RÉCAPITULATION
Le JEU dessèche le cœur, mène au désordre, à Yimprobité, à la misère et au crime.
L'IVROGNERIE conduit à tous les autres vices, détruit la santé et met l'homme au-dessous de la bnite.
Je vais proposer des moyens, bien simples aussi, pour réduire les hideuses cohortes des joueurs et des ivrognes ; voici ces moyens :
1° Les mépriser et les repousser de la société, beaucoup plus qu'on ne le fait ;
2° Au moyen d'une disposition pénale nouvelle, leur faire donner, par écrit ou de vive voix, des avertissements et des réprimandes par les tribunaux, avec affichage dans leur commune et dans le lieu de leur domicile ; leur infliger de 3 à 50 fr. d'amende, de deux jours à un mois de prison, toutes les fois qu'ils seront pris ivres ou agiotant, ou dans les tripots, et, en cas de persévérance, les priver de leurs droits civils pendant trois ou six mois, un ou deux ans, et même plus.
Le premier de ces moyens est à la disposition de tout le monde; le second dépend du gouvernement, qui sera certainement acclamé s'il le fait mettre à exécution.
Qu'on les emploie, ces moyens, et je réponds d'un grand changement favorable, dès la première année.
L'agioteur est sorti du même moule infernal que le joueur; mais il est encore plus redoutable pour la société, attendu qu'il la fait marcher vers l'immoralité et la ruine avec plus de rapidité. Si ce qui se passe aujourd'hui continue, bientôt ceux qui s'en occupent abandonneront totalement l'agriculture, le commerce et les arts,
pour se jeter dans la spéculation blâmable, qui fait des progrès effrayants.
Les agioteurs sont les assassins d'une infinité de capitalistes ignorants, étourdisou bénévoles, ainsi que d'une foule de petits propriétaires ambitieux et des minces rentiers gobe-mouches qui vont se faire égorger comme des agneaux dans l'antre de la spéculation.
L'agioteur, comme son frère le joueur, dépouille son voisin, son ami, la veuve et l'orphelin, toutes les fois qu'il en trouve l'occasion, et le vol est tellement un besoin chez lui , qu'il ruinerait sa famille s'il ne pouvait en ruiner d'autres. Il joue à coup sûr, attendu qu'il est toujours bien renseigné, ainsi que ses acolytes, pour faire monter ou baisser les fonds. Parfois, on le soupçonne, on se défie de lui; mais sa ruse déroute toute la prudence imaginable.
L'association des agioteurs, c'est le vol organisé sur une grande échelle , c'est l'ennemi le plus formidable qui ait jamais attaqué la société, car il tue en restant invisible ou à peu près. On peut avoir des doutes sur un individu qui agiote, niais le convaincre de fraude est extrêmement difficile : les agents des agioteurs, en achetant ou en vendant, selon le mot donné, sèment quelque chose dans l'air, et le tour est fait, ils disparaissent. Enfin, une chose certaine, c'est que si l'on n'y prend
pas garde, la fortune publique finirait par passer dans les mains de ces coquins-là ; les fortunes considérables, si subites et si scandaleuses qui ont lieu depuis quelque temps, prouvent ce que j'avance.
J'ai recherché aussi d'où pouvaient être sortis tous ces flibustiers, tous ces corsaires que l'on rencontre (sans les connaître) en si grand nombre dans les temples ou plutôt dans les cavernes de la spéculation, et je l'ai trouvé, on va le voir. Aujourd'hui, par suite des vicissitudes humaines, beaucoup de carrières lucratives sont fermées ; les écumeurs de mer étaient sans emploi, attendu que leur profession est décriée; la traite des nègres est devenue antipathique à presque tous les peuples ; de plus, on est devenu d'une sévérité si révoltante pour les banqueroutiers, les faux-monnayeurs, etc. ; la police, dans les villes et sur les routes, se fait avec une activité et une fermeté si désespérantes, que toutes les capacités qui avaient une vocation décidée pour le vol à main armée se sont décidées à entrer dans les affaires, où elles trouvent bien plus de profit, sans presque courir de danger.
Le gouvernement, avec son habileté et son énergie, guérira sans doute le mal, mais il lui faudra du temps.
Un singulier hasard m'a fait, un jour, entendre ceci : « Ho ! que vous êtes bête, avec vos idées, vos expressions d'honneur, de déshonneur, de probité ! toutes ces
choses-là ne sont que des mots ! 11 faut , quand on veut réussir, aller droit au but, sans regarder en arrière ; sans cela, on tombe à plat , mon cher ! » J'étais dans une pièce voisine de celle où se disait ce que je viens de rapporter; l'arrivée de quelqu'un vint déranger la conférence ; c'était un matador de la spéculation qui initiait un débutant dans la carrière des affaires modernes ; voilà où en est une certaine classe de la société aujourd'hui. Que les honnêtes gens se tiennent donc sur leur garde, et qu'ils conservent leur honorable profession au lieu de se jeter dans des chances qui conduisent souvent à la ruine et presque toujours au déshonneur.
Quelque chose, le bon sens public qui progresse sous beaucoup de rapports, nous dit que dans peu il y aura bien des conversions aussi étonnantes que profitables, bien des douleurs et bien des larmes de moins dans la grande famille humaine ; je me hâte donc de répéter que lorsqu'on prend la sage résolution d'abandonner une mauvaise habitude , il faut toujours le faire avec énergie, prudence et progressivement ; il n'y a que le joueur qui puisse abandonner tout à coup et sans danger, par une noble résolution, le vice qui le conduisait à sa ruine et au déshonneur.
Mais, dira-t-on peut-être, comment combler, chez les hommes rentrés dans la voie de la raison, comment combler le vide laissé par l'abandon des vices ou des mauvaises habitudes ? Je vais le dire.
Ils s'occuperont d'abord de leurs devoirs religieux; ils trouveront dans leurs pasteurs des guides bienveillants ; ils se hâteront aussi de reconquérir l'affection et l'estime de leur famille ; ils s'attacheront à perfectionner leur intelligence en travaillant à leur instruction : le savoir élève l'âme, il conduit au bien-êlre ou à la for-
tune, et c'est un bien que l'adversité ne peut nous ôter. Ils chercheront à se faire des amis solides, s'occuperont de travaux manuels ; ils feront chaque jour des lectures agréables et instructives, après lesquelles ils réfléchiront beaucoup, en se posant des questions qu'ils tâcheront de résoudre- Si l'oisiveté est la mère de tous les vices, le travail ennoblit et il éloigne de nous quatre grands maux : l'état de maladie, l'ennui, le vice et le besoin. Ils éviteront avec soin tout ce qui pourrait les faire retomber dans leurs anciennes fautes ; ils fuieront les mauvaises sociétés, plus dangereuses que la peste ; ils rechercheront avec ardeur toutes les occasions de faire du bien à leurs semblables, mais surtout aux malheureux : c'est le moyen le plus sûr de plaire a Dieu, de mériter l'estime et l'affection des hommes. Enfin ils chercheront à créer quelque chose qui soit utile, car nous sommes sur cette terre pour créer, perfectionner et faire du bien.
Ces anciens pécheurs, en mettant ces simples conseils en pratique, au lieu de tomber dans le vide ou le vice, trouveront la santé, la considération, l'aisance ou la fortune et le bonheur.