XIII. Vices de l'ambition dans le succès
Enfin , à force de bassesses et de noirceurs, on y arrive. Les vices qui y ont porté devenant désormais inutiles , nous allons peut-être les voir disparoître. Au contraire, n'ayant plus le même intérêt à se cacher, ils vont se manifester ouvertement. Ces violens ressorts se lâcheront d'autant plus violemment , qu'ils ont été plus fortement comprimés.
D'abord l'orgueil , qui enfanta , alimenta , fortifia les projets d'ambition , n'ayant plus de niénagemens à garder, ne craint pas de se produire au grand jour. Plus l'ambitieux fut vii dans ses poursuites , plus il se montre arrogant dans son succès : plus il prodigua humblement d'encens , plus il en exige insolemment. II se dédommage des respects auxquels il s'étoit dévoué par ceux qu'il se fait rendre. Long-temps flatteur, il prétend être à son tour flatté; et il lui faut des adulations aussi viles que celles auxquelles il s'étoit abaissé. Ce qui semble plus extraordinaire, ce qui est plus odieux, et que cependant une expérience constante fait voir très commun , ce sont ceux à qui l'empire convient le moins , qui affectent d'être les plus impérieux. Voyez l'homme que sa naissance a placé dans les grandeurs , ou y a appelé; qui doit son élévation , non aux manœuvras de l'in-
sur l'ambition* 203 trigue , mais à son rang et à son mérite. Comme il est à sa place naturelle, il ne s'enorgueillit pas d'y être. Il ne réclame pas des droits qui ne lui seront jamais contestés, et il semble les oublier, assuré qu'on ne les oubliera pas. Occupé de tempérer l'éclat de son rang , et non d'en éblouir, c'est par les égards qu'il témoigne à ses inférieurs qu'il les avertit du respect qu'ils lui doivent. Il ne leur fait sentir sa supériorité que par son affabilité , sa grandeur que par sa politesse, son pouvoir que par sa bienfaisance. Tournez ensuite vos regards vers cette foule de parvenus que la protection, l'intrigue, la fausseté , la méchanceté ont élevés à un état pour lequel Hs n'étoient pas nés. N'ayant pas été éduqués pour le rang auquel il sont parvenus, ils en ignorent les bienséances : ils n'en connoissent que les prétentions. Leur tête , non accoutumée à la hauteur où elle se voit montée, s'étourdit et se trouble. L'éclat tout nouveau de leur splendeur les éblouit et les aveugle (1). Ils semblent avoir oublié l'obscurité dont ils sont sortis ; ou plutôt ils imaginent la faire oublier aux autres parla pompe orgueilleuse qu'ils affectent. Mais par là même ils en rappellent le souvenir, et la font plus sensiblement remarquer. Leur dignité n'est que de la morgue ,
(i) Homo cùm in honore esset non intellexit. Psalm. xlyiii, i3.
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leur élévation de l'enflure, la noblesse de leurs • manières de l'insolence. Avides d'hommages , jaloux de leurs privilèges , entêtés de leur grandeur , inflexibles sur leurs droits réels ou imaginaires , ne se relâchant sur rien de ce qui leur est dû , exigeant impérieusement ce qui ne l'est pas , ils se font un plaisir secret , un honneur public, d'opprimer les petits, d'insulter les grands , d'humilier ceux-ci , de faire plier ceux-là sous leur volonté. Ils n'ont d'autre mobile que leur orgueil , d'autre mesure que leurs prétentions , d'autre règle que les caprices de leur vanité. Mais où les conduit cette fastueuse arrogance? A la haine de tous ceux dont ils auroient pu , dont ils auroient dû capter l'amour. Us imaginent être plus considérés , ils sont plus méprisés. On leur rend bien quelques hommages; mais des hommages faux, des hommages contraints , des hommages arrachés par la crainte, des hommages publics , que l'on désavoue en particulier , et dont on se dédommage par la liberté des censures. S'ils savourent quelques adulations , ils essuient bien plus de critiques. On rapproche leur élévation de leur origine. Leur hauteur actuelle rappelle leur bassesse passée. On reproche à leur grandeur les moyens qui l'ont acquise. Reçoiventils un échec? C'est une joie publique : leur chute est un triomphe universel.
L'orgueil n'est pas le seul vice qui accompa-
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gne l'élévation de l'ambitieux. La bassesse , qui l'y a porté , l'y suit encore. Considérez cet homme , si fier de sa grandeur» devant une grandeur supérieure à la sienne. Combien tout à coup il est devenu petit ! Combien il se montre différent de lui-même! Autant il est hautain envers ceux qu'il commande, autant il est rampant devant celui dont il espère , ou qu'il craint. Ici maître impériaux, là vil esclave; successivement idole et adorateur, il reçoitorgueilleusement l'encens d'une main , pour le présenter humblement de l'autre. Lès dédains qu'il fit éprouver, il court à son tour les subir, et il s'empresse d'aller essuyer les caprices qu'il vient de faire supporter.
Un autre effet ordinaire de ce funeste sentiment, est que, en remplissant tout le cœur, il en bannit tout sentiment honnête. 11 isole de tout le genre humain l'homme qu'il possède; et, en l'élevant au-dessus de ses semblables, l'en détache , et l'en sépare. Comment sentiroit les douceurs de l'amitié celui qui , uniquement occupé de son agrandissement, rapportant tout h ce seul objet , ne considère dans les autres hommes que l'utilité dont ils peuvent lui être? La reconnoissance est encore plus étrangère à son cœur. Le souvenir du bienfait, en rappe* lant le besoin qu'on en eut, blesse l'orgueil. Les services les plus signalés , les plus multipliés, les plus essentiels , sont oubliés aussitôt
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qu'ils ne peuvent plus être continués. Le bienfaiteur à qui on doit tout, dès qu'on n'en attend rien , est traité comme les arbres devenus incapables de porter du fruit, comme les animaux domestiques que la vieillesse a rendus inutiles. L'édifice de sa fortune élevé , l'ambitieux renverse, d'un pied dédaigneux, l'échafaud qui servit à la construction. L'amour de la patrie n'est qu'un voile dont il couvre les projets de son orgueil. L'intérêt général n'est que le prétexte des manœuvres de son intérêt personnel. Quand le bien de l'Etat dépendoit de ses concurrens , n'avez-vous pas vu constamment cette envieuse passion le sacrifier à ses jalousies , aimant mieux voir les affaires publiques dépérir que prospérer dans les mains de ces rivaux.