivre d'un convoi sanitaire. Le 10 mars, les hommes de cette colonne, marchant sac au dos , au soleil et dans la vase, commen cèrent à tomber, frappés de coups de chaleur. Les malades devenaient nombreux, les porteurs et les brancards manquaient pour les ramener rapidement vers l’arrière. Enfin, le 13 mars, la colonne, embourbée dans la vase et incapable d’aller plus loin, dut s embarquei sur le Boëni , qui arriva fort à propos pour la tirer de ce mauvais pas. La voie fluviale servait au moins

à cela.

Aux dangers et aux difficultés de la marche dans ces terres marécageuses, venaient s ajouter les fatigues des marches excessives. Un détachement commandé par le

chef de bataillon Belin eut à faire des étapes de 33 kilomètres sans moyens de transport. La marche se faisait aux heures chaudes du jour, de 3 heures à 11 heures et de 2 heures à 3 heures du soir.

A partir du 25 mars les opérations deviennent plus actives. Mahabo puis Mevarano sont occupés. Dans ces deux affaires les navires de la flottille jouèrent un rôle capital qui fait ressortir tous les services qu’ils auraient pu rendre. C’est le Gabès qui s’approche de Mahabo à portée de canon, et éteint le feu de la position ennemie. Ln détachement débarqué au port d’Ankaboka enleva le poste ho va. A Mevarano le général Metzinger arrive tuimême par eau, avec un détachement, avant la colonne qu il \enait renforser mais qui ne put arriver que le lendemain 30 mars, s’étant embourbée dans les marécages. Mevarano, que cette colonne venue par terre avait pour objectif, était occupé depuis la veille par les troupes venues par eau, conduites par le général Metzinger luimême. Ce nouvel incident était bien fait pour éclairer les esprits sur la véritable voie à suivre.

La reprise de la marche sur Maroway est décidée le 1er avril. La colonne partit de Mevarana à cette date, composée de 738 hommes et 108 chevaux ou mulets. Elle n’arriva que le 3 avril à Anlanalamanaco, puis se porta sur Miàdane qui fut enlevé. « Mais la marche fut,"presque aussitôt, rendue fort difficile par des marais, des marigots et des rizières inondées qui offrirent à la marche, surtout à gauche, des obstacles presque insurmontables. Au même instant survint un violent orage qui transforma la plaine en un immense marécage. » La colonne. fut alors ramenée en arrière jusque sur Mevarano. Le général rentra à Majunga renvoyant à plus tard la marche sur Maroway jugée impossible dans celte saison, parterre, à travers les marécages. Mais, en même

l’expédition de maijagascah

temps que les troupes s’épuisaient en efforts improductifs sur terre, le Lynx suivait la colonne sur la rivière, et le Bo'èni s’avancait jusqu a portée de canon de Maroway. Il eût été facile, dès cette époque, à la flottille de s'en emparer. L’ordre fut donné de rebrousser chemin.

Les opérations furent reprises le 1er mai avec les renforts que trois affrétés avaient débarqués- à Majunga du 23 au 25 avril '. Trois colonnes furent formées, dont une, celle du centre, dirigée par le capitaine de vaisseau Bienaimé, suivait la voie fluviale. Ce fut précisément cette colonne qui entra la première à Maroway. Une fois de plus les événements démontraient que les opérations faites par le fleuve étaient plus faciles et beaucoup plus rapides.

Le 17 mai Ambodimonti était occupé par la colonne du colonel Pardes. A ce moment le cours de la Betsiboka jusqu’à Ankaboka était purgé d’ennemis, et l'avant-garde, maîtresse de la rive droite jusquà Androtra. avait accompli la mission qui lui était confiée.

Situation du 'personnel et du materiel débarqués à Majunga. — Une autre partie de sa mission avait été de créer une base maritime à Majunga. Qu'y avait-il de lait A cet égard à la date où ces opérations militaires prenaient fin? Comment s’opérait le déchargement des navires qui arrivaient chargés de troupe et de matériel ?

Les éléments de la flottille fluviale construits en France arrivaient à peine au commencement du mois de mai sur rade de Majunga. Déjà trois affrétés étaient arrivés, du 23 au 25 avril. Les détachements débarqués avaient été aussitôt dirigés sur Mévarano, pour concourir à 1 occupation de Maroway. Les moyens de débarquement étaient

1. Ces renforts comprenaient: 1 bataillon de tirailleurs algériens: 13“ compagnie du génie; lr“ compagnie du train; 182 conducteurs auxiliaires kabyles; 500 conducteurs sénégalais.

PREMIÈRES OPÉRATIONS DE L’AVANT-GARDE .‘joy

encore ceux qui avaient servi aux troupes d’avant-garde Le wharf était inachevé. Sous la direction du capitaine de vaisseau Bienaimé les chaloupes et les embarcations de la division navale suppléaient à l’absence des chalands. Mais ces moyens étaient insuffisants pour décharger les affrétés qui arrivaient chaque jour sur rade et s’y accumulaient. Les hommes attendaient à bord, pendant deux et trois jours, leur tour de débarquement. Malgré 1 encombrement qui régnait sur certains navires, transportant 800 ou 1.000 hommes quand ils auraient dû n’en transporter que 500, ce séjour prolongé à bord était encore préférable au séjour sur les rives de la Betsiboka. Il eût même été désirable, si l’encombrement des navires avait été moins grand, et si les marchés passés avec les Compagnies de navigation l’avaient permis, de conserver les troupes à bord jusqu’au moment où elles auraient pu gagner Suberbieville par voie d’eau.

Le général Wolseley avait usé de ce moyen sur la côte des Ashantis : il envoya croiser au large les navires qui arrivaient d Angleterre, de manière à soustraire les soldats européens aux influences pernicieuses des régions palustres, jusqu au moment précis de l’action effective.

Si les soldats du corps expéditionnaire de Madagascar ne débarquaient pas à Majunga dès le premier jour de leur armée, c est que les moyens de débarquement faisaient défaut, et non dans le but de les soustraire aux maladies endémiques jusqu'au moment où leur présence à terre serait nécessaire. Ils furent débarqués aussitôt que possible, et allèrent attendre dans les marais de la Betsiboka la possibilité de s’avancer plus loin. Les navires affrétés restaient en rade de 8 à 15 jours pour attendre leur tour. ’ 1

Le va-et-vient entre les navires et la plage ne cessait pas ; les vedettes à vapeur remorquaient les canots char-

gés d’hommes, jetés ensuite sur la plage à toute heure du jour, quelquefois par un soleil de plomb. Les marins de la division déployaient une extraordinaire activité pour faire face aux besoins et s'efforcer de combler les lacunes de la préparation. Les troupes étaient à peu près toutes débarquées quand les premiers chalands entrèrent en service. De là elles étaient dirigées sur Marloto, quartier indigène de Majunga, et campaient sur la plage, sou-, la tente-abri. 11 n’existait pas de baraquements pour les troupes de passage à cette base d opérations occupée depuis quatre mois par nos troupes.

L’embarras éprouvé pour le débarquement des hommes laisse deviner des difficultés plus grandes encore pour le débarquement du matériel. Les deux chalands de Nossi-Bé, quelques boutres arabes recevaient les colis le long des navires et étaient ensuite déchargés à main le long de la plage. Les colis trop lourds pour être portés par les hommes étaient roulés sur la grève, et parfois dans l’eau lorsque l’embarcation ne pouvait pas accoster assez près. C’est dans ce cas que des radeaux, des pontons d'accostage munis de grues, reliés à la grève par des passerelles larges pouvant supporter une voie Decauville, comme sur les ponts flottants des docks d’Haïphong, auraient rendu de grands services. Ces ponts flottants suivent les mouvements de la marée.

Mais, situation non moins fâcheuse, on 1 a déjà vu. rien n’était prêt à terre pour recevoir le matériel jeté sur la plage : pas de magasins suffisants ; pas d abris. Sur la pointe de sable oii s’opérait le débarquement, les colis de toute nature s’entassaient dans une confusion irrémédiable, exposés aux intempéries. Des avaries considérables furent occasionnées par la pluie et le soleil, sans compter les pertes des colis tombés à l eau.

Les caisses étaient enlassées sans ordre. Des appro-

visionnements de médicaments furent ainsi enfouis sous d autres colis, et ne purent être expédiés en temps opportun. L’ambulance n° 1 est restée dépourvue de lits, de couvertures et de remèdes, du 9 juin au 20 juillet. L’hôpital n° 3 n a eu son matériel que 15 jours après l’arrivée du paquebot. Certains corps de troupes sont partis sans aucun médicament parce que les paniers étaient à fond de cale '. Cependant chaque formation sanitaire avait été embarquée avec son matériel médical et pharmaceutique. Mais ce chargement avait été fait d’une manière illogique à Marseille où, par-dessus le matériel appartenant aux troupes embarquées, le plein des cales était fait avec le gros matériel et particulièrement avec les caisses contenant les voitures Lefebvre 2.

Les conséquences de l’absence de moyens de débarquement, du défaut d’abris pour le matériel, de l’arrivée simultanée de navires nombreux et chargés avec imprévoyance, se traduisaient par les pertes et la confusion

L D’autre part, le défaut de coolies ou de mulets avait fait réduire le nombre des animaux de bàt affectés au service des corps ; il fallut réduire par suite les approvisionnement^médicaux emportés à la suite des corps.

2. Un lieutenant d’artillerie avait été envoyé avec un convoi de 400 mulets sur les bords de la Bctsiboka pour y attendre le moment de marcher. Il fallait désencombrer les abords immédiats de Majunga. Après plusieurs jonrs passés dans ce campement, des bêles et des hommes tombèrent malades. Sur les instances réitérées du lieutenant, un médecin de l’armée de terre, puis, une autre fois, un médecin de la Marine,- vinrent passer la visite des hommes, firent des prescriptions

et s'en retournèrent à Majunga. « Vous avez fait des prescriptions,

disait le lieutenant, c’est fort bien! mais comment les exécuter? Je n’ai ni médicaments, ni infirmiers. — A cela nous ne pouvons rien, disaient les deux médecins, fin nous a envoyés pour passer la visite, mais on ne nous a pas donné de médicaments ! » Après de vaines réclamations, le lieutenant épuisa bien vile une petite pharmacie de voyage dont il s'était muni en France pour son usage personnel, et qu’il sacrifia volontiers pour ses hommes. Ceci se passait au début de la campagne.

320 l’expédition de Madagascar

dans ces amas de colis qui grossissaient sur la plage. El à côté de cet amoncellement de provisions si coûteuses, représentant une somme inemployée de bien-être pour nos soldats, ceux-ci supportaient déjà de rudes privations à la base même de la ligne d’opérations.

Le général en chef, arrivé enlin le G mai, et témoin de ce désordre, tenta d'y remédier, faisant cesser tous les conflits, et galvanisant toutes les bonnes volontés. Le rapport officiel ne dissimule pas cette situation, il fait connaître la confusion qui régnait à ce moment sur la plage de débarquement. « Celle-ci ne comprenait qu une pointe de sable étroite, longue de 300 mètres à peine, qui ferme, au nord, le port de Majunga, et sur laquelle vinrent bientôt s’accumuler des colis de toute nature, dont la reconnaissance, le classement et l'enlèvement, offraient les plus grandes difficultés. La construction rapide, sur cette pointe, de vastes baraques démontables affectées aux services administratifs, et 1 installation d une double voie Decauville reliée au wharf. — . aidèrent considérablement à dégager la plage, qui resta cependant longtemps encore envahie par le matériel. » Les vices de 1 organisation du débarquement sont exposés avec franchise par ce passage du rapport. C’est 1 aveu du retard mis à l’installation de cette base maritime dont il est tant question dans les projets, mais qui n’existe pas encore au commencement du mois de mai, quand tous les transports sont sur rade. Des baraques démontables furent construites, mais alors que la plage était déjà encombrée et qu’une confusion irrémédiable ne permettait pas de retrouver les objets de première nécessité pour les troupes. C’est avant le débarquement du matériel, qu il eût fallu monter ces baraques. Au moment où elles furent construites, 1e mal était fait.

Avec un optimisme résistant, 1 auteur du rapport

ajoute : « On doit remarquer que le matériel débarque seulement en mai , quand les pluies de l’hivernage avaient entièrement cessé, put, sans aucun dommage sérieux, être déposé sur la grève de Majunga et y demeurer plusieurs semaines en attendant d être réexpédié ou emmagasiné, ce qui eut été très onéreux et presque impossible pendant les mois pluvieux de la période précédente ». A quelque chose malheur est bon! il est peut-être très heureux que le matériel ne soit pas arrivé plus tôt, car il eût été perdu complètement sur la plage où il serait resté sans abri ; mais il sera permis de regretter que des baraquements n’aient pas été construits plus tôt pour abiiterle matériel et aussi les troupes, ou bien que le débarquement de ces dernières n’ait pas été également retardé, pour être exposées moins longtemps aussi aux intempéries.

Cependant un certain nombre de ballots, de caisses, de barils, fut avarié parle flot des grandes marées qui n int recouvrir la pointe de sable où étaient accumulés les colis. Ce bain inattendu occasionna de grands dégâts dans une notable quantité de provisions précieuses.

Dans 1 ouvrage d’un intendant militaire, on lit ces lignes : « Les 14 bateaux qui avaient chargé en avril... arrivèrent presque simultanément à la fin de mai et au commencement de juin. Pour utiliser les coques, on les avait, au départ, chargés de matériel et d’approvisionnements hors de proportion avec les besoins immédiats. Pour chaque bateau les « surestaries » variaient de 2.500 à 3.000 francs par jour. La rapidité du déchargement s’imposait donc ».

« On débarrassa hâtivement les cales sur une flottille de 70 jonques qui attendaient aux maigres appontemenls leur tour de déchargement. La Marine eut une peine infinie à mettre de l’ordre dans ce service, par insuffi-

sance d’ouLillage Au Hou de quais, deux mauvais

appontements sans solidité, que les grands bateaux ne pouvaient accoster et dont les chalands ne pouvaient s’approcher à marée basse. Au lieu de grues à \apeui une mauvaise bigue à main. Au lieu de magasins de triage, des locaux étroits où le matériel ne pouvait que s’empiler, quand il ne restait pas sur les berges . » Ces lignes n’ont pas été écrites, comme on pourrait le croire, au lendemain de l’expédition de Madagascar. Elles s’appliquent à des faits de l'expédition du ionkin accomplis dix ans auparavant. Il n’y a rien à > changei pour les appliquer à Madagascar, si ce n est que 1 administration de la Marine, à qui sont adressées ces ci itiques par M. l’intendant militaire Baratier, n’était plus chargée de la direction de ces opérations, si ce n'est qu'il n'v a à Madagascar ni flottilles de jonques, ni maigres appontements, ni magasins de triage, ni locaux étroits où les marchandises s’empilent mais sont à l abri, pas même « la mauvaise bigue à main ». Il n’y a rien du tout : tout est jeté et reste sur la plage, et les transports touchent des surestaries : c’est plus rudimentaire mais plus coûteux. L’expérience etda critique n'avaient pas porté leurs

fruits. .

Entre temps, on procédait au montage de la flottille, et, les remorqueurs et chalands étant inutilisables dans la Betsiboka où ils ne pouvaient pas naviguer sans danger, on avait affrété un certain nombre de caboteurs de mer. Ces navires vinrent accoster au wharf pour y charger le matériel débarqué avec tant de peine des affrétés, et le transporter à Ankaboka. Les canonnières et les chalands le transportaient dans le cours supérieur du Heuve. Dans ces conditions, pourquoi la base maritime

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