CHAPITRE IV
L'abus du corset a été imaginé par les coquettes outrées. — Portrait de ces coquettes. — Deux manières de conquérir un mari. — Cinq morts causées par la compression d'un seul corps.
Les coquettes outrées sont aux femmes de mérite ce que l'oripeau est à l'or.
Je pourrais m'en tenir à cette comparaison, mais ces tristes Armides doivent être mieux connues.
Je sais, comme tout le inonde, qu'il y a d'innocentes et charmantes coquettes qui cherchent à plaire par l'amabilité de leur esprit, leur instruction, le goût qu'elles déploient dans leur mise, comme dans tout ce qu'elles font, mais ce n'est pas de celles-là dont j'entends parler.
Les coquettes outrées, c'est-à-dire celles qui cherchent à plaire par des moyens que l'honnêteté et la raison repoussent, veulent briller par l'artifice, et, pour y parvenir, elles emploient, en première ligne, un agent
fascinateur : le corset, séducteur des individus dépravés, sans goût ou ignorants.
Règle générale, ces enchanteresses ont la tête fort peu meublée (c'est-à-dire meublée de fort peu de bonnes choses), mais en revanche elles ont le cœur sec, ou elles sont méchantes, ou au moins égoïstes, et, presque toujours, leur esprit gît dans leur corset. Il en est qui cumulent tous ces avantages. Elles ont de grandes chances pour le malheur, car, d'habitude, elles n'ont point d'ordre ; elles sont ordinairement mauvaises filles, font de mauvaises épouses, et souvent encore de plus mauvaises mères.
Toute femme qui se comprime le corps est une coquette outrée, une ignorante ou une étourdie, aussi dangereuse pour les autres que pour elle même; il n'y a pas d'exception, et on peut être tout cela à la fois.
La coquetterie outrée cause les plus graves désordres et une infinité de malheurs dans les familles.
On aura beau dire, on ne peut pas être coquette outrée et honnête, puisque la coquetterie outrée n'est que de la fraude ; et, indépendamment de cela, il y a toujours des moments où les coquettes de cette classe manquent à tous leurs devoirs. Que les intéressées se récrient tant qu'elles voudront, c'est leur histoire qui dit cela.
Je ne terminerai pas ce chapitre sans avoir dit que
les hommes qui recherchent en mariage les coquettes à taille de guêpe n'agiraient point ainsi s'ils n'oubliaient pas que ces femmes ne donnent souvent qne des avortons pour héritiers;, et qu'elles-mêmes ne sont plus, après quelques années de mariage, que des infirmes, quand elles vivent
Toute femme qui a conquis son mari par la finesse de sa taille a épousé, je le répète, un sot ou un ignorant, ou un homme dépravé, et dans peu, elle verra son captif briser sa chaîne de fleurs artificielles pour courir après des tailles moins bien parées peut-être, mais plus fines que celle de sa femme.
Pour en venir à l'hymen, c'est la conquête du cœur qu'il faut avoir faite, car sans elle point de victoire solide, point de bonheur réel.
En 1840, un de mes camarades d'enfance épousa une demoiselle à taille de guêpe, assez jolie, mais prétentieuse comme toutes les femmes qui se pincent. Mon camarade était un homme bon et loyal, enthousiaste, fou de sa femme, sur la taille de laquelle il avait toujours les yeux braqués. La jeune épouse avait, indépendamment de ce que nous avons dit plus haut, le caractère assez fantasque et passablement impérieux. Huit mois s'étaient déjà bien passés, grâce aux concessions continuelles du mari, lorsqu'une maladie, une gastrite, dont l'épouse
fut prise, amena la souffrance, la tristesse, etc. Alors, le caractère de la malade devint terrible ; personne ne pouvait tenir à la maison, excepté le mari qui, en homme bon et dévoué, supportait tout sans se plaindre, quoiqu'il fût souvent bien maltraité.
Un traitement, qui dura sept mois, amena heureusement une guérison, et un peu de calme revint dans le ménage. Mais la strangulation de la taille recommença de plus belle, malgré les recommandations, les avertissements des médecins et les supplications du mari. En trente mois, la jeune femme accoucha successivement de deux enfants morts, ce qui porta deux terribles coups au mari. Trois ans après, elle donna le jour à un petit bossu. La consternation et le chagrin furent grands. Pour consoler le malheureux père, je lui glissa «l'histoire des bossus célèbres, moyen bien simple qui, cependant, me réussit.
Qui le croirait ! l'étranglement de la taille continuait chez la mère! A trois ans, l'enfant mourut d'une seconde affection qu'il avait apportée en naissant, et six mois plus tard la mère, emportée par une gastro-entérite, alla rejoindre son fils.
Rien n'ayant pu consoler l'infortuné veuf, il a succombé, il y a quelques années, après être passé à l'état de squelette.