‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienne (volume 2)Chapitre 24 sur 157 · XXVI. Souveraine · texte numérisé non relu

XXVI. Souveraine

La contrition doit être souveraine. Elle peut être , comme nous l'avons exposé, plus ou moins vive, plus ou moins parfaite; mais à quelque degré qu'elle soit portée, elle ne présente pas au sacrement de pénitence une matière suffisante, si elle n'est pas supérieure à toute autre douleur. Le pécheur estima plus que Dieu , au moins dans la pratique , les objets de ses passions , ce qui étoit pour lui occasion ou cause de péché. Pour se repentir véritablement, pleinement, entièrement, il faut qu'il conçoive de son péché une douleur de préférence, une douleur qui lui fasse détester son péché plus que tout au monde, une douleur qui lui fasse préférer tout autre malheur à celui de retomber dans son péché. Cette souveraineté de la contrition exige une explication.

Toute douleur est fondée sur un amour : et , comme il y a deux sortes d'amour, il y a deux

dictionem , reprobatus est. Non enim invenit pœnitcntiae locum, qoanquam cum lacrymis inquisisset eam. Hcbr» xn. 17.

(1) Orabat au te m hic scelestus Dominum , à quo non crat mi série ordiam consecuturus. 11. Machab. ix. i3.

l^VL S0« LA PÉNItENCÊ.

sortes de douleurs. Nous connoissons un amouf tendre , expansif , par lequel nous aimons avec sensibilité; et un amour de préférence, appelé par les docteurs appréciatif, par lequel nous aimons avec plus d'estime. Le premier appartient à l'appétit scrisitif; le second réside dans la volonté. Dieu ne nous prescrit pas le premier , qui ne dépend point de nous; ilnous commande le second , qui est en notre pouvoir. Nous aimons véritablement Dieu par -dessus toutes choses , quand nous le préférons à toutes choses, quand nous choisirions la privation de toutes choses, plutôt que la perte de son amitié. Il en est de même de notre regret du péché. Il est souverain, c'est-à-dire supérieur à tout autre , quand il l'est appréciativement , quoiqu'il ne le soit pas sensiblement. Nous ne sommes pas toujours les maîtres de déplorer le pé ché avec une tendre et vive affection. Ainsi Dieu , dont la sagesse miséricordieuse n'exige jamais l'impossible , ne nous l'ordonne pas.

Mais notre volonté qui est libre , peut toujours , reconnoissant que le péché est le plus grand des maux , le détester comme tel , et préférer tout autre mal à celui de le commettre; et c'est à elle que Dieu commande de le regretter ainsi. C'est dans ce sens que nous devons toujours entendre les exhortations sur les gémissemens et les larmes de la pénitence. Libertins , qui , pour perpétuer vos désordres , dites que vous

ne pouvez pas en ressentir la contrition , que vous attendez cette grâce pour effectuer votre conversion ; vous êtes , ou plutôt vous affectez d'être dans l'erreur. Votre excuse pourroit avoir quelque apparence , si l'on vous deinandoit une douleur tendre et expansive. Mais ce n'est pas une contrition sensible que Dieu attend de vous, c'est une contrition chrétienne. Veuillez-la sincèrement, et vous l'aurez; désirez-la vivement, et vous la concevrez ; implorez-la ardemment , et vous l'obtiendrez.

Ne croyons pas cependant que la douleur sensible, parce qu'elle n'est pas nécessaire, soit mauvaise ou inutile. Elle est même désirable ; elle est une grâce de Dieu dont on doit ressentir une vive reconnoissance. Nous voyons manifestées par des larmes plusieurs des pénitences que célèbrent les livres saints. Avec . quelle énergie David exprime dans ses psaumes la vivacité , la profondeur de son affliction (1) ! Saint Pierre , sainte Madeleine , ne se bornent pas à regretter leurs péchés , ils les pleurent

(i) Laboravi in gemitu meo : lavabo per singulas noctes lectom meum ; lacrymis meis stratum meum rigabo. Psalm. vi. 7, 8.

Non est sanitas in carne meâ à facie iras tu» : non est pax

ossibus meis à facie peccatorum meorum Aftlictus sum,

et bumiliatus sum nimis : rugiebam à gemitu cordis mei. Ps. xxxvu. 4 , 9.

Exitus aquarum deduxerant oculi mei , quia non custodierunt legem tuam. Ps. cxvm. i36. Et alibi pamm.

amèrement. Mais, pour que cette contrition expansive soit véritablement salutaire, il faut qu'elle soit solide; et il est nécessaire à sa stabilité qu'elle soit fondée sur la contrition appréciative. Nous voyons quelquefois des pénitens gémir, pleurer, se prosterner, se frapper la poitrine. Nous en sommes pénétrés d'édification. Ce qu'ils expriment , nous croyons qu'ils le ressentent. Nous nous défendons cependant de prendre une confiance entière dans ces actes extérieurs. Ils sont des signes de contrition : ils ne sont pas la contrition. Ils en sont même , et nous nous en apercevons trop souvent, des signes équivoques. Combien de pécheurs ont montré pendant quelques instans ces marques d'une vive pénitence , et se sont immédiatement après replongés dans leurs désordres. On ne voit pas que Paul ait répandu une larme : Esaîiena versé d'abondantes. On remarque surtout dans les jeunes gens , dont le cœur est plus tendre, l'imagination plus ardente, l'âme plus puissamment remuée, ces mouvemens vivement sensibles ; et c'est souvent dans ceux dont les pénitences sont les plus légères, les plus incertaines. La même chaleur de tête, la même vivacité de sentiment, qui animoient un peu auparavant leurs regrets, ils les reportent aussitôt à leurs dissolutions. Ames tendrement pieuses , mais trop timorées , qui croyez n'avoir pas une contrition souve-

raine, parce que vous êtes plus sensiblement affectées d'une peine temporelle, que de vos péchés, rassurez-vous, votre piété vous lait illusion. Vous sentez plus vivement la douleur temporelle; majs vous ne l'avez pas réellement ; ou , si vous voulez qu'elle soit plus vivç, elle n'est pas plus forte. Vous êtes plus sensiblement touchées de la perte d'un parent, d'un ami , que de celle de la grâce ; vous préféreriez à la perte de la grâce celle de tous vos parens et de vos amis. . Conservez fidèlement cette douleur de préférence. Votre cœur n'éprouvâtil aucune sensibilité, vous aurez constamment . la contrition que Dieu demande de vous.

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