‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 106 sur 281 · II. La religion réprime Tavarice · texte numérisé non relu

II. La religion réprime Tavarice

Le désir de s'enrichir , pour rester légitime , et pour ne pas dégénérer en avarice , doit être modéré. Mais il n'y a ( et il est aisé de le sentir) que la religion qui puisse mettre un frein à une passion aussi impérieuse. La ligne qui sépare le sentiment honnête du péché n'est pas toujours facile à apercevoir : et il est aisé de s'égarer entre deux régions , dont les limites souvent ne sont pas bien marquées. Cependant le chrétien reçoit de la foi des règles dont l'observation exacte le tiendra dans le droit sentier du devoir et l'empêchera de sejeter dans les voies tortueuses de l'iniquité. D'abord il doit soumettre ce désir , comme tous les autres , à la volonté de Dieu. Il lui est permis sans doute de supplier le Seigneur de bénir ses travaux ; mais il doit le demander avec résignation , dans la disposition sincère d'accepter de la main divine , soit le bien , soit le mal qu'elle jugera à propos de lui envoyer (1) ; et de recevoir ses faveurs avec reconnaissance , ses rigueurs avec respect. Il doit ensuite se proposer un but honnête ; c'est-à-dire , ne pas s'occuper de s'enrichir pour se livrer au luxe , ou aux autres dépenses que réprouve l'esprit religieux ; mais avoir en vue de se procurer une aisance honnête ; d'assurer à sa vieillesse une subsistance convenable ; de donner à ses enfants des établissements sortables , et surtout une éducation cultivée et chrétienne. Un autre devoir , imposé par l'Esprit saint , est de ne pas se livrer à des désirs vagues et illimités ; mais de mettre soi-même à ses travaux une borne qu'on ne passe jamais , et surtout de ne jamais soupirer après le bien d'autrui , qu'on ne peut , ni ne doit avoir (2). Un point essentiel encore , en conce-

(i) Si bona suscepimus de manu Dei, mala qaare non suscipiamas? Job. 2 ; lo.

(2) Noli laborare ni diteris : sed prudentiae tuae pone niodura. Ne

SUR L^A VARICE. 181

vant le désir d'augmenter sa fortune , est d'y joindre la résolution ferme , efficace , et dont jamais rien ne puisse détourner , de ne se permettre dans aucun cas des moyens que la justice réprouve , ou que la délicatesse rejette ; et dans les circonstances , qui ne se rencontrent que trop souvent sur la route de la fortune , où le devoir paraît incertain, et qui laissent des doutes sur la légitimité d'une action , de suivre constamment le parti le plus sûr , et de se conduire d'après les conseils de directeurs qui réunissent le double mérite de la piété qui n'a en vue que le bien , et des lumières qui le font découvrir. Enfin le chrétien doit se proposer, dans le cas où les bénédictions divines versées sur son travail le feraient fructifier , de faire de la richesse que Dieu lui enverra l'emploi qu'il lui prescrit (1) , de lui en rendre dans la personne des pauvres la part qui lui appartient (2) , et de se former un trésor dans le ciel de celui que le Seigneur lui aura accordé sur la terre (3). En se tenant fermement attaché à ces principes , le chrétien évitera l'avidité dans le désir, l'âpreté dans la recherche , l'abus dans l'usage : il pourra satisfaire à la fois ses souhaits et sa conscience, et, recueillant avec modération la graisse de la terre , recevoir avec abondance la rosée du ciel.

m. Danger de l'amoar des richesses.

Mais si la richesse n'est pas un obstacle essentiel au

erigas oculos taos ad opes qnas non potes habere. Prov. 23 ; 4, 5. (i) Divitibas hujas secnli praecipe non sublime sapere, neque sperare in incerto divitiarmn , sed in Deo vivo, qui praestat nobis omnia abonde ad fruendum ; bene ageie ; divites fieri in bonis operibus; facile tribuere ; communicare; tbesaurizare sibi fundamentum bonum in futuram : ut appréhendant vitam aeternam. i Tiinoth. 6; 17, 18,

(2) Déclina pauperi sine tristitia anrena toam; et redde debitum tuuni. Eccli. 4 ; 8.

(3) Thesaurizate vobis thesanros in cœlo. Match. 6; 20.

182 SUR l'avarice.

salut, il est certain qu'elle présente des dangers extrêmes, et par les grandes tentations qu'elle suscite , et par les grands devoirs qu'elle impose. Elle éveille toutes les passions , par les facilités qu'elle leur donne de se satisfaire. Elle multiplie tellement les occasions et les manières de pécher , qu'il est très-difficile de se garantir de toutes. Le juste le plus modéré , le plus tranquille , le plus exempt de désirs , a bien de la peine à résister aux tentations qui l'assaillent. Quelle difficulté plus grande n'éprouverezvous pas à les surmonter , quand vos désirs leur donneront une nouvelle activité ? C'est en ce sens que l'Ecclésiastique nous dit : Si tu es riche, tu ne seras pas exempt du péché (1). Le grand apôtre, chargeant son disciple de combattre l'amour des richesses , lui dit , et dans lui il le dit à nous-mêmes , que ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation , et dans les filets du démon , et dans les désirs nombreux et inutiles , qui précipitent les hommes dans la mort et dans la perdition (2). Observons les expressions du docteur des nations : toutes sont précieuses ; toutes présentent à nos méditations un grand fond d'instruction. Il ne parle pas seulement de ceux qui ont un désir ardent , immodéré , de se rendre riches ; qui emploient pour y parvenir des moyens criminels : il montre le danger que courent ceux qui ont la simple volonté de s'enrichir. Ils tombent , dit-il , dans la tentation , parce que la richesse est un appât qui attire ; dans, les filets , parce qu'elle est un lien qui retient. Il déclare, non qu'ils y tomberont , mais qu'ils y tombent : c'est qu'il ne le regarde pas comme une chose incertaine ; c'est qu'entre la richesse et la tentation il y a une connexion intime ; c'est qu'il suffit d'être riche , ou même de vouloir l'être , pour être aussitôt tenté d'en abuser. Il ajoute en-

(i) Si dives fueris , non eris iramunis a delicto. Eccli. ir; lo.

(a) Qui volant divites fieri incidunt in tentationem, et in laqueuni diaboli, et desideria malta inutilia, et nociva , quse mergant homines in interitum et perdilionem. i Timoth. 6; 9.

SUR l'avarice. 183

j fin que le désir de la richesse amène des désirs nombreux, j en donnant mille occupations diverses pour l'acquérir et pour la conserver ; des désirs inutiles , puisqu'il n'y a qu'une seule chose nécessaire, dont détourne le soin de faire fortune ; des désirs nuisibles , et pour le temps , par les chagrins et les soucis qu'ils causent ; et pour l'éternité, en ce qu'après avoir allumé la cupidité, ils finissent , comme conclut saint Paul , par précipiter dans la mort et dans la perdition. Oh I combien il serait à désirer que les conseils de cet apôtre fussent exactement suivis ; que tous ceux qui ont le nécessaire de la vie n'ambitionnassent pas davantage (1); que chacun, content de son état, conservât ses mœurs pures , et exemptes de toute tache d'avarice (2) I Qu'il est magnifique I qu'il serait digne de notre ambition de l'obtenir , cet éloge que fait l'Ecclésiastique du juste dégagé de tout amour des richesses I Heureux le riche qui ne s'est pas laissé éblouir de l'éclat passager de l'or ; qui n'y a pas mis son aflection , qui ne s'est pas laissé emporter à l'ardeur d'en acquérir I Quel est-il cet homme si extraordinaire ? Quelle nation le possède ? Sur quelle plage fait- il son habitation, afin que nous lui donnions les louanges que mérite une vertu aussi parfaite? Sa vie a été une suite de merveilles , d'avoir pu constamment triompher de tentations aussi multipliées , aussi délicates, aussi vives. Mille voies lui étaient ouvertes pour satisfaire cet appétit si universel : sa vertu les lui a fermées. Mille pièges lui étaient tendus pour l'attirer dans cette passion si dangereuse : et il a su s'en garantir. Pour le récompenser d'une fidélité aussi constante , Dieu l'a comblé de ses plus abondantes bénédictions. A la place de ces biens frivoles qu'il a dédaignés , le Seigneur l'a élevé à une éternelle félicité. Son nom glorieux parmi les fidèles sera à jamais honoré de leurs

(i) Habentes alimenta et quibns tegamnr , his contenti simus. i Timoth. 6; 8.

(a) Sinl mores sine avaritia , contenti prcesentihns. Hebr. il; 5.

184 SUR l'avabice.

hommages: et ses aumônes seront l'objet de leur perpétuelle admiration (1).

Page 1