CORRESPONDANCE
J'avais, dans l'intérêt public, adressé au Rédacteur en chef du Siècle la lettre qu'on va lire. J'ai prié six fois ce rédacteur de vouloir bien la publier, il n'en a rien fait ; on jugera si j'ai eu tort d'insister, ou s'il a eu raison de ne pas insérer ma lettre, après lui avoir fait deux visites et n'avoir point éprouvé de refus.
Paris, le 23 décembre 1856.
Monsieur le Rédacteur en chef,
Je n'ai lu qu'aujourd'hui, dans votre journal du 21
(dimanche dernier), un article extrait du Morning-Post,
dans lequel il est dit qu'une femme âgée de cent dix ans
vient de mourir en Angleterre. Elle était tombée dans
un triste état, dit l'auteur de la notice, mais elle ne souffrait point, et avait conservé jusqu'au dernier moment la plénitude de ses facultés, fumant toujours la pipe dont elle faisait usage depuis cent ans. Ceci, dit encore la notice, peut être utile à ceux qui prétendent que le tabac est un poison lent.
Sans aucun doute, Monsieur le Rédacteur, qu'après la lecture de cet article, dont je ne rapporte ici qu'un extrait, des milliers de personnes irréfléchies et qui ignorent les propriétés malfaisantes du tabac vont se précipiter avec plus de fureur que jamais sur ce produit : il faut les éclairer.
Cet article du Morning-Post, Monsieur, est-il simplement d'un auteur bénévole et peu familiarisé avec la question du tabac, ou d'un marchand de ce produit, fort adroit, désirant avoir un plus grand débit de sa marchandise?— Je l'ignore, et sans doute vous êtes dans ma position; mais à coup sûr il est dans un de ces deux cas.
On commence cependant à s'élever avec énergie en Angleterre contre l'usage de cette plante pernicieuse, et une Société, composée de gens aussi dévoués qu'éclairés, vient de se former pour travailler à l'abolition de son usage ; mais elle a ses nombreux et fervents partisans dans ce pays, pourtant si avancé, comme dans tous les autres.
L'absence de notions chez la majorité du public sur les propriétés du tabac, l'engouement déplorable de notre époque pour ce fléau; des chansons populaires qui déclarent que ce toxique est un stimulant bien supérieur et bien plus agréable que le nectar des anciens dieux de la Grèce, tout cela peut causer, et cause en effet, un grand tort à la société.
Depuis l'apparition du tabac en Europe, tous les médecins, tous les chimistes capables, et toutes les personnes sensées et un peu observatrices ont blâmé son usage, en le jugeant contraire à la santé, à la propreté, et parce qu'il occasionne une dépense qui pourrait être bien employée autrement. D'autre part, une femme qui a fumé pendant cent ans n'est pas le moins du monde une preuve de l'innocuité du tabac, attendu qu'il y a des tempéraments tout à fait exceptionnels qui s'habituent à certains poisons; en second lieu la défunte fumait peut-être trèsmodérément (chose fort rare chez les fumeurs). Cependant cette femme était dans un triste état, c'est l'auteur de la notice qui le dit. Eh bien ! qui nous dit que si elle n'avait pas fumé elle n'eût pas vécu vingt ans de plus, et sans infirmités?
Des observations faites sur des milliers de fumeurs, priseurs ou chiqueurs, vivants ou inanimés, ont prouvé que le tabac affecte les sens du goût, de l'odorat, le cer-
veau, le larynx, les poumons, l'appareil digestif; qu'il affaiblit le corps, rend l'haleine infecte, gâte les dents, produit l'indolence, etc., etc. J'ai déjà dit qu'il rend malpropre, assertion qui ne manque pas de preuves. On pourrait ajouter à tout cela que bien des individus ne deviennent ivrognes que par suite de l'usage du tabac, et qu'il en est beaucoup qui, dans une position peu aisée, dissipent en fumant et en buvant au cabaret ou à l'estaminet, le pain de leur femme et de leurs enfants.
Il a fallu un temps très -long et des efforts inouïs pour introduire l'usage de la pomme de terre, mais il n'a pas été difficile d'introduire l'usage du tabac qui est un poison ; et pourtant la très-petite quantité qu'il en faut avaler pour qu'il occasionne des vertiges violents, le trouble de la vue, l'ivresse, des coliques atroces, de terribles vomissements, des convulsions ou même la mort, prouve suffisamment ce qu'il est. Certainement le jour où l'on fera un usage plus étendu de la raison, l'usage du tabac cessera.
Veuillez agréer, etc.,
Charles Dubois, ex-fumeur.
A M. le capitaine Charles Dubois.
Monsieur, je suis du nombre de ceux qui ont lu votre ouvrage (encore en manuscrit) sur les questions du corset, du tabac, etc., et je désire traduire par des faits le vif plaisir que cette lecture m'a fait éprouver. Il était impossible de faire un livre plus utile à la santé, plus moral et qui arrivât plus à propos. Vos tableaux sont saisissants : avec autant d'habileté, de vérité que de simplicité, vous nous montrez un abîme, et grâce à ceux qui vous ressemblent on n'ira pas s'y précipiter. Je prédis à votre livre un grand succès. Cependant, dans la crise actuelle, qui, Dieu merci, va bientôt finir, ceux qui ont tant besoin de lire pour s'instruire, c'est-à-dire les ouvriers et les gens de la campagne, pourront difficilement se le procurer, malgré la modicité de son prix. Il serait donc, je crois, utile de mettre votre ouvrage en souscription, afin que les classes riches ou aisées pussent le répandre largement, car il ne sera jamais possible de faire plus de bien avec moins de dépense.
Dans le cas ou vous mettriez mon conseil à exécution , je vous prie de vouloir bien me porter sur la liste pour cent exemplaires, si, comme on le dit, vous les mettez à un franc.
Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués,
Comte de Bourcet.
Paris, le 20 novembre 1856.
A M. le capitaine Charles Dubois.
Monsieur, j'ai assisté avec ma famille, chez M. le corn* 3 de Bourcet, à la lecture de votre manuscrit intitulé : Considérations sur cinq fléaux, etc., qui va être imprimé. Cette seule lecture a suffi pour corriger mes enfants, et de plus un neveu et une nièce, des pitoyables manies de l'abus du corset et du cigare. Vous avez faitde votre livre une chose indispensable pour les familles, les collèges, les pensionnats, etc. Vous avez satisfait à un grand besoin de notre époque.
M. le comte de Bourcet a dû vous conseiller, ou vous conseillera de mettre votre livre en souscription. Si vous suivez son idée, qui me paraît fort bonne, veuillez m'inscrire sur la liste pour cinquante exemplaires, et me croire votre bien obligé et bien dévoué,
d'Arcourt.
Paris, le 22 novembre 1856.
Paris, le 3 février 1857.
Monsieur, je viens de lire votre manuscrit qui m'a été prêté un moment. Vous êtes bien le plus courageux moraliste, le plus audacieux réformateur qui ait jamais paru sous la voûte du ciel! Je vous engage sérieusement, quand votre ouvrage sera publié, à ne plus sortir qu'armé jusqu'aux dents, n'importe dans quel pays vous irez. Je vous admire, mais je vous plains! Vous ne feriez pas mal de vous faire assurer, pour vos enfants, si vous en avez. Envoyez-moi, s'il vous plaît, vingt-cinq exemplaires, et si je ne suis pas mis à mort pour les avoir distribués, j'y reviendrai, si vous existez encore.
Veuillez croire, Monsieur, à toutes mes appréhensions
pour vous,
Leroy.
Paris, S février 1857.
Monsieur,
Nous ne manquons pas, Dieu merci ! de critiques qui sortent de la bonne souche, mais il nous manquait un genre nouveau : Un zouave de la critique, le voilà trouvé ! Ah! comme vous sabrez la sottise ! Combien je suis doublement heureux d'avoir planté là, il y a dix ans, l'eaude-vie et la pipe qui, parles singulièresjouissances qu'elles
me procuraient, m'ont mis plus d'une fois au lit! Vous me vengez bien des nigauds et des crânes, partisans féroces de ces saloperies, qui ne trouvaient pas assez de sarcasmes pour se moquer de mon abandon ! Combien je me suis fait de petits ennemis à la caserne et ailleurs! Que je suis heureux de les voir bafouer d'une manière si vraie, si spirituelle et si énergique! Je ne sortirai plus sans avoir votre livre dans ma poche, afin de le glisser partout.
Je ne suis pas superstitieux, mais, parole d'honneur, je vais vous brûler un cierge !
Puisqu'on dit que vous mettez votre ouvrage en souscription, soyez assez bon pour m'en envoyer quarante exemplaires le plus lot possible. Croyez que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour épuiser toutes vos éditions.
Recevez les expressions, etc.,
de Bellard.
Monsieur, j'habite momentanément Paris et me suis trouvé hier dans une soirée où l'on a lu votre manuscrit sur le corset, l'usage du tabac, etc. J'ai vingt-six ans, et depuis l'âge de dix-huit je fume comme trois suisses. Je suis laid et maigre comme un coucou, et j'ajoute à ces charmes celui d'être sale comme un fumeur féroce ;
toutes choses qui me rendent peu séduisant et ne me font guère rechercher, je m'en suis déjà aperçu, malgré ma position de fortune. Je suis le seul qui fume dans ma famille, et, pour cette raison, j'en suis la bête noire. Mais, chose bizarre, tous mes parents adultes prisent sans exception. Ce que j'ai entendu hier, de vous, Monsieur, sur le tabac, m'a fait faire de sérieuses réflexions, et je vais mettre en pratique les moyens si simples que vous indiquez, pour en finir avec cette sotte habitude.
L'impression que j'ai reçue de la lecture en question n'a pas été la même sur un de mes oncles, qui est, comme priseur, ce que je suis comme fumeur. En sortant, comme je lui parlais de l'intention où j'étais de ne plus fumer, il me dit : ce II paraît, d'après ce que j'ai entendu, « que c'est un capitaine des zouaves que ton monsieur
« Charles Dubois; eh bien ! il n'en est pas moins un ,
« attendu qu'il dit des sottises et des choses mortifian- « tes aux gens; je te prie de ne plus m'en parler! Malce gré mes soixante-dix-neuf ans, si jamais je le rencontre, ce je lui dirai son fait ! »
C'est la première fois que j'ai vu mon oncle de si mauvaise humeur. Malgré cela, et au risque de me brouiller pendant quelque temps avec lui, je veux faire cadeau de votre livre à chaque membre de ma famille et à toutes les personnes de ma connaissance, qui fument ou pri-
sent. Veuillez donc, Monsieur, être assez bon pour m'envoyer, sitôt que votre ouvrage sera imprimé, soixante exemplaires, en les faisant apporter chez moi, avant onze heures du matin.
Croyez, Monsieur, etc.
Legrand.
Ce 4 février 1857.
Paris, le 7 février 1857.
Monsieur,
Je suis un de ceux ayant assisté à la lecture de votre manuscrit et qui attendent avec une bien vive impatience qu'il soit imprimé. Comme vous, Monsieur, je me suis occupé d'hygiène, de tabac, et mon aversion, basée sur des faits, est au moins égale à la vôtre pour cette infernale plante qui fait tant de mal à l'espèce humaine, en la faisant marcher irrésistiblement vers une décadence prochaine, d'autres causes aidant, comme vous le dites. Oui, il est incontestable que nous sommes devenus grossiers, laids, beaucoup plus égoïstes, faibles et sales, depuis l'usage du tabac; et soutenir le contraire serait tout aussi absurde que de nier la lumière en plein midi quand le soleil nous éclaire.
Il est bien difficile, Monsieur, de corriger les hommes, car plus une chose qui les perd est absurde, plus ils s'y cramponnent avec acharnement, et l'on se trouve trèssouvent fort mal d'avoir voulu les guérir de leur folie : aîtendez-\ous donc à des attaques violentes, vous que l'on devrait porter en triomphe.
Quant à moi, j'ai pris mon parti, je ne fais plus ni morale ni opposition en rien ni pour rien, m'en étant fort mal trouvé : que les vauriens, les imbéciles et les fous s'arrangent.
J'avais cependant comme un petit besoin de me venger, et votre livre futur m'en a donné l'heureuse idée, voici mon projet : je l'enverrai à tous ceux desquels j'ai eu plus particulièrement à me plaindre, et qui, presque tous, ont un ou deux des vices ou des travers que vous combattez ; mon envoi sera mon trait de Parthe, car je ne les verrai probablement plus, attendu que je tiens infiniment à ne pas me faire lapider. Et cependant je voudrais bien les entendre lorsqu'ils liront certains chapitres ! Que je voudrais bien voir leur figure dans ce moment-là ! Quel joli sujet de scène pour un vaudeville! Certainement j'achèterais la pièce, et j'irais la voir tous les jours si on en faisait une là-dessus. En attendant, pour moi, votre livre sera un événement par son à-propos et pour d'autres raisons; et je me plais à vous faire
no
connaître ce que l'on disait hier, après sa lecture, que votre ouvrage, dans son genre, est une des choses les plus remarquables de notre époque, à cause de son utilité pour la jeunesse.
Veuillez m'inscrire pour trente exemplaires, et me croire, Monsieur, etc.,
Lacour.
A M. de G...
Vous m'avez fait l'honneur de me dire, Monsieur, que « je vous fais l'effet d'un homme qui chercherait à « abattre les Alpes à coups de plume. » La comparaison est pittoresque, énergique ; mais est-elle juste ? Examinons. Avant d'écrire sur des matières sérieuses, il faut réfléchir profondément : c'est ce que je crois avoir fait. Ordinairement on perd son temps en parlant morale à un criminel endurci. Mais il n'en est pas de même lorsqu'on parle raison à son fils qui n'a pas encore trempé dans les méfaits. Or, je sais parfaitement que je guérirai peu de personnes fortement gangrenées, on guérit peu cette maladie arrivée à ce degré, ainsi que de la folie.
Dans la mission que j'ai entreprise, j'ai surtout pensé à la génération qui nous suit, ma confiance en elle est absolue. Oui, dans vingt ans nous aurons, Dieu merci, une jeunesse plus solide que celle actuelle. Au risque de me répéter, voici sur quoi je base ma conviction : Ainsi que je l'ai déjà dit, nous sommes en progrès. Deuxièmement, en général, les femmes ont singulièrement à se plaindre de l'usage du tabac, de la passion du jeu et de l'ivrognerie. Attentive et pleine d'amour pour son fils, la mère, lorsqu'elle aura lu ma brochure, la lui donnera et lui parlera de mes conseils pour éviter que son enfant ne tombe dans le vice, le ridicule ou la nullité. Le père, après avoir lu aussi mon instruction, la donnera à sa fille, par sollicitude et pour qu'elle ne lui donne pas des petits-enfants scrofuleux , contrefaits ou idiots, qui pourraient la faire rougir et gémir, et lui aussi. La bonne sœur la donnera à son frère qui fume, prise, etc.; ailleurs, l'excellent frère la donnera à sa sœur qui se pince ou s'étouffe. En dehors des familles, toutes les personnes qui font usage du bon sens agiront comme les parents que je viens de citer. Indépendamment des sentiments affectueux, j'aurai encore pour auxiliaire la haine qui enverra furtivement mon livre ; j'allais oublier de dire que souvent aussi la spirituelle et innocente malice le donnera, ou fera comme la haine ; et
tout cela finira par entraîner les fractions qui ne sont pas encore à l'état putride.
Jusqu'à ces derniers temps, il a été de mode de faire peu usage du bon sens; pourquoi la mode ne viendraitelle pas d'en faire une grande consommation , puisqu'il est si nécessaire dans tous les instants de la vie ? L'in térêt étant le plus grand mobile de l'humanité, la mode d'avoir du bon sens aura bientôt une grande vogue, puisque l'on commence à le mettre le plus généralement en usage.
Oui, depuis longtemps nous faisions fausse route : le paupérisme, la prodigieuse quantité de terres incultes, le déboisement des montagnes, les inondations et les cinq fléaux que je combats ne le prouvent que trop ; mais le progrès dans lequel nous sommes entrés depuis quelques années prouve aussi hautement que nous sommes enfin dans la bonne voie : rendons en grâces au ciel !
Je ne m'étendrai pas davantage sur ce point, Monsieur; on jugera si je veux renverser les Alpes à coups de plume, parce que je pense que Dieu nous a faits pour marcher vers la perfection et non vers la dégradation ; parce que je crois que nous sommes en progrès ; parce que j'ai la naïveté (il en est qui diront la présomption) de m'imaginer que les personnes sensées et les enfants croiront à mes raisonnements.
Je ne dirai plus qu'un mot. Lorsqu'une chose est trèsdifficile a exécuter , on a l'habitude de dire qu'elle est impossible, au lieu de chercher à vaincre les difficultés. Cette manière d'agir est on ne peut plus nuisible ; dans beaucoup de cas,' elle fait marcher l'humanité à pas de tortue, tandis qu'elle devrait toujours avoir une marche un peu accélérée qui est bien plus dans sa nature et nécessaire à ses besoins. Il n'y a presque rien d'impossible à l'homme, et ce qu'il a déjà exécuté le dit de reste. Bien téméraire serait celui qui affirmerait que l'on ne se dirigera jamais dans les airs, puisque les oiseaux s'y dirigent; ou qui affirmerait que l'on n'abandonnera jamais l'usage du tabac, qui est malpropre, ridicule et pernicieux, puisque l'homme est doué de raison et que l'intérêt dirige ses actions.
J'aurais encore d'autres choses à dire, mais ma lettre est déjà trop longue.
Veuillez agréer, Monsieur, etc.
Charles Dubois.
Paris, le 2 mars 1857.
Nota. En conformité du conseil d'un grand nombre de personnes, il sera envoyé à domicile (franc déport) des exemplaires aux souscripteurs qui en feront la demande en s'adressant à l'au-
teur et en envoyant un mandat sur la poste. Les fonds pourront être perçus à domicile chez les personnes habitant Paris, au mo ment où les exemplaires leur seront apportés. Les souscriptions ne peuvent descendre au-dessous de cinq exemplaires. L'ouvrage n'a qu'un volume qui coûte 1 franc, par souscription, pour Paris, et \ fr. 25 c. pour la province.
Pour les personnes qui ne s'y opposeront pas, il sera établi une liste des souscripteurs qui sera mise dans plusieurs journaux.