‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienne (volume 2)Chapitre 92 sur 157 · XIX. Et les chagrins qui les suivent · texte numérisé non relu

XIX. Et les chagrins qui les suivent

L'incertitude, la futilité, l'inconsistance , la brièveté des jouissances de l'ambition sont encore ses moindres maux. En prétendant aux honneurs , elle aspire à souffrir. Les souffrances sont l'apanage le plus certain de la grandeur. Nous avons vu le divin Sauveur, pour réprimer l'ambitieuse demande des fils de Zébédée , leur demander s'ils pourroient boire son calice. Ainsi l'a réglé sa sagesse suprême : elle attache aux emplois , des honneurs et des peines; des honneurs, pour qu'il se trouve des personnes qui les remplissent; des peines, pour en bannir la poursuite âpre, et la jouissance orgueilleuse. Ah! si tout homme qui commence à sentir les atteintes de cette dangereuse maladie, qui éprouve les premières suggestions de cette funeste tentation, avant de s'y laisser entraîner, considèrent , dans le calme de la réflexion, les inquiétudes , les alarmes , les troubles , les agitations, les douleurs de tout genre, auxquelles il va se livrer; s'il comparait avec sang-

tiplicata fuerit gloria domûs ejus : quoniam ciim interierit non sumet omnia 5 neque descendet cum eo gloria ejus. Ps. xltiii. 17.

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froid ce qu'il veut acquérir, et ce qu'il doit lui en coûter; s'il pesoit dans la balance de l'impartialité , d'une part , les agrémens et les plaisirs qu'il espère; de l'autre, les travaux et les peines qu'il s'assure; j'ose le dire avec confiance, il n'y auroit point d'ambitieux. On raconte qu'à Sparle, pour préserver les jeunes gens de la passion du vin, on leur présentoit des esclaves dans les honteux excès de l'ivrognerie. Je vous le dis de même : Pour arrêter à l'entrée de votre cœur l'ambition, contemplez un ambitieux : suivezle de sa vie publique à sa vie privée, pénétrez dans son intérieur, voyez ce dont il jouit et ce qu'il souffre ; ses momens de satisfaction , ses longs tourmens , ses joies continuellement troublées parles craintes , presque toujours altérées par les chagrins, souvent anéanties par les pertes. Il n'y a presque pas un instant où l'homme en place n'ait à souffrir, soit de lui-même, soit des autres. Obligé de se sacrifier sans cesse , de se faire de continuelles violences , de se contraindre sur tout; assujetti à une assiduité sans relâche, astreint à une ponctualité incommode , fixé dans des lieux désagréables , ne vivant plus pour lui-même , mais pour le public à qui il est comptable de tous ses momens; attaché à des fonctions ennuyeuses, forcé de peser toutes ses paroles , de compasser toutes ses démarches ; craignant toujours de donner prise sur lui; occupé à parer les coups de ses compéti-

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teurs; se trouvant quelquefois dans l'alternative de trahir la justice, ou de s'en faire le martyr, de prononcer contre le bon droit, ou de le soutenir contre des hommes plus puissans que lui ; au sein de la faveur craignant toujours la disgrâce , et cependant souvent tenu de la braver, il ne connoît, dans les perpétuelles agitations que lui donnent ses occupations, ni paix du cœur, ni repos extérieur, ni satisfaction pure, ni jouissance réelle. Et, comme si ce n'étoit pas encore assez de ces peines intérieures, il faut encore que tout ce qui l'entoure concoure h l'allliger. Plus il est élevé , plus il est environné d'hommes dont il doit, ou supporter, ou combattre les humeurs, les caprices, les intérêts, les défauts, les passions. Il faut qu'il se défende à la fois des adulateurs et des censeurs; qu'il se défie des louanges des uns, et qu'il essuie patiemment les critiques des autres; qu'il reprime, ou qu'il tolère, les murmures du mécontentement, les médisances de l'envie. Calomnié dans ses intentions , traversé dans ses actions , à chaque pas il a de nouvelles difficultés à lever, de nouveaux obstacles à surmonter, de nouveaux pièges à éviter. Que d'attentions, de précautions, de soins, lui sont nécessaires , pour tenir ceux qui lui sont subordonnés dans le respect et dans l'amour, par un mélange , sans altération , d'affabilité et de dignité, de modération et d'autorité, de dou-

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ceur et de fermeté , de sévérité et de clémence, de flexibilité et de constance , de patience et d'activité. Et encore toutes ces vertus réunies ne mettent pas à l'abri des désagrémens et des chagrins. Quel que vous puissiez être , quoi que vous puissiez faire , en marchant aux grandeurs vous cherchez des peines , et vous trouverez des croix où vous imaginez vous donner des plaisirs. Voyez le modèle des hommes constitués en dignité, ce grand personnage que Dieu avoit choisi pour être le libérateur et le conducteur de son peuple , ce Moïse doué de toutes les qualités politiques, morales et religieuses ; que de traverses , de contradictions , d'injures, de reproches n'a-t-il pas à essuyer de la part de ce peuple qu'il ne cesse de combler de bienfaits , quelquefois même de sa propre famille ! Le plus haut degré de l'élévation ne met pas au-dessus de ces digrâces. C'est surtout autour des trônes que volent les soucis. Le plus sage des rois en fait l'aveu, d'après son expérience. Il a réuni pour se satisfaire tout ce que la plus haute puissance et la plus superbe opulence peuvent procurer de jouissances. Il ne s'est refusé aucun objet de ses vastes désirs. Il en fait avec douleur rénumération, et déclare que dans tout cela il n'a trouvé, non seulement que vanité, mais qu'affliction d'esprit (1).

(i) Vidi in omnibus vanitatem et afflictionemanimi. Eccli. 11. ii.

siîR l'ambition. 217 Brillantes, au dehors, de diamans , les couronnes sont intérieurement garnies d'épines.

Les travaux continus , les soins , les sollicitudes sont le tourment des bons rois ; les terreurs le supplice des tyrans. Denys à SyracusH Cromwel à Londres , voient sans cesse le glaive suspendu sur leurs têtes détestées.

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