‹ Considérations sociales sur l'architectoniqueChapitre 5 sur 8 · ON SOUSCRIT A PARIS · texte numérisé non relu

ON SOUSCRIT A PARIS

CHEZ M. A. MAURIZE, RUE DE RICHELIEU, N”. 69. Adresser les demandes franco.

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IJ est pour les édifices comme pour les sociétés, des méthodes adaptées à chaque période sociale.

Ch. Fourier.

Toutes les idées qu’ils appliquent journellement à leurs besoins, à leurs plaisirs, à leurs commodités, ne portent-elles pas chacune le caractère de l’idée à laquelle elles doirent la naissance. Un livre n’est-il pas le signe du plan qu’un homme a formé de rassembler ses pensées comme dans un même corps ? Un char n’est-il pas le signe du plan qu’un homme a formé de se faire transporter rapidement sans fatigue ? Une maison n’est- elle pas le signe du plan qu’un homme a formé de se procurer, une vie commode , et à couvert des intempéries ?

Saint-Martin.

Les dispositions architectoniques varient avec la nature et la forme des sociétés dont elles sont l’image. Elles reflètent leur constitution intime, ou plutôt elles en sont le fidèle relief; elles les caractérisent merveilleusement.

On pourrait poser cette loi en principe, et l’établir à priori ; nous allons ici en donner la démonstration sensible en jetant un coup-d’œil rapide sur les variations et les mouvemens successifs de l’art architectural dans les différentes périodes sociales.

Transportez-vous d’abord au sein d’une peuplade de Sauvages; examinez le kraal d’une tribu noire établie sur les bords d’un fleuve de la terre africaine, ou les wigwams élevés par une horde de Peaux-Rouges dans les clairières des grandes savannes et des forêts vierges de l’Amérique. Là, point de culture, ni d’industrie , ni de propriété territoriale: l’insouciance et la liberté forment les caractères saillans de cette période. Or , voyez comme l’habitation de l’homme est en conformité de relation avec ces caractères. Cette habitation, c’est une frêle construction de terre , de mousse et de branchages, qu’il élève sans peine et abandonne sans regret lorsque la chasse ou la guerre commandent le déplacement de la peuplade.

La pêche , la chasse et la guerre sont les seuls élémens sur lesquels se développe l’activité du Sauvage ; aussi les os de poissons qui lui servent d’hameçon, l’arc, les flèches avec lesquelles il

atteint sa proie au milieu des forêts; ses armes de guerre, tomawk, zagaye et couteau à scalper, et les crânes des ennemis qu’il a mis à mort . composent, avec les peaux des quadrupèdes et les plumes des oiseaux qu’il a tués, les seuls ornemens dont il décore sa demeure.

Voilà la construction , voilà la décoration :

Tous les caractères de la période sont là. La hutte vous dit toute la vie du Sauvage. — Dans cet état de faiblesse et d’enfance, l’humanité ne laisse aucune trace de son passage; son pied ne marque pas sur le sol ; elle ne change pas l’aspect des lieux où elle a résidé.

L’Arabe vagabond porte, lui, sa maison à dos de chameau, toujours prêt, dans sa vie errante, à dresser sa tente là où il rencontre une source d’eau vive et des pâturages pour ses troupeaux ; la corrélation est telle, que quand vous prononcez ce mot, l’Arabe, vous vous représentez l’homme du désert, son cheval, son chameau et sa tente. — Le Lapon grossier hiverne dans une hutte enfumée et souterraine, et cette architecture aussi est en rapport avec ses habitudes et ses mœurs.

Puis viennent les tours épaisses et crénelées

du seigneur féodal , aux murs lourds et massifs comme sa cuirasse de guerre; le château-fort sur la cime d’un rocher qu’il étreint de ses fondations de pierre et de ciment, comme un milan de ses griffes : et au-dessous du manoir haut-bâti, qui commande fièrement la campagne à l’entour, surgissent de terre sur le penchant du mont comme des taupinées , les misérables cabanes des vassaux , qui font une humble chaussure à son pied géant.

Puis c’est la cathédrale du moyen-âge, puissant et mystérieux assemblage de masse et de légèreté, à-la-fois imposante et gracieuse, aérienne et sévère; la cathédrale qui jette ses ogives aiguës et brillantes dans les grandes ombres des nefs où vont se croiser capricieusement leurs merveilleux contours. — Ce sont là mille colonnettes qui se groupent et s’élancent au ciel comme de hardies fusées de pierre; mille sculptures saintes et sataniques; mille figures angéliques et grotesques ;.des vierges et des monstres; des chérubins et des animaux immondes; des choses bizarres... tout cela hérissant l’immense édifice dentelé, découpé, brodé, percé à jour, fragile, sonore, et tremblant au vent, et lourd dans sa masse, et carrément assis sur sa base. Et au-dessus de ces choses , des tours miraculeusement posées dans

les airs, au-delà de l’atmosphère des hommes, et planant dans la sphère supérieure , d’où sortent comme des voix du ciel , les voix des cloches , mélancoliques, étendues et vibrantes, qui commandent au loin sur la terre et appellent les fidèles au culte du Seigneur. Cette cathédrale, c’est la puissante Théocratie qui a pris sa forme et revêtu sa chape de granit ; cette cathédrale qui a le pied sur les maisons des hommes et la tête au ciel , est faite pour la célébration des mystères d’une religion de terreur et d’amour, de paradis et d’enfer, comme la hutte de branchages est faite pour l’homme du Cap ou des Florides, et la tente pour l’homme du désert, et le souterrain enfumé pour l’homme des ré-*gions polaires»

Dans la hutte , l’humanité dort ses premiers sommeils et s’essaie à la vie ; puis, quand la force et l’intelligence commencent à . lui venir, elle travaille dans la cabane, elle guerroie dans le châ-teau-fort , elle prie, espère, tremble et s’inspire dans le temple et la cathédrale.

L’art suit pas à pas l’homme dans ses initiations successives: sa puissance plastique donne des formes sensibles à toutes les conquêtes progressives que l’intelligence et l’activité de l’homme

font sur la nature. L’art prend acte de ces conquêtes.

La matière est inerte , et l’esprit actif. L’esprit moule et pétrit la matière. La pensée donne la forme. L’homme , individu ou espèce , se peint comme Dieu dans ses œuvres : et c’est pour cela qu’il y a entre l’état de l’art chez un peuple et letat de ses mœurs et de ses habitudes, entre l’art et la vie sociale, en un mot, un rapport intime , une corrélation parfaite.

Or, l’art qui donne à l’homme sa demeure est le premier de tous les arts, celui autour duquel se groupent les autres, ainsi que des vassaux autour de leur suzerain: la sculpture, la peinture, la musique, la poésie même, ne peuvent produire leurs grands effets qu a condition d’être coordonnées et harmoniées dans un tout architectural. L’architecture c’est l’art pivotai ; c’est l’art qui résume tous les autres, et qui résume par conséquent la société elle-même : — l’architecture écrit l’histoire.

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