‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienne (volume 2)Chapitre 128 sur 157 · VIII. Et à la justice · texte numérisé non relu

VIII. Et à la justice

Vous n'êtes pas charitable , vous avez au moins la prétention d'être juste. Vous détracteur, vous juste ! Et qui est-ce qui vous a donné autorité sur la réputation de votre frère ? Sa réputation est son bien : elle est le premier, le plus grand de ses biens : elle est une sorte de vie civile, qui le fait exister honorablement dans l'opinion de ses concitoyens : elle est son litre aux emplois : elle le rend digne des dignités. 11 a droit à la conserver : et , eût-il mérité de la perdre. , vous n'avez pas le droit de la lui enlever. Vous rougiriez de lui dérober la plus lé^ gère somme : et vous n'avez pas honte de lui ôler un bien plus précieux que toute sa fortune (2). Vous auriez horreur d'attenter à sa vie . et vous vous faites un barbare plaisir de

gitat malum, non gaudet super iniquitatc. i. Cor* xiii. 4> 5, 6.

(i) Chantas operi^ multitudinem peccatorum. i. Peir. iv. 8.

(a) ÎIclius est nomen bonum quàm divitia? mulfce. Prov. XXII. i .

Curam habe de bono nomme : hoc enîm magis permanebit tibi quàm mille thesauri pretiosi, et magni. EccU. xxi. i5.

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tuer son honneur qui lui est plus cher que sa vie. Et qui êtes-vous donc , pour faire de la réputation de vos frères le sujet de vos cruels amuseinens ? Vous prétendez-vous irréprochable? Vous irréprochable! S'ils ont leurs défauts, n'avez -vous pas les vôtres? N'avez -vous pas peut-être ceux mêmes que vous relevez , que vous publiez , que vous exagérez dans eux avec tant de méchanceté. Homme qui t'avises de juger ton frère , dit le grand apôtre , tu te rends inexcusable. En le jugeant tu te condamnes :

puisque tu fais les choses que tu lui reprocher (1). Pour sentir l'injustice de votre passion, retournez vos pensées sur vous-même.

La délraction vous plaît, tant qu'elle porte sur les autres : elle vous met en fureur quand elle s'attaque à vous. Qu'on dévoile quelqu'une de vos foiblesses , qu'on vous impute un tort , qu'on jette des soupçons sur vos démarches , qu'on interprèle en mal vos intentions, quelle n'est pas aussitôt votre colère? Une expérience constante nous montre ceux qui sont les plus ardens à déchirer le prochain , être les plus impatiens , les plus amers , les plus emportés , pour peu qu'on les égratigne. Ils sont devant la plus légère médisance comme le salpêtre que

(1) Inexcusabilis es, 6 bomo qui judicas : in quo enim jur dicas altéra m te ipsuni condemnas : eadem enim agis cju* judicas. Rom» h. i.

SUR LA DJbTRACTIOîf» 3l i

l'approche d'une foible étincelle enflamme et fait éclater.

IX, Méchanceté raffinée des détracteur*.

Le roi prophète .mettait au nombre de ses devoirs de persécuter de toute son autorité ceux qui se rendoient coupables de celte criminelle injustice (1). Il s'étoit formé, et î( nous présente du détracteur une idée bien odieuse» mais bien juste. Il compare sa langue à celle de l'aspic, qui enfonce dans la plaie qu'elle fait son venin mortel; au glaive aiguisé qui porte la mort; à la flèche pointue qu'on lance de loin dans le cœur Ce qui rend ces traits plus dangereux , plus funestes dans la main du méchant , c'est leur variété, c'est l'adresse avec laquelle il les lance. Vous le voyez, selon les personnes dont il parle, selon celles à qui il s'adresse, employer avec un art perfide

(i) Detrahentem scercto proximo suo hune persequebar. P sa Un. c. 5.

(a) FUii hominum dentés eorum arma et sagittx, et linçua corura gladius acutus. Psalm. lvi. 5.

Eccè loquentur in ore suo , et gladius in labiis eorum. Ps. lviii. 8.

' ' Exacuerunt ut gladium linguas suas ; intenderunt arcum rem amaram : ut sunittent in ocultis immaculatum : subitô sagîttabunt eum , et non timebunt : brmaverunt slbi sermonem nequam. Psalm. lxih. 4*5,6.

Acuerunt linguas suas sicut serpentis , venenum aspidum sub labiis eorum. Psalm. cxxxix. 4-

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toutes les manières de répandre et de persuader ses méchancetés. Tanlôt il en impose par l'assurance de son ton; présentant les soupçons comme des ccrlitudes ; donnant ses conjectures pour des faits indubitables; mêlant hardiment le faux avec le vrai ; altérant les circonstances; répandant sur tout ce qu'il débile la leintede son ûme noire. Tantôt, plus insidieux, il en laisse entendre plus qu'il n'en dit. Ce n'est souvent qu'un mot , qu'un geste , qu'un sourire, aussi expressifs, et plus persuasifs qu'une détraction ouverte. Quelquefois il affecte de n pas croire ce qu'il raconte. L'assaisonnement le plus commun de ses détractions est lé' sel de la raillerie , qui les rend plus piquantes , et les fait plus généralement goûter : il aiguise le trait pour l'enfoncer plus ^yant. Ua autre de ses artifices ordinaires est de transformer les vertus dans les vices qui en sont voisins. Dans sa bouche cmpeslée le courage devient témérité, la prudence lâcheté , la douceur foiblcsse , la fermeté dureté, la franchise indiscrétion , la réserve dissimulation , la dignité hauteur, la modestie bassesse, l'économie avarice, la générosité dissipation. À-t-il surpris dans une jeune fille un regard libre ? il en fait une prostituée. Voit-il un jeune homme rechercher les plaisirs ? à ses yeux c'est un libertin. En passant sur les lèvres corrompues tout se corrompt ; souvent il emprunte le langage, atroce dans sa bouche, de

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l'amitié et de l'estime ( i ). Il en empoisonne les traits acérés de sa méchanceté. Ici il affecte une hypocrite compassion : il plaint avec un air triste, avec des paroles d'intérêt, celui qu'il décrie; et paroît s'intéresser à la réputation qu'il déchire. Là , pour donner plus de créance au mal qu'il dit, il y joint de perfides éloges : il pare sa victime en l'immolant : il cache sous des fleurs la pointe aiguë dont il perce : il recouvre de miel le poison pour le faire avaler. C'est Joab embrassant Amasa , afin de Tassas* sincr : c'est Juda trahissant le fils de l'homme p& m baiser.

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