‹ Considérations su l'histoireChapitre 77 sur 136 · I. Ramayanà · texte numérisé non relu

I. Ramayanà

LORIENT

une autre condition : aussi tout homme ici- bas qui pleure un défunt, lui consacre des larmes qui ne sont point dues à son trépas. La mort est une caravane en marche, -tout ce qui respire est placé dans sa route et peut lui dire : « Moi aussi je suivrai les pas de ceux que tu emmènes aujourd’hui !... L’oiseau est fait pour voler et le fleuve pour couler rapidement, mais ràme est donnée à l’homme pour la soumettre au devoir ; les hommes sont appelés avec raison les attelages du devoir. »

Telles sont les paroles de consolation que RamA, ce modèle à la fois de l’héroïsme guerrier et de l’héroïsme moral, adresse à son frère BharatA qui se désole sur la mort de leur père. Et BharatA de lui répondre :

« Combien y a-t-il d’hommes tels que toi dans le monde, invincible dompteur de tes ennemis? Tu n’es pas troublé par la douleur et le plaisir ne pourrait t’enivrer de sa joie : tu possèdes l’estime de tous les vieillards au* tant qu’Indra jouit de l’estime parmi les habitants du ciel.

« Tu possèdes une Ame semblable aux Ames des immortels, tu es magnanime, tu es fidèle à ton alliance . avec la vérité même! Le plus accablant de tous les chagrins ne peut te renverser, toi qui, doué de telles vertus, connais si.bien ce que c’est que naître et mourir. »

Et BharatA supplie son frère de revenir auprès de lui. Mais Rama a promis à son père de laisser la couronne à BharatA, et tout eu « ramenant son esprit vers la pensée du retour , il demeure ferme sans quitter des yeux les paroles de son père. » BharatA tombe alors à ses genoux, RamA le relève, fait asseoir comme un enfant sur le siège musculeux de sa cuisse le jeune homme

300 CONSIDÉRATIONS SUR I/IIISTOIRE.

au teint azuré, aux yeux charmants comme les pétales du lotus , à la voix semblable au roucoulement du cygne quand il s’avance ivre d’amour, et lui tient ce langage :

« Telle qu’elle est, ton intelligence, qui tient de sa nature seule la science de gouverner les hommes , peut très-bien suflire à gouverner môme les trois mondes. Écoute, jeune roi, quels modèles Indra, le soleil, le vent, Yama, la lune, Varouna et la terre mettent sous nos yeux dans leur conduite invariable. Tel qu’Indra fait pleuvoir durant les quatre mois humides, tel un grand monarque doit inonder son empire de ses bienfaits. De même quex le soleil ravit l’eau huit mois par la puissance de ses rayons, il faut toujours qu’un roi dise :

« Puissé-je amasser ainsi des trésors avec justice! C’est le vœu qu’on appelle solaire. Comme le vent circule partout et pénètre dans tous les êtres, il faut qu’un roi s’introduise en tous lieux par ses émissaires, et c’est la partie de ses fonctions qu’on appelle ventale. Tel qu’Yama, une fois l’heure venue, pousse dans la tombe également l’ami ou l’ennemi; tel il faut qu’après un mûr examen tout monarque soit le même pour celui qu’il aime ou celui qu’il n’aime pas. De même que nous voyons partout Varouna lier ce globe avec la chaîne des eaux, de même le devoir appelé neptunien d’un roi, c’est d’enchaîner les brigands et les voleurs en tous lieux.

« Tel que l’aspect de la lune brillant à disque plein verse la joie dans les cœurs; ainsi tous les sujets doivent se réjouir en lui, et c’est l’obligation royale nommée lunaire. Comme la terre sans relâche porte également tous

L’ORIENT

les êtres, tel c'est pour un monarque le devoir appelé terrané de soutenir, sans manquer même au dernier , tous les sujets de son empire1, i Nous avons mis à la royauté le frein des constitutions, plus sûr que celui des métaphores bien qu’il se rompe encore trop aisément, mais la monarchie théocratique étant donnée avec l’Orient comment imaginer une morale du pouvoir et plus ingénieuse et plus austère? Cette morale est aussi le frein du guerrier, car « l’arme est dans la main du kshatrya pour empêcher que l’oppression no fasse crier le malheureux. » La chevalerie n'a pas eu d’autre maxime. Hélas! nous savons combien il y a loin dans tout pays des préceptes à l’action, et combien partout où existent des hommes ils aiment mieux maximer leurs pratiques que de soumettre leurs pratiques à leurs maximes. Ils s’entendent merveilleusement à tourner leur propre conscience lorsque leur intérêt, leur paresse ou leurs passions les y convient; ils abondent en sophismes pour se persuader à eux-mêmes que le bien qu’ils proclament et le mal ne sont pas incompatibles, la règle n'étant point faite pour les cas exceptionnels où toujours ils prétendent se trouver. Sur la foi de ces admirables préceptes de justice, nous ne tiendrons donc pas le peuple indou quitte des infirmités de la pratique; nous n'en recueillerons pas moins avec le respect qui leur est dû ces témoignages que la conscience humaine s’est donnés à soi-même il y a plusieurs milliers d’années chez un peuple que n’avait point visité la prédication fraternelle de l’évangile.

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