XVI. Prétexte dont se colore l'avarice
Une autre considération bien puissante vous fera encore sentir l'extrême difficulté de contenir l'intérêt dans les bornes de la raison et du devoir. L'intérêt ne se présente pas d'abord à l'esprit comme coupable. L'homme agité par l'incontinence 9 transporté par la colère, dominé par quelque autre passion forte, ne peut pas s'en dissimuler le vice. Mais celle-ci se cache aux yeux de celui qui s'y livre sous l'apparence de l'utilité , et de la sagesse (1). Il décore sa ténacité du nom d'économie. C'est selon lui , la décence qui l'oblige à soutenir la dignité de son état. C'est la prudence , qui lui conseille de pourvoir aux besoins de la vieillesse, de prévoir les malheurs possibles. C'est la tendresse paternelle, qui le presse de se sacrifier, pour assurer h ses enfans une aisance suffisante, un état convenable , des élablissemens sortables. Tous prétextes spécieux , légitimes même , à ne considérer que leur nature : mais quand on examine leurs effets , on voit qu'ils ne servent pour l'ordinaire qu'à recouvrir, et à cacher des dispositions mauvaises. Considérez , dans cette digue qui contient les débordemens d'un fleuve , l'écluse pratiquée pour favoriser un écoulement
(0 Sapiens libi videtur virdivet. Prov. xxtui. il.
ulile. Si on n'apporte pas un soin attentif et soutenu à son entretien, bientôt le fleuve, qui fait un effort continuel pour se répandre, agrandira l'issue trop étroite pour l'abondance de ses eaux; et , entraînant enfin entièrement le rempart qu'on lui avoit opposé, ira étendre ses ravages dans les campagnes. Tous les motifs dont on colore l'amour naissant de l'argent , sont des ouvertures par lesquelles on laisse entrer cette passion dans son cœur. Il est souverainement difficile , il est extrêmement rare de les tenir toujours aussi étroites qu'elles l'étoient dans l'origine, et de rester constamment le maître de les fermer à volonté. La passion qui «gît toujours au dedans a d'autant plus de force, pour faire céder ces prétextes , qu'ayant par leur nature une sorte de latitude, ils peuvent recevoir plus ou moins d'extension. Le sentiment qui les a fait adopter, devenu plus fort , les modifiera facilement , et les fera sans peine sortir de la mesure qu'on s'étoit proposée d'abord.
Pour vous convaincre que telle est la marche ordinaire de l'esprit d'intérêt, consultez les faits : suivez la conduite de cet homme que vous voyez se permettre des moyens illicites de s'enrichir. Ce n'est pas tout d'un coup qu'il est parvenu à cet excès. Il fut un temps où les voies criminelles lui répugnoient. Mais sa passion , venant à s'accroître , lui a suggéré des
a88 sur l'avarice.
principes , qu'elle lui a fait envisager comme raisonnables. Il a cherché, et il n'a pas eu peine à trouver des personnes qui les approuvassent; peut-être même des directeurs qui les autorisassent. Muni de ces suffrages , respectables à ses yeux, il a été confirmé dans son opinion , affermi dans ses pratiques; et il n'a plus hésité à se permettre ce qui , autrefois , lui auroit fait horreur.
Celui-ci dit, qu'en travaillant à s'enrichir, son objet est de soutenir la décence de son état. Mais demandez-lui sur quoi il règle cette décence de son état. Demandez -lui pourquoi , si c'est là son seul but , il s'efforce de s*élever à un état plus élevé , qui doit lui occasionner de plus grandes dépenses. Demandez-lui pourquoi , après avoir déjà accru l'héritage qui suffisoit à ses ancêtres pour vivre décemment , il veut encore y ajouter de nouvelles richesses. Demandez-lui si c'est une décence de son état de fournir à un jeu immodéré ; de subvenir à un luxe énorme; de satisfaire tous les désirs de l'intempérance. Ces dépenses sont coupables dans ceux qui sont assez riches de leur fonds : combien seront-elles criminelles , si , pour y pourvoir, on emploie des moyens illicites!
Cet autre allègue les besoins de la vieillesse, qu'il est sage de prévoir. Mais ces besoins ont des bornes : et soa ardeur de la richesse n'en «onnoit point. Parvenu au terme qu'il a prévu ,
sur l'avariciî. 289 au lieu de s'arrêter, il augmente encore son activité. La jouissance de sa vieillesse est d'amasser de plus en plus : heureux encore , bi son avidité ne le conduit pas à des injustices.
Un troisième prétend que ce n'est pas l'intérêt personnel, que c'est sa tendresse pour ses enfans qui le fait aspirer à la richesse. Mais d'abord celte ambition , même pour ceux à qui l'on a donné le jour, doit avoir des bornes : et voyez comme Jésus-Christ réprime Celle delà mère des fils de Zébcdée ( 1). Chercher à élever trop haut sa maison, c'est, dit le Sage, travailler h la renverser (2). De plus, ce motif, qui autorise une louable industrie, une prudente économie, ne justifie pas l'avidité du gain. Vos enfans, s'ils sont raisonnables et chrétiens, doivent désirer votre salut plus que votre forlune. Au tribunal de Dieu je sais qui pourra se présenter avec confiance, disant, Seigneur, conformément à vos volontés, j'ai assisté tant de pauvres , nourri tant d'aflamés, vêtu tant de nus, soulagé tant de malades, doté tant de jeunes filles , racheté tant de prisonniers. Mais espérez-vous obtenir une sentence semblable , en disant : J'ai amassé de la richesse pour mes enfans; je leur ai laissé une maison opulente; je les ai établis avac magnificence? Travaillez ,
(1) V. Matth. xx. ao et seq.
(?) Qui altam facit clora uni suara quxrit ruiuam. Prov.
XYJI. l6.
5à()0 SUR L'AVARICE.
à la bonne heure, à leur laisser un héritage honnête : mais travaillez surlout à leur ap prendre l'usage qu'ils doivent en faire : travaillez, par celui que vous en ferez vous-même, a attirer sur eux les bénédictions célestes : et ne perdez pas de vue l'oracle de l'Esprit saint : Celui-là porte le trouble dans sa maison , qui se livre à l'avarice (1). Et si vous avez eu encore le malheur de vous prêter à des moyens iniques pour enrichir votre famille , quel affreux héritage vous joignez à celui que vous lui avez amassé ! C'est la colère de Dieu que vous attirez sur elle , si elle ne restitue pas exactement tout ce que vous avez injustement usurpé. Malheur, dit un prophète, à celui qui élève sa maison par l'injustice (2). Malheur, s'écrie un autre, à celui qui amasse pour sa maison par une avarice réprouvée , pour placer sa demeure dans un lieu élevé. C'est contre ta maison même que tu as eu des pensées de confusion:
La pierre criera contre toi du milieu du mur : et le bois qui sert de jointure à l'édifice répondra à ses malédictions (5).
(1) Conturbat domum suam qui sectatur avaritiam. Prov. w. 37.
(?) V* qui sedificat domum suam in injustitiâ j et cœnacula sua non in judi. io. Jerem. xxn. i3.
(3) Va? qui i ongiegat uvaritiam malam domui sua? , ul sît
inexcclso nidus ejus cogitâftti canfusionem domui tua;...
quia lapis de pariete cl. mabit : et lignum quod in ter juncturas sdificiorim est, respondebît. Habac. 11. 9, 10, 11.
SUR i/AVAMCK.