XXI. Ne pas écouter la detraction
Nous n'avons parlé jusqu'ici que du vice qui publie les défauts du prochain ; mais il en est un autre également commun , également dan-
(1) Dixi : Custodiam viasmeas, ut non délinquant in linguà meâ : posui ori meo custodiam. Ps. xxxvm. a.
(2) Vigilate, et orate, ut non intretis in tentation cm. Matth. xxyi. 4»*
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gereux. Si la langue qui se plaît à répandre le mal est criminelle , l'oreille qui prend plaisir à le recueillir ne Test pas moins. Garde-toi , dit l'Esprit saint, d'écouter la langue méchante; munis tes oreilles d'épines (1). Il interdit même la société des détracteurs, menacés d'une ruine prochaine , où seront enveloppés ceux qui aiment à les écouter (2). La délraction est un glaive à deux tranchans , qui tue , du même coup , deux âmes. Il seroit souvent difficile de décider laquelle des deux est la plus coupable. Il y a entre le détracteur et ceux qui l'écoutent avec complaisance , la relation qui est entre le criminel et ses complices. L'un prononce un jugement inique, les autres y acquiescent : l'un porte le coup fatal ; les autres y applaudissent, et , en l'applaudissant , l'y excitent , l'y encouragent. Ils donnent au médisant de l'audace , et du poids à la médisance. Ils réchauffent le serpent qui mord , afin qu'il morde plus profondément. Il cesseroit d'y avoir des détracteurs dans le monde , s'ils cessoient d'y trouver des approbateurs. Il n'y a pas de péchés plus répandu dans ,1a société , parce qu'il n'y a pas
(1) Sepi aures tuas spinis : ljnguam nequam noli auefire. Eccli. xxviii. 28.
(a) Rcmove k te os pravum , et labia detrahentia procul sint à te. Prov. iv.
Cum detractoribus non commiscearis : quoniam repente consarçet perditio eorum : et ruinam utriusqne quis novit ? Ibid. xxiv. 11,
de vice qui y soit reçu plus favorablement.
L'apôtre déclare dignes de mort , non seulement ceux qui commettent la détraction , mais aussi ceux qui y consentent (1). Et saint Grégoire est persuadé qu'il y aura dans l'enfer autant d'âmes tourmentées pour avoir entendu des médisances , que pour les avoir faites.
Mais est-ce donc toujours un crime d'entendre des détractions? Ne peut-on, sans péché , rester dans des assemblées où les défauts du prochain sont le sujet de la conversation ? Le prétendre seroit une exagération , qui rendroit la règle impraticable. On peut quelquefois comme nous l'avons observé, dire du mal d'autrui sans péché, on peut donc quelquefois sans péché en entendre dire. Ce n'est pas précisément d'écouter des médisances qui est criminel , c'est , ou le motif qui les fait écouter, ou la manière dont on les écoute qui rend coupable. Le fait qu'on vous raconte est d'une notoriété publique , et certaine : il y a une nécessité , ou une grande utilité d'en parler : vous ne l'écoutez que pour connoître , et pour prévenir un préjudice que vous avez lieu de
(i) Tradidit illos Deus in reprobum sensu m ut faciant ea
quae non conveniunt; repletos omni iniquitate, malitiâ
maliçnitate , susurroncs, detracta tores , Deo odibiles, contu-
> meliosos. . . . inventores malorum sine affectione , absque
fcedere, sine misericordiâ Quoniam qui talia agunt digni
sunt morte , et non solùm qui ca faciunt, sed etiam qui con~ sentiunt facientibus. Rom. i. 38 et seq.
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craindre; vous pouvez par vos conseils , ou par votre autorité, remédier au mal qui se publie : nul doute que dans ces cas , et dans d'autres semblables , vous ne puissiez écouter la détraction et l'écouter avec attention , pourvu que ce soit sans malignité. Mais ce n'est presque jamais dans ces vues honnêtes que l'on prête l'oreille aux discours contraires à l'honneur du prochain. On écoute la détraction , et pour quel objet ? Presque toujours pour la répéter. Le sentiment qui a fait prendre plaisir à l'entendre en fera trouver à la publier; ou , si on n'en fait pas ce criminel usage, on est toujours coupable de se mettre dans l'occasion prochaine du péché. On écoute la détraction , et de quelle manière? Ou en y donnant une approbation formelle, ou avec un air de complaisance qui y équivaut; avec un regard, un geste, un sourire, qui marquent la satisfaction qu'on en ressent , et augmentent celle du détracteur. On écoute la détraction , et dans quelles vues ? Pour satisfaire ses passions. L'orgueilleux est flatté de la secrète comparaison qu'il fait de lui-même avec ceux qu'on rabaisse. L'ambitieux triomphe de voir dénigrer le supérieur qu'il veut supplanter, ou le concurrent qu'il cherche à écarter. Le vindicatif savoure les opprobres dont on couvre l'objet de sa haine. La femme vaine rit des railleries faites sur celles qui lui disputent la préférence d'esprit ou de beauté. Ceux qu'une
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certaine bienséance , que la crainte , que le soin de leur propre réputation empêche d'attaquer celle d'autrui , ont du plaisir à la voir blesser par d'autres. Ils retiennent leur langue; ils satisfont leur cœur : heureux de voir nuire au prochain, sans se nuire à eux-mêmes.
Ne pas favoriser les injustes diffamations est un premier devoir; mais il en est un autre encore imposé par la charité : c'est de s'y opposer, dans la mesure et de la manière que l'on peut. L'indifférence n'est pas permise , l'honneur de notre prochain nous est confié (1).
Nous nous rendons coupables, si, pouvant le lui conserver, nous le laissons perdre. Le détracteur est un lâche, qui lance ses traits de loin, qui porte ses coups dans l'obscurité, qui n'attaque que parce qu'il espère ne pas trouver de résistance. Ayons le courage de le contredire, et par cela seul nous lui imposerons silence. Il n'en existeroit pas, s'il cxistoit partout des hommes zélés pour l'honneur du prochain. Les réputations ne seroient pas attaquées, si elles étoient défendues. Et, mettant même à part les motife supérieurs de la religion, n'y a-t-il pas de la grandeur à se mettre au-devant des coups portés à celui qui est hors d'état de se défendre? N'est-il pas digne de l'homme d'honneur de sau-
(i) Mandavit illis unicuique de proximo tuo. Eccli.
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ver la fleur d'une bonne réputation du souille empesté qui se répand sur elle pour la flétrir. Auriez-vous la foiblesse de craindre pour vousmême la langue dont tous auriez repoussé les propos injurieux? Redouteriez-vous plus la vengeance injuste du médisant, que le reproche fondé de l'innocent que vous auriez laissé opprimer? Ah! glorifiez-vous au contraire de calomnies si honorablement méritées. Au ressentiment du méchant, opposez le témoignage de votre conscience, etl'applaudissement des âmes honnêtes.
Le devoir de s'opposer à la détraction est précis : la manière de le remplir varie selon les personnes et les détractions. Etes-vous revêtu de l'autorité? Vous ne pouvez l'employer plus utilement, pour le prochain, pour vous-même, pour la société entière , qu'en imposant nettement silence à la bouche méchante. Si votre âge, ou votre dignité vous donne de la supériorité , vous vous honorerez devant Dieu et devant les hommes, en reprenant ouvertement le médisant, et en arrêtant ses dangereux discours. Vous trouvez-vous hors d'état de vous donner cette liberté ? Examinez si le mal que vous entendez dire est vrai ou faux. Sont-ce des calomnies que l'on profère, combattez-les hautement, confondez l'imposture; et, dissipant les vapeurs pestilentielles qu'elle élève, faites briller l'innocence de tout son éclat. Quant aux simples
médisances, il se roi t quelquefois dangereux de les contredire de front. L'opposition ne feroit que les accroître et les fortifier, par la fâcheuse discussion qu'elle ûmèneroit. Mais qu'alors votre mécontentement se manifeste au moins par votre silence; qu'un air d'improbation déconcerte le médisant (i ) : que le froid de votre visage glace sur ses lèvres le fiel prêt à .en couler. Si vous en avez le moyen, rompez avec une vertueuse adresse le fil de l'entretien vicieux. Ne pouvant dissiper l'orage prêt à fondre sur lotre frère, détournez-le. Lorsque vous verrez ces moyens restés inutiles, et vos efforts devenus impuissans, sortez, comme Loth, d'un lieu indigne de posséder un chrétien et un honnête homme. Abandonnez à sa dépravation une société qui veut absolument être corrompue, et donnez-lui pour dernière leçon votre absence.
(i) Vcntus aquilo dissipât pluvius j et faciès tristis linçuam tlctrahcntem. Prov* xxv. a3.
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