XIV. Moyens de se préserver de l'envie
La guérison de l'envie est, comme nous l'avons observé, une chose très difficile; et c'est pour cela que l'Esprit saint compare ce vice à une pourriture qui corrompt jusqu'aux os (2). Cependant rien n'est impossible à la grâce, que Dieu ne refuse jamais h celui qui la sollicite avec ardeur, et qui la seconde avec fidélité. Mais, pour se guérir de ce mal, il est nécessaire de l'attaquer de bonne heure. Il est plus facile de prévenir une passion quelconque, que d'y remédier; d'y remédier dans son commencement, que dans son progrès. Q vous donc qui commencez à ressentir les atteintes de ce vice
(1) Statim Josue filius, tune minister Moisi, et electus è pl tribus, ait : Domine mi Moïses, prohibe illos. At ille : Ouid , inquit, xmularis pro nie? Quis tribuat ut omnis populus pr< phetet : et det cis Domimis spiritum suum? Num. vi. a8, 29.
(u) Putredo os&ii m invidia. Ptxtv. xiv. 3o.
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funeste, qui en éprouvez les premières tentations, dans qui l'envie n'est encore qu'un sentiment , et n'est pas déjà devenu une passion; qui ne l'avez ressentie jusqu'ici que dans une seule occasion , et vis-à-vis d'une seule personne, hâtez -vous d'étouffer dans votre cœur ce germe empesté qu'y a semé l'ennemi de voire salut.
Si vous l'y laissez subsister, il aura bientôt pris de terribles accroissemens; il jettera de profondes racines, que vous n'aurez pas la force d'arracher; il pullulera en une multitude de rejetons, qu'il vous sera trop difficile d'extirper. Pour vous préserver de cette passion , pour en arrêter les progrès, pour vous en corriger, voici les moyens que vous pourrez employer avec efficacité.
Le premier est de regarder tous les biens de la terre , qui sont l'objet le plus ordinaire de l'envie, avec les yeux de la foi; de les considérer , de même que l'apôtre , comme une chose vile (i) ; de regarder l'honneur comme une fumée qui s'évanouit; la beauté, comme une fleur qui se flétrit; les dignités, comme une élévation placée au sommet du précipice; les richesses, comme des épines, qui cachent sous leurs fleurs les pointes dont elles piquent. Enviez-vous au pauvre les haillons qui le cou vrent, la mince et mauvaise nourriture dont
(i) Omnia arbitratus sum ut stercora. Philipp. m. 8.
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il se subslante , la paille sur laquelle il prend son repos ? Non sans doute , parce que vous n'estimez rien de tout cela. Ne faites pas plus de cas de toute cette fascination de bagatelles (car c'est ainsi que le Sage l'appelle) qui vous séduit, et qui obscurcit votre raison (1) , et vous ne l'envierez pas davantage. Ce n'est que l'enfant f dit l'Esprit saint» qui périt par l'envie (2). Il veut par-là nous faire entendre que tout ce qui excite l'envie ne devroit occuper que des enfans.
Mais comme ce premier moyen n'a rapport qu'aux biens du corps, en voici d'autres, qui sont également relatifs à ceux de l'âme. Considérez d'abord que tous les biens viennent de Dieu, maître absolu de les départir selon les vues de sa sagesse ; qu'ainsi vous n'avez pas droit de vous plaindre de la distribution qu'il lui a plu d'en faire. Reportant de là vos pensées sur vous-mêmes, examinez tous les biens que vous tenez de lui , et surtout les grâces dont il n'a cessé , dont il ne cesse encore de vous combler; et vous vous trouverez alors au moins aussi bien traité, que tous ceux dont vous enviez les avantages.
Pensez encore aux maux que vous causera l'envie , ioit pour cette vie , soit pour la vie fu-
(1) Fascinatio nugacitatis obscuratbona. Sap. iv. 12.
(2) Parvulum occidit invidia. Job. y. 2.
SUR l'ëSVIK.
ture; songez au préjudice énorme qu'elle vous porte. Ah ! si vous le vouliez , si , au lieu de vous affliger du bien de voire frère, vous vou» accoutumiez à vous en réjouir, ce bien deviendrait le vôlre. Ce qui fait votre peine scroil votre jouissance; et, au lieu du sentiment affreux qui vous tourmente l'un et l'autre , vous posséderiez ensemble un bonheur commun.
Mais ce bonheur si pur, c'est la charité seule qui peut le procurer. Excitez-vous donc à acquérir celte reine des vertus , qui suppose toutes les autres, ou qui les fait obtenir. Excitez-vousy fortement , et vous triompherez do la tentation de l'envie. L'envie pourroit-elle se glisser, pourroit-clle se maintenir dans un cœur que la charité domine ? Le propre de la charité est de réunir par son charme bienfaisant tout ce que l'envie divise par ses cruelles suggestions. Pour vous procurer cette précieuse vertu , qui vous délivrera pour toujours , et de l'envie et do toutes les autres passions criminelles , deux choses sont nécessaires. Demandez-la d'abord par de ferventes prières à celui qui en est l'auteur, dans qui en est la source; à ce Père des lumières, de qui descend sur nous tout bien excellent et tout don parfait (1). Travaillez ensuite à l'attirer, en la méritant. Combattez les
(1) Omnc datum optimum, et omne donum perfectuin, dcsursîim est, descendens à Pâtre lumimim. Jac. i. 17.
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mouveniens intérieurs d'envie que vous éprouvez , par des actes contraires. Vous sentez quelque tristesse d'un bonheur survenu à votre frère ; rendez grâces à Dieu de le lui avoir accordé. Il s'élève dans votre esprit des souhaits contre lui ; prenez ce moment pour lui désirer encore plus de bien. Vous êtes tenté de dire de lui du mal; parlez-en aussitôt avantagéusement. Une occasion de lui nuire se présente , et est prête à vous séduire; profitez-en pour lui rendre quelque service. Enfin, si vous avez eu le malheur de céder à quelque tentation , après en avoir demandé le pardon à l'infinie miséricorde , expiez promptement votre faute , en vous imposant une pénitence salutaire. Ce sera ainsi , ce sera en joignant à la spéculation la pratique , et à vos considérations vos efforts, que vous parviendrez promptement à vous délivrer d'une passion , qui feroit votre malheur du temps et de l'éternité.
Hjcrire contre l'avarice, eh! n'est-ce pas un travail inutile ? N'cnlendons-nous pas tous les jours le monde entier déclamer contre cette malheureuse passion , et l'accuser des désordres qui troublent la société ? On la raille au théâtre, on s'en moque dans les cercles , on la condamne dans les tribunaux, on tonne contre elle dans les^chaires : el partout ce qui est dit çontre elle est applaudi : nulle pacj on ne voit s'élever aucune contradiction (1). Pourquoi donc en parler de nouveau ? A qui sera utile un écrit sur l'avarice , si tout le monde la déteste et la méprise? Oui sans doute, il seroit inutile de combattre cette passion , si tous ceux que l'on entend crier contre elle savoient s'en préserver, ou s'en corriger. Mais malheureusement cfest tout le contraire. Il y a autant d'avares dans le monde , qu'il y a d'ennemis de l'avarice. C'est même souvent parce qu'on est avare, que Ton
(i) Numquid non omnes isti parabolam sument et loquelam enigmatum cjus; et dicetur : Va? qui multiplicat non sua? Usquequô et aggravât contra se durum lutum? Numquid non repente consurgent qui mordeant te : et suscitabuntur lacérantes te? Habac. u. 6, 7.
s5o sur l'avarice.
combat l'avarice. On voudrait la détruire dans les autres , alin de la réserver pour soi seul. Tous les intérêts, celui du vendeur et celui de l'acquéreur; l'intérêt du propriétaire et celui du fermier; l'intérêt du maître et celui du serviteur; quelquefois même les intérêts des plus proches parens , des maris et des femmes , des pères et des enfans , des frères entre eux se contredisent et se heurtent. Plus on est attaché h son intérêt, plus on se plaint de l'attachement que les autres ont au leur. Plus on est avare , plus on crie contre l'avarice.