XI. L'envie détruit tout sentiment honnête
Combien donc est criminelle et funeste, cette malheureuse passion. Elle corrompt, dans le cœur dont elle s'empare, les senlimens les plus nobles, qu'y avoient fait germer la naissance» l'éducation , l'honneur, la religion. L'âme auparavant la plus élevée se dégrade, et n'a plus honte des plus viles bassesses. Elle emploie sans scrupule pour se satisfaire les ministres les plus décriés. Les personnes qu'elle trouvoit les plus
(1) Iratus est Gain vehementer : et concidit vultus ejus. Xàen» iv. 5.
(2) Dura sicut infernus xmulatio. CanU vin. 6.
sim l'envie. ôSg méprisables sont devenues ses confidentes, ses associées intimes; et elle leur fait des mérites de ce dont elle auroit rougi pour elle-même.
Que l'on haïsse le bien survenu à son ennemi, la nature humaine, corrompue comme elle Test, le comprend sans peine. Mais que l'on ait en horreur le bien de celui avec qui on a les liaisons les plus intimes, c'est une barbarie et une inconséquence inconcevables. Ce n'est pas contre des personnes de pays étrangers, contre des personnes de condition très différente, contre des personnes absolument inconnues que l'envie s'exerce : c'est toujours contre celles avec qui on a des relations particulières de patrie, de condition, de sang, d'amitié. Elle divise les parens les plus proches, et jette la haine jusqu'entre les frères : témoin Caïn, qu'elle arme contre Àbel; témoin Rachel, qu'elle aigrit contre Lia ; témoins les fils de Jacob, qu'elle suscite contre Joseph. Elle éteint jusqu'au sentiment de la reconnoissance. Saul a témoigné à David de la bienveillance, au point de vouloir le revêtir de sa propre armure. Mais aussitôt que ce jeune berger a vaincu l'ennemi de Saul et affermi la couronne sur sa tête, voilà ce prince devenu tout à coup son ennemi. Un seul mot dit parles femmes Israélites, a fait germer dans son eœur la passion qui ne cessera de déchirer l'un, et de poursuivre l'autre. En vain David continuera-t-il de le servir avec zèle con-
240 SUR l'eM'IE.
tre les Philistins; en vain se liera-t-il d'une tendre amitié avec son fils; en vain entrera-t-il dans sa famille, par son mariage avec sa fille; en vain respectera-t-il deux fois sa vie qu'il tient entre ses mains, rien n'amollira ce cœur envieux : tout ce qui seroit fait pour l'adoucir ne ferà que l'aigrir davantage, et Saiil restera l'ennemi, le persécuteur de David jusqu'au dernier jour de sa vie (i).
XÏI. L'envie est inexcusable.
Et que peut alléguer l'envieux, pour atténuer son vice? J'entends le voleur dire qu'il a été poussé par la misère; le libertin prétendre qu'il est entraîné par la fougue d'un tempéramment ardent; l'homicide rejeter son crime sur l'accès d'une violente colère. Excuses frivoles sans doute, excuses nulles, excuses qui ne justifient ni devant Dieu, ni devant les hommes. Mais quelque foibles, quelque pitoyables qu'elles soient, l'envieux ne les a même pas. Toute autre haine suppose des injures, ou réelles, ou imaginaires. Les tyrans mêmes, qui persécutoient les chrétiens, qui les couvroient de plaies , qui les faisoient périr sur les échafeuds et dans les plus cruels supplices, avoient pour motif de venger leurs idoles attaquées, de
(i) Factus est Saiil iuimicus David cunctis diebus. i Reg. xtiu. 29.
SIR L'jiNVIE. 24l
soutenir leur religion ébranlée. Mais vous, envieux, quel tort vous a fait celui contre lequel vous vous acharnez. S'il brille de plus de titres, de plus de dignités que vous, il ne vous enlève pas les vôtres. S'il a de plus abondantes richesses, il ne vous prive pas de ce que vous possédez. S'il se distingue par des talens éininens, il ne fait aucun tort à ceux que vous pouvez déployer. S'il se lait estimer par d'éclatante^ vertus, il ne porte aucun préjudice à votre âme. Tout le mal qu'il vous fait consiste en ce qu'il n'est pas malheureux ou vicieux. Craignezvous qu'il se serve de son élévation pour vous nuire? Mais peut-être est-ce votre parent, votre ami : peut-être , au contraire, avez-vous droit d'espérer qu'il profitera du bien qui lui arrive, pour vous en faire. Le jugez-vous peu digne de la place qu'il vient d'obtenir? Mais est-ce véritablement celte opinion qui fait naître votre en* vie? N'est-ce pas au contraire l'envie qui vous donne celte opinion ? Et en la supposant véritable, ne devroit-elle pas plutôt exciter votre pitié -que votre animosité. m