CHAPITRE I
Observations introductives sur les conséquences de l'usage et de l'abus du corset. — Exemple de mort prompte par suite de la constriction du corps.
Bien plus éclairés aujourd'hui qu'autrefois, nous n'en sommes pas moins menacés de nous trouver en pleine décadence physique peut-être avant un demi-siècle; ce qui veut dire que nous avons déjà fait un grand pas vers cette situation.
Un mal profond, que tout le monde voit, dont la cause et le remède sont connus, doit être cependant facile à guérir ; mais la mode , cette reine tyrannique , cette cruelle ennemie du bon sens, persiste à nous prouver le contraire.
Quand un usage n'est que ridicule, on peut se con-
tenter d'en rire en haussant les épaules, car on est à peu près certain qu'il en sera bientôt fait justice. Mais il n'en est pas de même d'un usage absurde qui attaque le premier de nos biens ; celui-là il faut le combattre sans cesse, jusqu'à son entière disparition.
Malgré l'expression de la plus haute raison, les démonstrations les plus savantes d'une science positive et l'éloquence de beaucoup d'auteurs qui ont signalé avec force les dangers de l'abus du corset, une infinité de femmes et de jeunes filles ne s'en compriment pas moins la taille avec une émulation déplorable, c'est-à-dire de la manière la plus nuisible à leur santé et à leur avenir , en outrageant la nature. N'en voyons -nous pas à chaque instant qui s'habillent comme des poupées pour se donner, sans qu'elles s'en doutent, des maladies chroniques ou incurables dont elles n'auraient jamais dû être atteintes? Pour être fanées, vieilles bien avant le temps et mourir vingt, quarante ans, ou même plus, avant le terme naturel?
Il en est qui trouvent que ce n'est pas encore assez de s'exténuer et de se déformer dans le jour, elles mettent le comble à leur aberration en gardant leur corset la nuit; malheureux enfants qui ne se doutent pas que leurs mères seront dans quelques mois ou quelques semaines auprès de leur lit de douleur et saisies d'un si-
nistre pressentiment, demandant à Dieu de leur conserver ce qu'elles ont de plus cher
Ne voit-on pas, aussi, de jeunes femmes enceintes qui continuent à se serrer presque jusqu'au moment de l'accouchement!
En tête de ce chapitre j'ai parlé des conséquences de l'usage du corset, parce que l'usage entraîne presque toujours l'abus, nous en avons la preuve : d'un objet qui peut être favorable dans beaucoup de cas, on en a fait une chose meurtrière. Nous reviendrons sur ce point.
Il y a environ cinq ans que deux des plus gracieuses et des plus jolies personnes de Paris, l'une blonde et l'autre brune, deux cousines, âgées de 17 à 18 ans, étaient arrêtées devant une vitrine dans laquelle on voyait un joli mannequin ainsi que des corsets séduisants, de tous les systèmes, excepté le raisonnable.
Les deux amies regardaient avec avidité la jolie figure, la coiffure, la tenue de bal et surtout la taille de guêpe de la belle poupée qui tournait lentement et sans cesse sur son pivot.
Pendant cet examen, arriva une espèce déjeune lion bien pincé, qui, après avoir jeté un coup d'œil sur la poupée, exclama : — « Taille divine ! » Puis il fit une pirouette et s'en alla, comme un homme pressé. En en-
tendant l'exclamation du dandy, la cousine blonde avait tressailli , et en quittant la place elle dit, en montrant la poupée : «Tu la vois bien? dans six mois, j'aurai une taille comme elle ! » Deux ans après elle succombait par suite d'une lésion d'intestins.
Je tiens ces tristes détails de la cousine, qui est encore inconsolable.
Je demande s'il ne serait pas bien de défendre l'exposition et la vente des corsets ridicules et meurtriers, et aussi de ces mannequins fascinateurs qui sont souvent cause du deuil de tant de familles? On empêche bien la vente des poisons!