‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienne (volume 2)Chapitre 114 sur 157 · XII. L'avarice ne connoit aucun frein · texte numérisé non relu

XII. L'avarice ne connoit aucun frein

Ah ! s'il étoit possible de la détruire sur la terre , que de vices disparoîlroient ! que de crimes seroient inconnus! Mais quelles sont les machinations, les trahisons, quels sont les vols, les massacres , quels sont les forfaits de tout genre , que l'avidité du gain n'ait fait et ne fasse journellement commettre ? Elle donne l'intérêt du crime, en inspire le désir, en forme le proje t , en prépare les moyens , en fournit les complices. Elle manipule les poisons, elle aiguise les poignards. Elle couvre les mers de pirates, et les grandi chemins de brigands. Quelle digue assez forte pour arrêter ce torrent furieux, quls'étant débordé , a couvert la terre de ses ravages? Quelle vertu trouverez-vous assez puissante pour l'opposer à ce vice funeste , qu'il ne foule aux pieds, qu'il ne séduise , qu'il ne corrompe , qu'il n'anéantisse? Quel frein imaginerez -vous de lui donner qu'il ne secoue , qu'il ne rejette , qu'il ne mette en pièces ?

La pudeur? Que de jeunes filles la prostituent pour de l'argent !

La vérité? Que de Giézi , que d'Ananie et de Saphire la sacrifient à leur cupidité 1

La bonne foi? Et n'est-ce pas l'âpreté du gain qui rogne les monnoies , affoiblit les poids , diminue les mesures , concerte les monopoles,

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arrange les usures, altère les marchandises y vicie les contrats , et pour donner du poids à ces criminelles manœuvres y ajoute souvent le parjure (1) ?

La justice? Mais voyez au barreau la chicane, scandaleusement établie à sa place , faire un trafic public de ses droits i et, soit pour éterniser les procès , soit pour évincer le bon droit , élever des doutes , présenter des sophismes , supprimer des pièces , falsifier les écritures. Voyez , sur les tribunaux mêmes , dans la balance de la justice , le poids de For l'emporter sur celui de l'équité. Le proconsul Félix est bien assuré de l'innocence de Paul. Il ne l'en retient pas moins en prison pendant deux ans , pour lui faire acheter sa liberté (2). Que d'imitateurs n'a-t-il pas eus dans tous les pays et dans tous les temps ! Comptez , si vous le pouvez , tous les horribles arrêts qui ont justifié

(1) Audi te hoc qui conteritis pauperem , et deficerc facitis egenos terra, dicentes : Quandù transi bit mensis? et veuumdabimus merecs ; et sabbatum ? et aperiemus frumentum : ut imminuamus mensuram, et augeamus siclum, et supponamus stateras dolosas : ut possideamus in argento egenos , et paupercs, pro calceamcntis ; et quisquilias frumenti vendamus : Juravit Dominus in superbiam Jaeob : Si oblitus fuero usquè ad finem omnia opéra eorum Amos. vin. 4, 5,6, 7.

(a) Quod nunc attinct vade : temporc autem opportuno aceersam te : simul et sperans quod pecunia ci daretur à Paulo. Propter quod et fréquenter accersens eum , loquebatur cum eo» Act. xxit. a5, 26.

slr l'avarice. 579 le coupable riche, et condamné l'innocent (i).

La richesse? Il semblèrent en effet que sa possession dût enfin mettre un terme y uxmoyens iniques de l'acquérir. Mais au contraire elle les multiplie en donnant plus de facilité à les employer. Voyez dans les provinces, les extorsions des traitans, les concussions des agens de l'autorité; dans les hôpitaux, les pauvres malades fraudés des secours nécessaires par la rapacité des administrateurs; dans les camps, les déprédations des munitionnaires; aux portes des palais, une foule de malheureux gémissans, de créanciers non payés , de serviteurs non soldés, de mercenaires non salariés (2).

L'élévation du rang? Et c'est là précisément, c'est où les intérêts sont plus étendus, que l'esprit d'intérêt est le plus ardent. Il tient les cours dans une effervescence continuelle , et y ourdit sans cesse une multitude d'intrigues pour s'arracher réciproquement les bienfaits du sou-

(1) Va qui justificatis impînm pro muneribus ; et justitiam jnsti aufertis ab eo. ïs. v. 33.

(a) Agite nunc divites , plorate et ululantes in miseriis vestris, quae venient vobis. Divitix vestrx putrefactx sunt j et Testiracnta vestra à tincis comesta sunt. Au ru m et argentum Tcstrum xruginavit : et xrugo corum in testimonium vobis erit j et manducabit carnes vestras sicut ignis. Thcsaurizastis vobis iram in novissimis diebus. Eccc merecs operariorum qnt messucrunt regiones vestras , quae fraudata est à vobis , clamât : et clamor corum*d aures Domini sabaoth introivit. Jac. v. i , 2, 3, 4-

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verain et pour s'enrichir de la dépouille de ceux qui les possèdent. Afin de se faire adjager le bien de son maître, Siba ne rougit pas de tramer contre lui une atroce calomnie, et de dénoncer à David le fidèle Miphiboseth comme* un traître et un rebelle (1). N'a-t-on pas vu même quelquefois la malheureuse passion de l'intérêt atteindre jusqu'à ceux que leur puissance met au-dessus de tous les intérêts (2). U faudra que Naboth meure, parce qu'Achab a convoité sa vigne*

Les liens du sang? La cupidité foule aux pieds les sentimens les plus tendres de la nature. Vous aviez vu ces frères unis par une tendresse réciproque, tant qu'ils n'avoieotqu'urr intérêt commun. Mais aussitôt que leurs intérêts ont été opposés, leurs cœurs ont été aliénés; et vous entendez maintenant retentir la maison de leurs querelles , les cercles de leurs plaintes, les tribunaux de leurs procès , la société entière de leurs haines et de leurs vcngeances. Qu'est-ce qui occupe si fortement ce jeune homme; qui le rend si pensif et si triste ? C'est l'ardeur de la succession paternelle. Il se désole de ce que ses parens vivent trop longtemps, Il accélère leur mort par ses vœux. Et n'en a-t-on pas vu.... détournons nos esprits

(r) V. u. Reg. ix. 10. xvi. 3. xix. 24 e * se Ç* (ft) Multos pcrdidit aurum, et argent um ; et usquè ad cor reçum ex tendit, et convertit. Eccli* vui. 3.

sur l'avarice» 281 de celte horrible idée. Les pères eux-mêmes (grand Dieu! les bêtes les plus féroces ont toutes une tendre affection pour leurs petits) , et les pères , quand l'amour de l'argent les domine, abjurent jusqu'au sentiment le plus profond et le plus vif de la nature. Ils regardent leurs enfans comme des ennemis , qui sont venus pour partager leurs biens, et les en dépouiller un jour. Ils abandonnent leur éducation, ou la confient aux maîtres, non qui sont les plus capables , mais qui coûtent le moins. Us leur refusent les convenances de leur état, quelquefois même le nécessaire. Us leur infligent le supplice lent , et qui durera toute la vie , de les jeter dans des états qui répugnent à leurs goûts , à leurs dispositions , à leur caractère. Combien de malheureuses victimes de l'avarice paternelle ont coulé leurs jours au fond des cloîtres, dans les gémissemens et dans les larmes de la douleur, souvent dans les malédictions, dans les imprécations, dans les blasphèmes du désespoir.

La religion? L'intérêt va en éteindre tous les principes, jusque dans ceux qui sont chargés do la prêcher aux autres. Us n'ont pas honle de souiller, par un indigne trafic, des mains consacrées à offrir les saints mystères. On en voit qui , comme les fils d'Iléli , par leur avarice et leurs extorsions , détournent les fidèles duculto divin. Il s'en trouve qui , tels que Juda , a*

sortir de la table sainte, vont vendre le sang adorable dont ils viennent d'être nourris , renouvelant le crime qui attira sur Simon le magicien les vengeances célestes; et mettant à prix d'argent les fonctions les plus saintes , et jusqu'au corps de Jésus-Christ.

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