CHAPITRE IL
Considérations sur la passion du jeu, l'abus des liqueurs fortes et sur l'agiotage.
J'ai déjà parlé des vices du jeu et de l'ivrognerie, revenons-y succinctement, mais énergiquement. Je me hâte de dire que je pense que les joueurs et les ivrognes sont deux races indestructibles, mais dont on peut cependant considérablement diminuer le nombre ; seulement il faudrait agir avec vigueur pour les restreindre.
Les joueurs sont bien dangereux, car leur vice est aussi attrayant que funeste, et sur cinquante, pris au hasard, il n'y en a pas un foncièrement honnête homme, quelque soit leur rang; j'en admets un sur cent, mais je crois que je m'avance beaucoup.
Les ivrognes ne sont pas moins redoutables, à cause de la facilité avec laquelle ils entraînent la jeunesse dans la débauche. Aussi indisciplinables qu'incapables, ils sont, surtout, la honte et la peste de certaines armées, où
on les rencontre bien plus qu'ailleurs. Dans l'ivresse ils sont toujours prêts à insulter ou à tuer leurs chefs, ou n'importe qui. Dans les émeutes et sur le champ de bataille, ne comptez pas sur eux, car la fidélité chez eux n'existe pas plus que le vrai courage et la délicatesse ; les mauvais lieux et les conseils de guerre, les tribunaux correctionnels, les cours d'assises, voilà les terrains de leurs luttes : on est toujours sûr de les y rencontrer. Oui, en général, les joueurs et les ivrognes sont des êtres gangrenés, ils ont de la boue à la place du cœur. Ce sont deux des plus grands fléaux de la société. S'ils sont pauvres, ils vont peupler les maisons de refuge, les hôpitaux, les prisons et les bagnes; s'ils sont riches ou dans l'aisance, ils dissipent leur bien, celui de leur femme et de leurs enfants, dans les orgies, à la Bourse, dans les tripots et partout, en propageant tous les vices ; par eux, des milliers de familles sont journellement plongées dans la misère, la honte et le désespoir ; ils sont l'avant-garde des autres garnements et* des coquins de grand chemin, qui forment leur corps de bataille; on les rencontre partout. Ne leur confiez donc jamais un secret , un emploi, ni de l'or, et encore moins votre femme, votre sœur ou vos enfants; car ils sont toujours prêts à commettre toute espèce de bassesses et de crimes. Quant à ceux qui sont mariés, lorsqu'ils rentrent chez eux dans
un état d'ivresse, ou après avoir perdu au jeu, ils maltraitent, soit en paroles ou autrement, leur femme, leurs enfants et leurs vieux parents, et parfois, le lendemain, ils vendent les derniers débris de leur mobilier, pour retourner jouer ou s'enivrer. J'en parle sciemment: il y a vingt ans que je les étudie dans la société, dans l'armée, dans les classes ouvrières et dans les tribunaux; j'en ai vu par milliers, et n'en ai pas rencontré dix foncièrement honnêtes. Souvent la seule différence qu'il y a entre le joueur et l'ivrogne, c'est que l'un est plus scélérat, et l'autre plus crapuleux.
On est beaucoup trop tolérant pour ces deux fractions de l'écume de la société ; fractions les plus impitoyables, et qui, comme je viens de le dire, ne respectent absolument rien. L'indulgence entretient ou augmente leur nombre, comme l'air entrelient ou augmente un incendie.