‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienne (volume 2)Chapitre 119 sur 157 · XVII. Difficulté de la conversion d'un avare · texte numérisé non relu

XVII. Difficulté de la conversion d'un avare

D'après ces considérations, il est aisé de sentir combien est difficile la conversion de l'homme livré à ce déplorable vice. Tel est l'effet général de toutes les passions, que, plus on a mis de prix à l'acquisition d'un bien, plus on tient fortement à sa possession* D'ailleurs considérez quelle est celle-ci. Elle tient le milieu entre les vices purement charnels, et les vices purement spirituels. Elle participe à la nature, elle réunit les affections, elle emploie les moyens des uns et des autres. Elle n'est pas aveugle comme l'amour, précipitée comme la haine, emportée comme la colère : mais elle n'estpas non plus inerte comme la paresse. Eclairée, réfléchie, posée, elle est cependant très active. Elle calcule toutes ses démarches, sans les arrêter,- et fait précéder ses attentats par des manèges.

Et c'est alors surtout , c'est quand l'intérêt a conduit à des injustices, qu'il est souverainement difficile d'en revenir. Les suites des autres péchés engagent à les détester : les conséquences auxquelles oblige celui-ci , y retiennent et le confirment. Figurez-vous l'étonnement, la terreur qui durent saisir les soldats envoyés parie roi de Syrie pour amener Elisée cap t. f, lorsque, frappés d'abord d'aveuglement, et conduits par ce prophète lui-même» leurs yeux souvrant en-

292 sut l'avarice.

suite, ils se trouvèrent au milieu de Samarie, environnés des bataillons ennemis (1). Tel doit être celui que l'iniquité a enrichi, quand un désastre, une maladie, ou tout autre principe, lui ont enfin inspiré la pensée de se convertir. Avec quel effroi, au moment où ses yeux s'ouvrent, il contemple sa vie passée, et le long cours d'usures, de monopoles, de fraudes, de vexations, de crimes de tout genre. D'un côté la loi, dont il reconnoît malgré lui la justice, à laquelle il sent la nécessité de se soumettre, lui impose positivement l'obligation de restituer. Il ne peut, sur ce point essentiel, se faire illusion. Dieu, en donnant à ses prêtres le pouvoir de remettre les dettes contractées envers lui, ne leur a pas conféré le droit de remettre les obligations envers le prochain. Mais d'un autre coté quelles douloureuses pensées viennent l'assaillir. La perte de tout ce qui lui a été si cher, de ce qui lui a coûté tant de travaux h acquérir : la déchéance de son état : la ruine de ses enfans : peut-être la perte de sa réputation. Dure nécessité, de ne pouvoir, ni garder sans crime, ni se dépouiller s t ns peine! Déplorable embarras entre la cupidité qui rend difficile la restitution, et la difficulté de la restitution , qui attise la cupidité 1 Et quel sera le résultat de ce combat entre sessentimens et ses principes? Hélas! nous ne le voyons que trop souvent. Ne pouvant contes-

(1) V. it. Reg'. vi. 14 etseq.

suit l'avarice. 2(j5 ter un devoir aussi impérieux, le malheureux s'efforce de l'éluder. Il invente des prétextes , entasse des subtilités. Il cherche un directeur qui entre dans ses idées : il en change jusqu'à ce qu'il l'ait trouvé. Alors il reconnoît celui-là comme seul instruit et véridique , et déclare tous les autres ignorans, et scrupuleux. Si enfin, convaincu par l'évidence, et ne pouvant trouver un confesseur au gré de ses désirs, il se voit forcé de convenir de son obligation, il promet, mais il n'effectue pas : ou si, après de longs délais, il consent h restituer quelque chose, il fait comme la mer, qui engloutissant de grands navires, rejette quelquefois sur la plage de foibles débris.

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