‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienne (volume 2)Chapitre 141 sur 157 · II. L'impureté généralement répandue · texte numérisé non relu

II. L'impureté généralement répandue

Jours heureux de nos pères dans la foi ! II leur étoit permis de donner à leur zèle une libre carrière. Ils pouvoient sans inconvénient tonner contre le vice impur. Jours malheureux auxquels nous avons été réservés ! C'est lorsqu'il seroit plus que jamais nécessaire de dévoiler toute la turpitude de l'incontinence , qu'il devient dangereux, même de soulever le voile qui la couvre. C'est parce que la licence a secoué tout frein, que nous sommes tenus à plus de circonspection pour en parler. C'est la corruption générale des actions, qui oblige à une plus sévère modestie dans le langage. Plût au ciel qu'il en fût de ce vice comme des monstres, qui sont d'autant plus rares qu'ils sont plus difformes; et qui n'ont pour l'ordinaire, ni fécondité , ni suite ! mais il en est tout autrement de l'impureté. C'est un incendie répandu sur toute la face de la terre (1). Tous les états, tous les

(i)Neque vitam, neque nuptiaa munda&jam custodiunt : sed alius alium per invidiam occidit, aut adulterans contristatr Sap. wt. *4-

Et unusquiscpie in uxorem proximi »ui operatus e»t abomi-

35'J SUR l'impureté.

rangs sont consumés de ses flammes. Elles dévorent spécialement les grands; mais elles n'épargnent pas les petits. Elles embrasent les cours, les villes, les campagnes, les palais et les chaumières; et nous l'avouons avec amère douleur, elles pénètrent jusque dans le sanctuaire, et dans les cloîtres. Pour satisfaire son appétit brutal, l'impudicité emprunte toutes les formes. Violente ou modérée, brusque ou insinuante, grossière ou polie, discrète ou pétulante, timide ou hardie, gaie ou sérieuse, modeste ou effrontée, elle change de manière en changeant de lieu : elle varie selon les personnes, et tend constamment au même but, par des moyens toujours divers. L'homme agréable s'insinue par des flatteries, l'homme puissant séduit par des services, l'homme riche corrompt avec de l'or. Cette passion est le sujet des conversations, le terme des projets, le but des intrigues, l'objet des démarches, le lien des sociétés. Elle est parvenue à rompre les barrières qui s'opposoient à ses progrès; à affoiblir les principes qui la réprimoient; à supprimer les devoirs qui la contenoient; à bannir les bienséances qui la gênoient. La pudeur, la pureté des mœurs, la fidélité conjugale, sont jouées sur les théâtres, raillées dans les cercles. Et ce qui est le comble

nationem : et socer nurum suam polluit nefariè; frater «ororem suam filiam patri« sui oppressit in te. Ezech. xxii. il.

sur l'impureté* 355 de la corruption et de l'oppropre, on voit jusqu'à des hommes qui, non seulement n'en rougissent pas, mais s'en glorifient, et font parade des excès qu'ils ont commis , quelquefois même de ceux dont ils ne se sont pas rendus coupables.

Dans d'autres endroits , le vice impur moins audacieux, mais plus adroit, et par-là plus dangereux , ne prétend pas se faire honorer , mais s'efforce de s'excuser. Il avoue humblement qu'il fait commettre des fautes ; mais , dit il , de tous les péchés mortels ce sont là les plus légers , puisque ce sont ceux auxquels la nature humaine est le plus vivement excitée. Quand ce raisonnement seroit aussi juste qu'il est absurde , que pourroit en conclure le libertin ? Qu'importe qu'on se fracasse la tête en tombant d'un étage plus ou moins élevé? La mort n'est-elle pas toujours la mort ? Et l'enfer n'estil pas toujours l'enfer? Mais dans quelle théologie a-t-il puisé cette ridicule maxime, que l'impureté est le plus léger des péchés? Pour sentir combien elle est fausse, il n'y a qu'à considérer ce vice, soit en lui-même , soit dans la loi divine qui le condamne.

IIL L'impureté souille le corps et avUit l'âme.

On peut dire des autres péchés qu'ils laissent au moins à Dieu quelque partie du pécheur.

354 sur l'impureté.

S'ils infectent l'âme, ils laissent le corps sain ( 1 ). S'ils souillent quelques-unes des facultés spirituelles, ils n'attaquent pas les autres. La luxure a cela de particulier, qu'elle corrompt toute la masse; qu'elle ne laisse pure aucune des par*» ties , aucune des facultés de l'homme. Elle altère l'intelligence , par les pensées qu'elle lui suggère; l'imagination, par les tableaux qu'elle lui présente; le cœur , par les désirs qu'elle lui inspire ; la volonté , par les projets qu'elle lui fait naître ; la mémoire, par les souvenirs qu'elle lui retrace. Vous regardez l'idolâtrie comme un des plus énormes péchés. L'impureté en est une véritable. C!e n'est pas , comme les anciens païens , une idole de pierre , ou de bois : c'est une idole de chair que l'homme impur met à la place du vrai Dieu. Il en est au moins aussi adorateur, que l'étoient les païens de leurs fausses divinités. Il s'abaisse, il se prosterne devant elle : il lui présente ses vœux et ses hommages : il lui ofFre en sacrifice tout ce qu'il a de plus précieux, et jusqu'à son âme : il en attend, comme des oracles, des réponses favorables , ou contraires : il en reçoit les ordres avec respect , et les exécute avec servilité.

0 âme malheureuse, qui vous laissez entraîner à cette passion, considérez à quel point .

(i) Omnc peccatum quodcumquc fecerit homo extra corpus est : <jui autem fornicatur in corpus suum peccat.L Cor. yi. 18.

sur l'impureté. 555 elle vous avilit. En vous créant à son image , en unissant à vous un corps formé de boue et de poussière, l'intention bienfaisante de la Providence éfcoit de vous donner un serviteur qui exécutât toutes vos volontés. Elle avoit ordonné que le corps , soumis h vous , fût sans cesse régi par vous, reçût de vous tous ses mouvemens, vous obéit entièrement, ponctuellement, servilement , aveuglément. La passion impure intervertit cet ordre divin. Non seulement elle révolte le corps contre vous, mais elle le rend votre maître. Par la plus déplorable des révolutions, elle vous arrache l'empire que vous aviez reçu du Créateur, et le transporte à votre sujet. Elle vous fait l'esclave de celui qui étoit le vôtre. Assujettie désormais h la matière, vous recevrez d'elle la loi que vous deviez lui donner (1). Ce honteux avilissement n'est pas encore le seul qui dégrade l'âme. Avec sa pureté» elle perd la glorieuse ressemblance qu'elle avoit avec Dieu. Le mérite de toute image est de ressembler à son modèle. Dieu étant un pur esprit séparé de toute matière , l'homme ne lui ressemble , qu'en vivant de la vie de l'esprit ;

(i) Dico autcm , spiritu ambulate : et desideria carnis non perficietis. Caro enim concupiscit advcrsus spiritum • spiritus autem ad versus carnem. Haec enim sibi invicera adversantur ;

nt non quxcumquc vultis faciatis Manifesta antem sanè

opéra carnis , quae sunt fornicatio , immunditia , impudicitia, luxuria. Galat. v. 16 etseq.

356 sur l'impureté.

qu'en se dirigeant selon les maximes de l'esprit (1). Or entre toutes les vertus, celle qui fait participer le corps aux propriétés de l'esprit , qui exalte l'homme à une vie céleste, qui le rend semblable aux anges , qui lui donne le plus de conformité avec la Divinité, c'est la pureté. Quand au contraire , comme dit saint Paul , il vit selon la chair, quand il ne réprime pas par l'esprit les mouvemens de la chair (2), quand , en un mot , il cesse d'être l'homme spirituel , pour se rendre l'homme charnel , il défigure l'image de Dieu : il efface dans luimême les traits qui représentaient son auteur.

Et ce n'est pas seulement envers son âme , tjue le libertin se rend criminel. En souillant son corps , il le profane. Ignorez vous ( c'est la théologie de l'apôtre) que vos membres sont les temples de Dieu ; qu'il réside dans vous ; que ce temple du Seigneur , qui n'est autre que vous-même, doit-être saint ? Pouvez-vous douter qu'il n'écrase les profanateurs de son temple. Glorifiez donc le Seigneur, conclut-il : et portez-le dans votre corps (5). Tel a été,en-

(1) Qui adhaerct Domino unus spiritus est. Fufjite fornicationem. i. Cor. vi. 17.

(3) Erg6, fratres, debitorcs sumus, non carnis, utsecundùm caracm vivamus. Si enim sccundùm carnem vixeritis , moriemini. Si au te m spiritu facta carnis morliûcaveritis, vivetis. Rom. vm. 12.

(3) Nescitis quia tcmplum Dei estis ; et spiritus Dci habitat in vobis. Si quis auteni templum Dci violaverit , disperdet il-

SUE i/lMPUniiTÉ. 357

ire les bienfaits si nombreux, si avantageux, si glorieux pour nous , de l'incarnation de notre Dieu , un des plus signalés , que notre corps lui-même $û a ressenti les- heureux effets. Dans le christianisme le corps humain a reçu un nouvel être. En unissant à sa divinité notre chair , Jésus- Christ Ta ennoblie , Ta consacrée. Il a agrandi ses destinées , en lui promettant la résurrection. Il a élevé sa nature, en contractant avec elle une union intime. Nos corps ne sont plus qu'une vile poussière destinée à rester éternellement confondue avec la boue dont ils furent tirés. Dans le baptême ils sont devenus les membres de Jésus-Christ , appelés à partager un jour sa gloire. Ils sont à Dieu, dit saint Paul, et Dieu est à eux (1).

Qu'est-ce donc que fait celui qui emploie son corps à un usage aussi vil , aussi honteux que l'impureté? Nous craindrions , en le disant, de blasphémer, si le même apôtre, inspiré par l'Esprit saint , ne l'avoit dit avant nous. Il prend les membres dp Jésus-Christ , pour en faire des

lum Deus. Templum enim Dei sanctum est : cpiod estis vos. i. Cor, nu 16 , 17.

An nescitis quoniam membra vestra templum sunt Spiritûs sancti qui in vobis est , quem habetis à Dco , et non estis vestri? Empti enim estis pretio magno. Glorificate, et portate Deum in corpore yestro. Ibid, ti. ig.

(1) Corpus autemnon foraicationi , sed Domino; et Dominas corpori. Ibid, i3.

558 sur l'impureté.

membres de prostitution (1), Je vous conjure donc , mes frères , c'est toujours le grand apôtre qui nous parle, je vous conjure par la miséricorde du Seigneur , de présenter à Dieu vos corps , comme une hostie vivante , sainte , et agréable à ses yeux (2).

Gomment donc peut-on regarder comme léger un péché qui a des caractères propres de turpitude , et d'opposition directe à Dieu , si nombreux et si graves. Ouvrez les saintes écritures t parcourez tous les livres, et de l'ancienne , et de* la nouvelle loi : vous n'en trouverez aucun où vous ne lisiez de sévères condamnations de ce vice , et quelquefois fréquemment répétées. Moïse et les prophètes , Jésus-Christ et ses apôtres , tonnent contre cette malheureuse passion , avec une force particulière. Il seroit trop long de rapporter toutes les exhortations , toutes les invitations , toutes les instances , tous les préceptes , dont sont pleins les livres sacrés. Si ce péché étoit le moins grave de tous , seroit-il le plus positivement, le plus sévèrement, le plus fréquemment condamné ?

(1) Nescitis quoniam corpora vestra membra sunt Christi. Tollens ergô membra Christi, faciam membra meretricis? absit. 1. Cor. vi. i5.

(2) Obsecro itacrae, fratres, per miserîcordiam Dei , ut exhibeatis corpora vestra hostiam viventem, sanctam , Deo placentcm. Rom. xn. i.

su* l'impureté. 359

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