CHAPITRE XVI
MARCHE DES TROUPES, CONSTRUCTION DE LA ROUTE, ÉTAPES, CAMPEMENTS, TRANSPORTS
Tandis que, par une activité extraordinaire, on s'efforçait d’apporter un peu d'ordre dans le matériel , et qu'on l’expédiait par la voie fluviale, les troupes cheminaient lentement par la voie de terre, se frayant elles-mêmes une voie à travers les vases et les forêts des plaines basses, jetant des ponts sur les marais'et les rivières. Et cependant, le long de cette route, long calvaire, coulait un beau et large fleuve, route préparée par la nature et dédaignée par les hommes.
A leur débarquement à Majunga, les détachements étaient conduits à Marfoto, le faubourg indigène, où ils campaient sous la tente. Les premières troupes arrivées avaient été rapidement portées sur 1 avant pour concourir aux opérations dirigées par le général Metzinger. Par suite de ces mouvements le 40e bataillon de chasseurs était réuni, le 23 mai, à Ambato, aux bataillons du régiment d’Algérie et au bataillon malgache. Ravitaillée par le Boëni et un chaland péniblement remorqué jusque-là par deux canots-vedettes, suivie par un convoi de 300
mulets bâtés, les premiers débarqués, la colonne s’était remise en marche dans la direction du confluent de la Betziboka et del Ikopa. Grâce au chaland , qui avait porté les vivres, elle avait franchi le Kamoro ; puis flanquée par une canonnière, L'Infernale, qui remontait la Betziboka parallèlement à la colonne, elle franchit, le 7 juin, la Betziboka, sous les yeux du général en chef, arrivé jusque - Tà sur une seconde canonnière. Ces deux navires el les chalands qu’ils avaient amené, permirent aux troupes de franchir facilement la Betziboka, large en ce point de plus de 100 mètres. Les chevaux et les mulets passèrent seuls à gué.
Le concours si précieux que donnait la flotillc à ces opérations, démontrait péremptoirement qu’elle aurait pu avec facilité transporter directement de Majunga ou d’Ankaboka à Suberbieville les troupes qui avaient accompli à pied ce long trajet à travers les plaines inondées. Les troupes restées en arrière ne continuèrent pas moins à stationner dans les régions malsaines, et à construire une route d’une utilité limitée.
En effet, une partie du régiment d’Algérie était distribuée entre le camp des H auteur s-Dénudées et le village d’Ambato. Le 200e régiment avait été réparti sur la longue ligne de Maroway à Ambato. Les troupes échelonnées sur tout ce parcours travaillaient à la route qu’il fallait construire pour permettre le passage des voitures Lefebvre, qui ne pouvaient pas encore servir au ravitaillement des éléments de la colonne déjà rendus à Suberbieville.
Les trois bataillons du 13° régi ment d'infanterie de marine arrivés les 8, 15 et 20 mai, avaient été expédiés au delà de Majunga : le 1er et le 2e bataillon à Marahogo-le-Vieux (25 ou 30 kilomètres de Majunga), endroit malsain où ils séjournèrent plus d’un mois ; le 3e bataillon à Marfoto
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ou il séjourna jusqu’au 5 juin. Pendant ce séjour funeste, qui coûta à ces belles troupes près du quart de leur effectif, les hommes furent employés à divers travaux pénibles : transport de matériel, escorte des convois, travaux de terrassements. Ayant à peine une nuit de repos sur deux, ils couchaient sous la tente, sur la terre, dévorés par les moustiques, manquant de médicaments,^ et en particulier de quinine. Il était prescrit de délivrer chaque jour une dose préventive de ce spécifique : on avait envoyé à ce sujet une circulaire ; mais, pour une raison ou une autre, le médicament ne put pas être donné avec régularité.
Le 25 juin, le 3e bataillon d’infanterie de marine n'avait pas encore dépassé Marahogo. Les troupes de la 2- brigade attendaient dans les marais que le ravitaillement à l’avant fût possible. Le dernières n'arrivèrent à Suberbie ville que vers le 28 juillet, deux mois et demi après leur débarquement. — Elles avaient séjourné pendant tout ce temps dans la zone insalubre ; — pour faire ce trajet par la voie du fleuve, il eût fallu cinq jours à peine . Pendant ce temps la fièvre paludéenne et la fièvre typhomalarienne sévissaient parmi ces troupes, plus particuculièrement parmi celles qui stationnaient le plus longuement (Le 2° et le 3e bataillon du 13° régiment de marine furent plus .éprouvés que le 1er bataillon dont la marche vers Suberbieville a été plus rapide'.
Les soldats européens couchaient sous la tente, abii tout à fait insuffisant sous les tropiques, exposant au coup de chaleur ceux qui se laissaient aller à faire la sieste. Les officiers expérimentés, lorsqu'ils ne pouvaient pat> faire construire des paillotes, obligeaient leurs hommes à circuler et à aller chercher de la fraîcheur dans les ravins ou dans les bois situés à proximité.
Les bivouacs des troupes indigènes du régiment
colonial étaient plus pratiquement installés. Grâce à leur résistance à la chaleur, les indigènes de ces corps pouvaient, à l’arrivée au camp, aller couper du bois et des herbes, avec lesquels, en un clin d’œil, ils construisaient des abris. 1res habiles dans ces constructions qui leur sont familières, ils avaient, en quelques instants, des gourbis impénétrables au soleil et à la pluie.
Les bivouacs étaient indiqués par l’autorité supérieure ; son système était de faire occuper successivement le même bivouac par toutes les unités qui se suivaient dans 1 ordre de marche. Il en résultait que les derniers arrivés trouvaient un sol souillé et un pays dépouillé par ceux qui les avaient précédés.
Ce n’est, pas ainsi que les Anglais avaient organisé les étapes de la roule de Cape-Coast à Prasuh, pendant la guerre des Ashantis. A chaque station, des baraques, construites avant l’arrivée des troupes, faites de nervures et de feuilles de palmier, offraient un abri confortable aux hommes, qui trouvaient pour s’y coucher des lits de camp élevés au-dessus du sol. Des coolies, attachés au service de chaque camp, faisaient la propreté, allaient couper le bois, préparaient l’approvisionnement d’eau potable, bouillie et filtrée à l’avance lorsqu’il était nécessaire. Ces camps, installés par le général Wolseley dès le mois de décembre, quinze jours avant le debarquement des troupes européennes , étaient pourvus d’un matériel sanitaire destiné aux détachements qui montaient à Prasuh ou en descendaient. Les heures de marche étaient réglées, et la longueur des étapes calculée de manière que l’entraînement à la marche fût progressif.
La triste odyssée des détachements du corps expéditionnaire de Madagascar dans les plaines de laBetsiboka n’a rien qui rappelle cette savante organisation, fruit de
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la sollicitude éclairée, de-Texpérience, et d'une méthode
rigoureuse.
Les fatigues inutiles (sans parler des travaux de roule n’étaienl pas épargnées aux soldats. Tout le monde a connu l’histoire de ce régiment s’approchant d'Ambato, traversé depuis un mois par les troupes d avant-garde, avec les précautions usitées pour s approcher d un poste ennemi. Le régiment marchait toujours protégé par des extrêmes avant-gardes, des flancs-gardes, etc. La nuit, une ceinture très serrée de factionnaires entourait le camp, éloigné de plus de cent kilomètres de la troupe liova la plus rapprochée. — Mais un autre ennemi se jouait de ces lignes de factionnaires : c était la FièM*e.
Le tableau de service de certaines troupes était trop chargé ; et l’autorité supérieure dut recommander de ne pas exposer les hommes au soleil en faisant 1 appel a'vant trois heures, et de ne pas les fatiguer trop par le service des avant-postes.
Les hommes portaient sur eux une charge égale à celle d’Europe. Pour diminuer le poids à porter, les officiers furent obligés parfois de sacrifier un peu du bienêtre de leurs soldats, faute de pouvoir mettre une partie de leurs bagages au train du corps. Ainsi les hommes d’infanterie avaient, -en plus des tenues de toile et de molleton, un collet à capuchon. Trop lourdement chargés pendant leur séjour prolongé dans les terres chaudes, quelques corps de troupes durent laisser ce vêtement à Majunga. Ils eurent à souffrir de n’avoir plus ce collet à capuchon pendant les nuits de garde et de bivouac sur les hauLs plateaux de l’Emyrne. Mais le port du sac était imposé, êt il le fut jusqu’à la fin.
Les troupes d’avant-garde, subissaient à leur tour les conséquences d’une organisation vicieuse. Le 40° bataillon de chasseurs en est un exemple frappant. Le. 2 juin..
après avoir quitté Mantanbo, et après une marche en forêt, le bataillon, qui n’avait eu jusque-là qu’une trentaine de malades, comptait de nombreux indisponibles. Le lendemain, marchant sous le soleil dans une vaste plaine de terre rouge, les chasseurs s’arrêtaient épuisés, incapables d’aller plus loin, si les officiers, plus énergiques, ne les avaient forcés par tous les moyens à se relever et à marcher.
Les éclopés de la légion, qui les avaient précédés, jalonnaient la route. Des suicides se produisaient à la suite de ces fatigues successives.
A Traboudjy, le bataillon a GU malades au convoi, et il n’y a que deux mulets d’ambulance à l’infirmerie. Les autres mulets sont chargés de vivres. Les cacolets d«rponibles étant occupés, il n’v a pas de porteurs pour transporter sur un brancard un homme frappé d’un accès pernicieux.il fallut requérir quelques Sakalaves passant par là, qui, moitié de gré, moitiéde force, .transportèrent le malade jusqu’à Traboudjy.
Arrivé à Ambalo, le bataillon avait déjà 225 hommes malades ou indisponibles. L’arrivée d’un chaland chargé d’approvisionnements fut considéré à ce moment comme une heureuse fortune. Les officiers purent avoir quelques litres de vin, dont ils étaient privés depuis trois jours. Après avoir franchi le Kamoro au moyen du chaland, le bataillon alla plus loin, laissant derrière lui 75 malades trop gravement atteints. De nombreux cas de fièvre rémittente bilieuse et déjà quelques cas de dysenterie et de diarrhée commençaient à se montrer. Depuis huit jours les hommes mangeaient du biscuit ou du pain de guerre, et, depuis deux jours, n’avantplus de troupeau, ils recevaient de la viande de conserve.
Arrivée à Suberbieville ,* concentration des troupes ; organisation des services de t'arriére. — Le 9 juin, le lia-
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taillon de chasseurs était rendu à Suberbieviüe, où il bivouaqua sur les rives de 1 Ikopa. La plus grande paitie des troupes de l’avant-garde se trouvait à ce moment réunie tant à Suberbieviüe qu’à Mavatanana. Ces deux points se trouvent distants de 1.200 ou 1 .500 mètres environ. Suberbieviüe, éloigné de 2 kilomètres environ de l’Ikopa, se relie à cette rivière par un canal et une voie Decauville. L’agglomération est formée d'une quinzaine de baraques ou maisons d’habitation, en maçonnerie ou en bois, que l’ennemi n’avait pas eu le temps d incendier en se retirant. À l’ouest et au nord-ouest se trouvent des marécages que l’Ikopa alimente, et qui ne sont jamais desséchés.
La marche de l’armée subit un long arrêt en ce point. A l’exception de quelques reconnaissances poussées dans ' diverses directions 1, et de quelques opérations faites en vue de ramasser des bœufs, les troupes stationnèrent plus d'un mois au confluent de l’Ikopa et de la Belziboka.
« Jusqu’au 17 juin, les troupes de 1 avant-garde, fatiguées par ces marches et opérations de guerre presque ininterrompues et très pénibles, et dont, au surplus, le ravitaillement eût présenté les plus grandes difficultés si elles s’étaient éloignées davantage de la base fluviale, furent maintenues tant à Subervieville qu’entre cette place et Marololo. Néanmoins, loin d’y rester inactives, elles procédèrent à l’organisation des cantonnements de Suberbieviüe et de Mavetanana, et commencèrent le travail de construction de la route carrossable, à partir du confluent. »~
Un détachement avait été envoyé en avant jusqu à Tsarasotra, pour protéger ces travaux.
1. C’est au cours de l’une d’entre elles, qu'un poste établi à Tsarasotra (à 25 kilomètres au sud de Subervieville fut attaqué par les Hovas. Ce fut le premier engagement sérieux de la campagne.
« Toutes les autres troupes de la lre brigade, moins le 200e encore retenu autour de Maroway, à cause de la difficulté du ravitaillement de V avant-garde, restèrent échelonnées entre Marololo et Suberbieville, pour procéder à l’ouverture de la route. Le général commandant en chef avait également réuni, à la date du 17 juin, le personnel de son quartier général à Suberbieville où il devait temporairementstationner,etoù fut aussi établie, dans quatre ou cinq des baraques de l’établissement Suberbie, l’ambulance active N# 1, seule formation sanitaire qui eût , jusque-là , pu suivre l’ avant-garde '. »
C’est de Suberbieville, dans les premières semaines qui suivirent l’installation du quartier général, que furent notifiées à tous les corps les dispositions concernant:
1° La construction de la ligne d’étapes et le commandement dans la zone de l’arrière ;
2° L organisation des convois de ravitaillement entre Majunga et Suberbieville ;
3° La concentration des troupes aux environs de Suberbieville, pour la construction de la route.
Depuis trois mois et demi l’avant-garde avait débarqué à Majunga. Elle arrivait à peine, avec des effectifs considérablement réduits, à Suberbieville, après cent jours de marche, alors qu'on aurait pu atteindre le même point en moins de quinze jours, en conservant des effectifs complets, si la voie du lleuve avait été utilisée. Suberbieville serait alorsdevenu le point de départ de l’expédition : on gagnait ainsi 200 kilomètres de route, on évitait deux mois de séjour dans des terres malsaines ; deux mois de travaux mortels étaient épargnés aux hommes.
Aux termes mêmes du rapport officiel, les troupes étaient dans la nécessité de rester sans cesse reliées à la