‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 104 sur 281 · XIV. Moyens de se préserver de 1 envie · texte numérisé non relu

XIV. Moyens de se préserver de 1 envie

La guérison de l'envie est , comme nous l'avons observé, une chose très- difficile ; et c'est pour cela que l'Esprit saint compare ce vice à une pourriture qui corrompt jusqu'aux os (1). Cependant rien n'est impossible à la grâce , que Dieu ne refuse jamais à celui qui la sollicite avec ardeur , et qui la seconde avec fidélité. Mais , pour se guérir de ce mal , ii est nécessaire de l'attaquer de bonne heure. Il est plus facile de prévenir une passion quelconque , que d'y remédier; d'y remédier dans son commencement , que dans son progrès. 0 vous donc qui commencez à ressentir les atteintes de ce vice funeste , qui en éprouvez les premières tentations , dans qui l'envie n'est encore qu'un sentiment , et n'est pas déjà devenu une passion ; qui ne l'avez ressentie jusqu'ici que dans une seule occasion , et vis-à-vis d'une seule personne , hâtez-vous d'étouffer dans votre cœur ce germe empesté qu'y a semé l'ennemi de votre salut. Si vous l'y laissez subsister , il aura bientôt pris de terribles accroissements ; il jettera de profondes racines , que vous n'aurez pas la force d'arracher ; il pullulera en une multitude de rejetons , qu'il vous sera trop difficile d'extirper. Pour vous préserver de cette passion , pour en arrêter les progrès , pour vous en corriger , voici les moyens que vous pourrez employer avec efficacité.

Le premier est de regarder tous les biens de la terre , qui sont l'objet le plus ordinaire de l'envie , avec les yeux de la foi ; de les considérer , de même que l'apôtre , comme une chose vile (2) ; de regarder l'honneur comme une fumée qui s'évanouit ; la beauté , comme une fleur qui se flétrit ; les dignités , comme une éléva-

(i) Patredo ossium invidia. Prov. 14 ; 3o.

(2) Oinnia arbitratus som ut stercora. Philipp. 3; 8.

SUR l'envie. 175

tion placée au sommet du précipice ; les richesses, comme des épines , qui cachent sous leurs fleurs les pointes dont elles pic{uent. Enviez-vous au pauvre les haillons qui le couvrent , la mince et mauvaise nourriture dont il se sustente, la paille sur laquelle il prend son repos ? Non , sans doute , parce que vous n'estimez rien de tout cela. Ne faites pas plus de cas de toute cette fascination de bagatelles (car c'est ainsi que le Sage l'appelle) qui vous séduit , et qui obscurcit votre raison (1)^ et vous ne l'envierez pas davantage. Ce n'est que l'enfant, dit l'Esprit saint , qui périt par l'envie (2). Il veut par-là nous faire entendre que tout ce qui excite l'envie ne devrait occuper que des enfants.

Mais comme ce premier moyen n'a rapport qu'aux biens du corps , en voici d'autres , qui sont également relatifs à ceux de l'âme. Considérez d'abord que tous les biens viennent de Dieu , maître absolu de les départir selon les vues de sa sagesse ; qu'ainsi vous n'avez pas droit de vous plaindre de la distribution qu'il lui a plu d'en faire. Reportant de là vos pensées sur vous-mêmes, examinez tous les biens que vous tenez de lui , et surtout les grâces dont il n'a cessé , dont il ne cesse encore de vous combler ; et vous vous trouverez alors au moins aussi bien traité , que tous ceux dont vous enviez les avantages.

Pensez encore aux maux que vous causera l'envie, soit pour cette vie , soit pour la vie future ; songez au préjudice énorme qu'elle vous porte. Ah I si vous le vouliez , si , au lieu de vous affliger du bien de votre frère , vous vous accoutumiez à vous en réjouir , ce bien deviendrait le vôtre. Ce qui fait votre peine serait votre jouissance ; et , au lieu du sentiment aff'reux qui vous tourmente l'un et l'autre , vous posséderiez ensemble un bonheur commun.

(i) Fascinatio nagacitatis obscaiat bona. Sap. (2) Parvalnm occidit invidia. Job. 5; 2.

176 SDR l'envie.

Mais ce bonheur si pur , c'est la charité seule qui peut le procurer. Excitez-vous donc à acquérir cette reine des vertus , qui suppose toutes les autres , ou qui les fait obtenir. Excitez- vous-y fortement , et vous triompherez de la tentation de l'envie. L'envie pourrait-elle se glisser, pourrait-elle se maintenir dans un cœur que la charité domine? Le propre de la charité est de réunir par son charme bienfaisant tout ce que l'envie divise par ses cruelles suggestions. Pour vous procurer cette précieuse vertu , qui vous délivrera pour toujours , et de l'envie et de toutes les autres passions criminelles , deux choses sont nécessaires. Demandez-la d'abord par de ferventes prières à celui qui en est l'auteur , dans qui en est la source ; à ce Père des lumières, de qui descend sur nous tout bien excellent et tout don parfait (1). Travaillez ensuite à l'attirer , en la méritant. Combattez les mouvements intérieurs d'envie que vous éprouvez, par des actes contraires. Vous sentez quelque tristesse d'un bonheur survenu à votre frère; rendez grâces à Dieu de le lui avoir accordé. Il s'élève dans votre esprit des souhaits contre lui ; prenez ce moment pour lui désirer encore plus de bien. Vous êtes tenté de dire de lui du mal; parlez-en aussitôt avantageusement. Une occasion de lui nuire se présente , et est prête à vous séduire ; profitezen pour lui rendre quelque service. Enfin , si vous avez eu le malheur de céder à quelque tentation , après en avoir demandé le pardon à l'infinie miséricorde , expiez promptement votre faute en vous imposant une pénitence salutaire. Ce sera ainsi , ce sera en joignant à la spéculation la pratique , et à vos considérations vos efforts , que vous parviendrez promptement à vous délivrer d'une passion , qui ferait votre malheur du temps et de l'éternité.

(i) Omne datum optimum et orane donum perfectum desursum est, dcscendens a Pâtre Iriminum. Jac. i; 17.

SUR l'avarice. 177

"WW* ■%/W» ».*■* «/*^% <

Ecrire contre Tavariee , eh I n'est-ce pas un travail inutile? N'entendons-nous pas tous les jours le monde entier déclamer contre cette malheureuse passion , et l'accuser des désordres qui troublent la société? On la raille au théâtre , on s'en moque dans les cercles , on' la condamne dans les tribunaux , on tonne contre elle dans les chaires : et partout ce qui est dit contre elle est applaudi ; nulle part on ne voit s'élever aucune contradiction (1). Pourquoi donc en parler de nouveau? A qui ^era utile un écrit sur l'avarice , si tout le monde la déteste et la méprise ? Oui sans doute , il serait inutile de combattre cette passion , si tous ceux que l'on entend crier contre elle savaient s'en préserver , ou s'en corriger. Mais malheureusement c'est tout le contraire. Il y a autant d'avares dans le monde , qu'il y a d'ennemis de l'avarice. C'est même souvent parce qu'on est avare , que l'on combat l'avarice. On voudrait la détruire dans les autres , afin de la réserver pour soi seul. Tous les intérêts , celui du vendeur et celui de l'acquéreur ; l'intérêt du propriétaire et celui du fermier; l'intérêt du maître et celui du serviteur ; quelquefois même les intérêts des plus proches parents , des maris et des femmes,

(i) Nuniquid non onines isti super eura parabolara snment et loquelaiu icnigmatam ejus; et dicetur : Vae ei qui multiplicat non suaPUs- (juequo et aggravât contra se densum lutum ? Numquid non repente consurgent qui mordeant te : et suscitabuntur lacérantes te ? Hahac.

Page 1