‹ Considérations sur cinq fléauxChapitre 17 sur 28 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Considérations sur l'usage du tabac. — Moyens pour supprimer cet usage.* — Description de l'homme.

Nous sommes fiers de notre civilisation ; cependant les réformes qui nous restent à exécuter nous commandent la modestie, car nous n'avons encore remporté qu'une demi-victoire sur les abus qui pouvaient être supprimés.

Chaque époque a ses folies et ses vices. Parfois, c'est la guerre, si contraire à la raison; le duel, aussi barbare qu'absurde; la soif des révolutions, des bouleversements, comme si l'on ne pouvait pas arriver au bien sans passer stupidement par toutes les horreurs du mal! N'est-il donc pas vrai que si la guerre et les révolutions font éclater des vertus, elles rendent aussi les hommes gros-

siers, pillards et même féroces'? D'autres fois encore, c'est l'ivrognerie qui dégrade et abrutit, l'égoïsme, la fureur du jeu, l'agiotage, qui dessèchent tout; l'habitude de l'opium, qui énerve et empoisonnela moitié de l'ancien monde; l'usage du tabac, aussi ridicule, aussi malpropre qu'il est nuisible, poussé aujourd'hui jusqu'à la frénésie, au point que des femmes, des jeunes filles, des marmots de dix à douze ans, en usent du matin au soir, maladie devenue presque générale, quoiqu'il soit bien reconnu que cette plante, comme l'opium, produit des effets pernicieux sur le cerveau, etc.

Tout individu qui fume, chique ou prise, ne s'appartient plus qu'à demi, il est à peu près l'esclave du tabac; car l'habitude enfante promptement la nécessité, et la nécessité est une grande loi que ne viole pas qui veut. Dès lors, que peuvent devenir des gens qui, pendant tous les instants de la vie, ne rêvent, ne s'occupent que de pipes et de tabac, qui se narcotisent et s'hébètent comme des Indiens stupides?

Que l'on examine tous les pays qui sont tombés avant nous dans cette manie, nations aujourd'hui descendues du premier au troisième rang, et même plus bas, et l'on se convaincra que si la France continue à se laisser empor-

1 Disons cependant que la guerre de défense est sainte, lorsqu'on n'a pas été l'agresseur.

1er dans cette voie, elle s'en repentira bientôt. Peut-être qu'avant cinquante ans aussi, l'Allemagne, notre plus grande rivale dans ce genre de folie, et dans d'autres, si elle n'y prend garde, sera fort déchue ; elle résiste encore, grâce à son climat et à la solidité de ses races, mais on ne résiste pas toujours à des maux progressifs et incessants. On ne corrige pas l'action du tabac par la bière, qui gonfle le corps et alourdit l'esprit. Nos robustes et braves alliés d'outre-Manche ont à peu près la même perspective, puisqu'ils nous imitent ou nous dépassent. Les vigoureux et bons Moscovites mêmes ne seront pas préservés, car ils ont autant de travers et de vices que nous, malgré leur ciel et leur sol de glace, et la mûre sagesse de leur jeune et généreux monarque, qui traita ses prisonniers en amis. Quant aux Américains, ces peuples déjà virils à leur naissance, mais cependant comme nous conservant des choses immorales et absurdes, ils ne maintiendront certainement pas longtemps leur prospérité, s'ils continuent à s'empoisonner pendant dix-huit heures sur vingt-quatre, au moyen des liqueurs fortes ou de la nicotiane. Oui, partout où on en fait abus (l'usage du tabac entraîne toujours l'abus), ces produits dangereux affaibliront infailliblement bientôt l'énergie et l'intelligence. Tel individu qui, peut-être, serait devenu remarquable sans l'usage du tabac, n'est souvent qu'un être

indolent, insignifiant, et ces résultats ne peuvent que progresser en persistant dans ce travers. La vieillesse de l'humanité est déjà assez laide, pourquoi donc l'augmenter par de pernicieuses, sales et ridicules habitudes?

D'autre part, où sont donc les chefs-d'œuvre des fumeurs ? S'ils en ont créé, ce que j'ignore, il n'est pas douteux qu'ils eussent mieux fait que ce qu'ils ont produit, s'ils ne s'étaient pas narcotisés avec cette ignoble et sotte habitude. Certainement si Homère et Virgile l'eussent eue, nous n'aurions ni l'Iliade ni l'Enéide ; et bien certainement encore que les noms d'Archimède, Hippocrate, Aristote, Socrate , Démosthène, Apelle, Phidias, Platon, Cicéron, et une infinité d'autres également immortels, ne seraient pas venus jusqu'à nous, si ceux qui les portaient s'étaient hébétés avec le jus et la fumée du tabac dans le lieu de leurs travaux, ou s'ils avaient fréquenté des cloaques comme ceux que l'on décore du nom emphatique de Cercles de fumeurs.

Plusieurs personnes ont cru me fermer la%ouche, me terrasser même, en me disant que Napoléon 1er prisait. — Oui, il prisait, mais c'était par raison de santé, ce qu'il a dit des fumeurs le prouve ; et d'ailleurs, s'il avait prisé sans nécessité, il eût eu un travers comme tant d'autres mortels, et voilà tout.

Quelquefois je rencontre d'autres contradicteurs plus

ou moins grotesques (toujours fumeurs, priseurs etc., presque toujours aussi armés de la même massue), qui m'apostrophent avec un aplomb et une véhémence qui seraient bien mieux placés ailleurs : — « Monsieur, me « dit-on, j'ai connu un grand nombre de vieillards qui et avaient usé du tabac pendant les sept huitièmes « de leur vie, n'ayant jamais été malades; qui avaient « beaucoup de force physique et morale, et qui ont « conservé leur esprit parfaitement sain jusqu'à leurs « derniers moments. Cela se voit tous les jours; j'en ce connais encore, et beaucoup, qui sont dans le même « cas ! Vous avez beau dire, sans le tabac, les trois « quarts de l'espèce humaine s'ennuieraient à périr, et « il était impossible de trouver un plus agréable passées temps ! Napoléon Ier prisait, Monsieur ! il est vrai qu'il « disait du mal des fumeurs ; mais cela tenait à ce que « ce grand homme avait, comme tous ses pareils., un « mauvais côté.' Il y a quarante ans que je fume moi, « Monsieur I et je déclare que le tabac est l'ami de « l'homme ! etc., etc. »

Pour ne pas heurter de front et inutilement une opinion si bien arrêtée, je dis invariablement, en coupant court : «. Je répondrai par écrit à ce que vous dites. »

Un jour encore, qu'on me pardonne de le rappeler, un robuste priséur, un érudit à part, me dit avec beau-

coup de vivacité : — « Monsieur! le tabac est hidispenx sable aujourd'hui ; vous vous prenez à forte partie ! « Savez-vous bien que Frédéric le Grand, le grand Volce taire et le fameux Aristote prisaient ?» — «Monsieur,» lui répondis-je de suite, «je vous rends grâce de me « l'avoir appris ! j'en ferai mon profit.»

Croire que le tabac est nécessaire à son existence n'est pas seulement une erreur grave, c'est un genre de folie; oui, tous ceux qui en usent sans nécessité sont des maniaques, et rien ne pourrait détruire mon assertion.

Il n'y a pas une personne sur mille, qui soit obligée de fumer pour raison de santé.

Un moment je vais sembler me contredire , mais il n'en sera rien.

Beaucoup d'esprits ayant l'amour du beau, du grand, gémissent sur l'état de la littérature actuelle de la France; — ont-ils raison ? — Examinons : notre époque n'a pas, il est vrai, de Corneille, de Molière, de Racine, de Lafontaine, deBoileau, voire même de Voltaire; mais cela tient à ce que l'esprit humain ne produit pas toujours les mêmes fruits, les mêmes trésors. Qu'on soit alarmé pour l'avenir, on le comprend ; mais à qui la faute ? — J'oserai, d'abord, dire mon sentiment là-dessus. Depuis plus de quarante ans, nos jeunes gens, presque tous, en sortant du collège, où ils ont fait de bonnes études,

(quelquefois trop fortes en raison de leur âge ou de leur constitution), au lieu de chercher à étendre leur instruction et à développer leur esprit, vont s'engouffrer dans ces antres dégoûtants qu'on nomme estaminets, où ils respirent un air délétère qui affecte leur santé et leur intelligence. Je sais bien que tous les fumeurs vont se récrier. — Voici ma réponse : faites respirer un air vicié à un rossignol, et vous verrez comment il se portera et comment il chantera.

Les deux invasions étrangères nous ont été triplement fatales, car en se retirant les alliés nous ont décoché un vrai trait de Parthe, empoisonné, en nous laissant l'amour de la pipe, qui étouffe le génie dans son germe. Avant 1815, l'usage du tabac n'était encore, chez nous, qu'une habitude exceptionnelle ; depuis cette année funeste, elle s'est changée en passion presque générale, poussée jusqu'à la fureur. Et quand on pense que des femmes bien élevées ont ce trivial et singulier goût , l'esprit même de l'homme qui réfléchit à fond reste confondu.

Revenons à la littérature. On conçoit, avons-nous dit, que nous puissions éprouver des craintes pour son avenir. Mais en se plaignant amèrement du présent, on a tort ; oui, il y a de l'injustice ; car, sans parler de ce que nous avons aujourd'hui dans la littérature histori-

que, scientifique, est-ce que, de même, sans parler de nos philosophes, de nos critiques éminents, nous n'avons pas aussi d'autres littérateurs qui remplissent également le monde de leur noni ? Oui, en ce moment même, la littérature française de notre époque éclaire , réjouit et vivifie encore l'univers. Mais brillera-t-elle encore longtemps? — Si nous continuons un certain travers, non ! Le tabac y mettra bon ordre ; presque tout ce qui sera produit par les fumeurs sentira la pipe ou le cigare, c'est-à-dire le fumier, car ils n'inspirent que des allures physiques ou morales vulgaires.

Afin de rester dans les bornes de la décence , nous parlerons peu de l'usage de mâcher le tabac, de s'en bourrer et barbouiller le nez. J'ai connu quelques personnes spirituelles qui prisaient, fumaient ou chiquaient ; je ne sais si c'était pour chasser le trop-plein de leurs idées ou pour se rendre malpropres ; mais il est certain qu'elles réussissaient parfaitement pour cette dernière supposition. Que la femme qui use du tabac se persuade bien qu'elle se souille, et que presque toujours elle n'inspire plus que le dégoût : on ne recherche pas les fleurs sur lesquelles il y a de la fange.

Le tabac à priser détermine une irritation locale qui se traduit souvent par des affections inflammatoires, ulcéreuses, des fistules lacrymales, des polipes, des can-

cers etc. , etc. ; et quand il ne cause aucune de ces maladies, il fait toujours naître dans le nez et la bouche une odeur de putréfaction très-repoussante. Si donc vous avez un odorat sensible, défiez-vous doublement lorsqu'un priseur, un fumeur ou mâcheur de tabac s'approche pour vous parler. Les narines des priseurs et des poseuses ont la couleur de la truffe noire ; mais malheureusement elles ne produisent pas la même sensation sur le public qui , lorsqu'il les aperçoit , détourne la tête et se sent le cœur mal à l'aise.

Le tabac râpé a encore d'autres dangers et aussi d'autres inconvénients, attendu que ceux qui en usent en avalent en dormant , en buvant et en mangeant ; à table, leur organe olfactif, encombré, en laisse tomber soit en grumeaux, soit en rubis liquides, dans tous les mets qui leur passent dans les mains; et, qu'on le remarque bien, ils ont, presque tous, la fureur de vouloir servir les convives ! De sorte que, souvent, vous avez un malaise ou une indigestion que vous devez tout naturellement à l'estimable priseur officieux.

Où sont donc aussi, sous certains rapports, les avantages de l'usage du tabac à fumer, si vantés par les fumeurs? Indépendamment de ce que nous avons déjà dit de son action sur le cerveau , il affecte les sens du goût, de l'odorat, le larynx, les poumons, l'estomac, dé-

bilite le corps, gâte les dents, rend l'haleine infecte par l'inflammation ou la décomposition des membranes muqueuses de la bouche, de la gorge etc. La bouche des fumeurs et des chiqueurs, continuellement expectorante, ne respecte rien , elle asperge tout ; partout on sent la présence des fumeurs à l'odeur répugnante qu'ils exhalent, à la malpropreté des parquets, etc. Règle générale, que l'un d'eux se trouve quelque part au milieu de vingt personnes n'usant point de tabac ; sans s'inquiéter s'il les incommodera, il donnera carrière à son dégoûtant et ridicule plaisir.

La fin de la lune de miel s'annonce par l'apparition de la pipe ou du cigare qui engourdit la pensée, produit l'indifférence, la paresse et l'égoïsme. Malheur donc à celui qui est obligé de faire usage du tabac pour chasser l'ennui ou pour se procurer une jouissance, car celuilà n'a plus ses facultés intactes.

Je vois d'ici des enfants de 12 à 14 ans qui fument dans la pensée qu'on ne pourra faire autrement que de les prendre pour des hommes en les voyant avec la pipe ou le cigare, cet ignoble et ridicule attribut, sans songer que le tabac les épuisant, ils ne seront jamais que les marmousets de l'espèce humaine. En voyant ces petits pantins fumer avec rage, on serait autorisé à croire que leurs descendants téteront des cigares et fumeront au berceau.

Beaucoup de personnes d'un âge mûr ne sont pas plus raisonnables ; il en est qui prennent la pipe, le cigare ou la prise pour se donner un air guerrier, tapageur, magistral, ou pour qu'on les prenne pour quelque chose ; enfin d'autres qui ne savent pas du tout pourquoi: seulement la contagion les a gagnés. En vérité, par trop souvent on dirait que l'homme a abdiqué le nom d'animal raisonnable ! Fumeurs, priseurs et mâcheurs de tabac, combien vous payez cher les sensations que vous procure cette plante vénéneuse ! Croyez bien qu'on n'absorbe pas impunément tous les jours du poison ; demandez-le à la science et elle vous répondra que vous êtes tout aussi aveugles, tout aussi insensés que les femmes qui s'exténuent, qui s'étouffent avec leur corset pour se faire une taille ridicule. Voyez presque tous les Orientaux où ils en sont ! Et d'autres que je ne veux pas nommer.

« L'habitude de fumer est un plaisir, disait Napoléon Ier, qui n'est bon qu'à désennuyer les fainéants. » Il ajoutait une autre épithète que je ne veux pas mettre ici, attendu que c'est le nom d'un animal immonde.

Indépendamment de la dépense qu'il cause par luimême, l'usage du tabac appelle la bière et l'eau~de-vie , et c'est incroyable ce qu'un grand nombre de personnes gaspillent d'argent pour ces trois choses, en passant une

grande partie de leur temps à fumer et à boire dans les tabagies ou au cabaret, pendant que leurs femmes, leurs enfants et leurs vieux parents réclament des soins, ou manquent de pain à la maison.

L'habitude du cigare n'est guère moins défavorable à beaucoup de gens du monde, car que penser de ceux qui fument au nez des femmes dans les promenades, dans les rues, même en leur donnant le bras, et qui les laissent seules pour aller s'empester dans un cercle de fumeurs, ou à l'estaminet, et se rassasier de bière ou d'autres liquides? N'est-ce pas là une conduite qui ne peut causer que l'étonnement et le dégoût? Oui, l'usage du tabac, comme l'abus des liqueurs fortes, est un thermomètre infaillible de la décadence d'un peuple ! Notre exquise politesse proverbiale s'en va chaque jour, en raison des progrès du tabac. Les étrangers disent que « le ton des bonnes manières françaises est mort. » Non il ne l'est pas! mais il expire Le laisserons-nous périr? Non ! le bon génie de la France, la femme, le sauvera. Pour en venir là, elle n'a qu'à le vouloir et ne pas douter de sa puissance. Dans ce cas-ci, la matière ne saurait l'emporter sur l'esprit. Les femmes n'cnt-elles pas plus que nous encore le droit de repousser tout ce qui est contraire aux convenances, au bon sens et à la délicatesse ?

Tous ces milliards qui s'en vont en prises ou en fumée

de tabac, en bière et en eau-de-vie seraient bien mieux employés en choses aussi nobles qu'utiles ; maison préfère les dépenser pour être malpropre, devenir indolent, souvent jusqu'à l'égoïsme, et pour marcher vers l'abaissement.

L'usage du tabac n'est pardonnable qu'à l'homme de mer, et encore ferait-il bien de l'abandonner; n'en est-il pas qui n'en usent point et qui s'en trouvent bien ? Pour ceux qui en ont l'habitude, la privation du tabac est bien plus terrible que celle de la nourriture. Il résulte de là que dans les circonstances difficiles où se trouvent souvent les militaires, ceux qui fument, prisent ou mâchent cette plante, sont bien plus malheureux que les autres, lorsqu'ils ne peuvent satisfaire ce besoin : il en est qui n'ayant qu'un peu de pain à manger le donnent en échange de ce poison. Croire qu'il préserve des maladies est une erreur.

Les résultats de l'action de chiquer, de priser ou de fumer sont connus. Donc tout homme qui use de la nicotiane a sa raison ébréchée. Mais comme nous sommes en progrès, cette détestable habitude doit promptement décroître, puisqu'elle est arrivée à son point culminant, et j'ai la ferme conviction que dans peu l'usage de cette plante malfaisante sera abandonné aux sauvages, a la populace et aux imbéciles ; car quoi qu'en disent certains

preneurs, oui, mille fois oui, le tabac est un poison : qui donc peut l'ignorer encore? Le mal extraordinaire qu'il cause lorsqu'on fume pour la première, la seconde et même pour la troisième fois, la très-petite quantité qu'il en faut avaler pour qu'il occasionne des vertiges violents, le trouble de la vue, l'ivresse, des coliques atroces, de terribles vomissements, des convulsions ou même la mort, disent assez ce qu'il est. On peutmême éprouver presque tous les effets que je viens de citer quand on fume pour la première fois. Il est donc tout naturel que tous les médecins, tousles chimistes capables, et toutes les personnes sensées et unpeu observatrices, se soient toujours prononcés énergiquement contre l'usage de ce toxique , puisque aussi des milliers d'observations faites sur des fumeurs et des priseurs vivants ou inanimés, et de nombreuses expériences pratiquées sur des animaux ont prouvé qu'ils avaient et auront toujours cent fois raison. N'était-ce donc pas assez, déjà, des empoisonneurs des denrées alimentaires, des agents destructeurs invisibles qui nous environnent, des malheurs qui nous accablent de toutes manières pour rendre notre vie pénible et l'abréger, fallait-il encore les augmenter ! Et nous osons nous plaindre; mais commençons donc par être raisonnables !

C'est la femme qui possède les plus puissants moyens

pour faire disparaître le pernicieux usage du tabac, en se servant pour cela du pouvoir naturel qu'elle a sur l'homme et sur l'enfance, en employant sa raison et l'arme du ridicule.

La femme doit naturellement détester le tabac pour les motifs que j'ai indiqués plus haut : c'est son plus terrible ennemi. Le mari taquiné ou volage, bien élevé, non engoué du tabac, revient presque toujours à sa femme si elle a du mérite ; mais le mari narcotisé et hébété par ce toxique, contrarié par sa femme, revient rarement; il va se consoler hors de chez lui en en faisant une double consommation.

Un moyen bien simple eirsolide pour accélérer la destruction de cette peste est entre les mains du gouvernement, qui n'a qu'à en augmenter progressivement le prix et le vendre plus naturel, ce qui veut dire plus mauvais, de manière que le revenu restera encore longtemps le même, tout en diminuant le nombre des consommateurs. L'action des chefs de famille sur leurs enfants, et, comme je viens de le dire, celle des femmes surtout, le temps et le bon sens achèveront l'œuvre. Si maintenant chez nous le tabac donne annuellement peut-être plus de 150 millions de revenu au gouvernement, il donne aussi à la France 400 mille maniaques ou crétins de plus par an. Que ce goût si bizarre et si nuisible du tabac se

trouve chez les sauvages, dans les contrées où existent l'ignorance, les ténèbres, le manque de respect pour les autres et pour soi-même, on le comprend ; mais qu'il existe avec fureur en Europe et dans le nouveau monde, voilà ce qui, plus tard, paraîtra incroyable et confondra tous les chimistes et tous les penseurs de l'avenir.

Que le lecteur sache, cependant, que si je trouve beaucoup d'approbateurs qui, comme moi, espèrent complètement la suppression ou la correction de plusieurs de nos viceset de noserreurs, j'en rencontre aussi, quelquefois, qui désespèrent tout à fait, et je ne puis m'empêcher de répondre ici à des personnes sérieuses qui me disent :

« Qu'il faudrait imaginer quelque chose pour rem- ' « placer le tabac; que sans cela on n'en détruira jamais « l'usage ; que le mal est enraciné; que tous les gouver- « nements continueront à y pousser; qu'il ne fera qu'em- « pirer ; qu'il est au-dessus des forces humaines de « l'arrêter ; que tous les individus de l'Europe et du « nouveau monde, sans exception, y passeront et que, « d'ailleurs, ils préféreront tomber dans le crétinisme « que de guérir leur lèpre, sans compensation , chose qui « ne sera pas facile à trouver, si toutefois on la trouve; « que les fumeurs, les priseurs et les chiqueurs aban- « donneraient plutôt le pain, le vin et le café, que le « tabac. » Et là-dessus, ils ajoutent : « Sous ce rapport, le

« passé nous répond de l'avenir; nous serons, un jour, « par l'usage du tabac (le corset et l'ivrognerie aidant) « comme les Indiens et les Chinois. »

Ce sont des hommes éminents qui me tiennent ce langage. — Us s'abusent.

Je réponds d'abord qu'il faut détruire l'usage du tabac sans rien mettre à la place, attendu que nous avons déjà bien assez de besoins comme cela. Nos aïeux du grand siècle de Louis XIV le connaissaient peu (relativement à l'usage qu'on en fait aujourd'hui) ; il en a été presque de même de la dernière génération, qui était un peu plus solide que nous. En second lieu je dis que tous les gouvernements sont intéressés à réprimer les erreurs, quel que soit le profit qu'elles puissent rapporter. Certainement l'argent donne la vie a un Etat, mais sa moralité lui donne sa véritable force; un Etat sans moralité ou n'en ayant que peu, quelque grand qu'il soit, est ordinairement faible ou incertain; tout le monde sait cela. Or, c'est surtout dans la moralité que le gouvernement de notre pays puise sa plus grande puissance, les faits actuels le prouvent de reste. La France passe aussi pour être une des nations à la tête de la civilisation ; c'est un bien noble titre, une bien grande gloire. Elle ne peut donc cesser un moment de justifier ce titre sans se compromettre, c'est-à-dire en ne donnant pas sans cesse

l'exemple des réformes des choses pernicieuses. Il y a environ trente ans que le gouvernement de la France s'est rendu à l'opinion publique qui demandait la fermeture des infernales maisons de jeu qui auraient fini par faire de nous une nation de malfaiteurs, de mendiants et de suicidés. Eh bien ! l'usage du tabac, sans produire les mêmes résultats, est tout aussi dangereux. Pour la fermeture des maisons de jeu, l'administration a donné des ordres, et tout a été dit. Ici, pour le tabac, la question n'est plus du tout la même ; les trois quarts des hommes de la nation (et beaucoup de femmes, je rougis de le dire) fument; tandis que pour le jeu il n'y avait encore qu'une minorité. Il faudrait donc que pour le tabac le gouvernement prît l'initiative, mais tout simplement, ainsi que nous l'avons déjà dit, en en augmentant progressivement le prix, et en le vendant tout à fait naturel, ce qui ferait ^qu'il serait beaucoup plus mauvais au goût. C'est tout ce que le gouvernement peut faire; et comme on peut, sous certains rapports, lire dans sa pensée comme on peut lire dans celle d'un honnête homme qui veut faire le bien, je dis qu'il le fera. Lorsque les fumeurs, les chiqueurs et les priseurs, espèce de moutons de Panurge, verront que l'administration aura pris l'initiative, ils commenceront sans doute à réfléchir, et la réflexion les conduira à l'usage de la raison. Non, pour mon compte,

je ne veux pas croire que l'action de l'irréflexion ou du mauvais goût l'emportera sur le bon sens, quand un gouvernement aussi éclairé et aussi paternel que le nôtre aura parlé.

L'administration actuelle a trouvé, pour la question dont il s'agit, notre mauvaise situation toute faite ; elle ajoutera à toutes ses autres gloires celle de nous avoir débarrassés d'un des plus grands fléaux de ce monde. C'est pendant la paix qu'il faut faire des réformes, la guerre entraînant toujours plus ou moins de désordre matériel et moral.

Maintenant, je prends encore la question autrement, et je dis : comment ! l'homme, ce roi de la terre se laisserait honteusement maîtriser et affaiblir par le tabac ? Celui qui a trouvé tant de secrets de la nature , soumis ou vaincu tous les animaux , dérobé le feu du ciel ; qui imite et conduit le tonnerre ; qui a découvert et appliqué la puissance de la vapeur et de l'électricité ; qui parcourt en chemin de fer cent kilomètres en une heure ; qui a trouvé un moyen aussi rapide que l'éclair pour communiquer sa pensée d'une extrémité du globe à l'autre; qui a imaginé la boussole et traverse l'Océan presque aussi vite que l'air, dans des citadelles flottantes rivales de la foudre; qui a créé l'art de gouverner les nations , qui plonge au fond de la mer et s'élève dans les nuages; qui

remplit chaque jour le monde de ses chefs-d'œuvre; qui a imaginé l'agriculture, le commerce, l'architecture, la métallurgie, la mécanique, la musique, l'éloquence, la transformation des métaux, la géographie, l'art dramatique, la littérature, l'imprimerie, l'histoire naturelle, les mathématiques, l'art de guérir, l'art de faire mouvoir et combattre des armées, l'art d'amputer et de fouiller dans un corps humain sans le tuer; qui perce les montagnes et aussi des tunnels sous les fleuves, pénètre si profondément et si audacieusement dans les entrailles de la terre ; qui se construit des villes et des monuments merveilleux, crée des fleuves artificiels; qui a découvert le mouvement des corps célestes; qui a pour compagne le plus parfait de tous les êtres ; qui possède une religion pour élever son âme jusqu'à Dieu: quoi! ce souverain qui a tant de grandeur de caractère, tant d'empire sur lui-même lorsqu'il le veut, qui a tant de puissance et tant de génie, l'homme, que le Créateur a fait à son image, serait invinciblement et indéfiniment forcé , pour se désennuyer ou pour se procurer un plaisir funeste , serait forcé de fumer, de mâcher ou de renifler une plante qui l'empoisonne? — Je ne puis le croire.

— Non! celui que je viens de décrire ne persistera pas dans cette aberration, et le dix-neuvième siècle, déjà si éclatant par les règnes de deux Napoléons et tant

d'autres gloires, ne laissera pas ce triste héritage à ses enfants '.

1 Voir, pour la question du tabac, Orfila, Raspail, et tous les chimistes capables qui s'en sont occupés. Un des hommes les plus spirituels de France, M. Toussenel (l'auteur de l'Esprit des Bêtes), l'a traitée d'une manière aussi sensée et aussi originale que curieuse. L'époque n'est peut-être pas éloignée où la vente du tabac sera prohibée comme celle des autres poisons.

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