‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 109 sur 281 · VI. L'avarice est odieuse à Dieu · texte numérisé non relu

VI. L'avarice est odieuse à Dieu

Et, ce qui est le plus affreux des malheurs , objet de la colère divine. Parcourez les livres sacrés : vous verrez l'Esprit saint qui les a inspirés tonner contre cette malheureuse passion. Il nous dit, au livre des Proverbes , que les actions de tout avare sont des embûches qu'il tend à son propre sang , des fraudes qu'il machine contre son

188 SDR l'avarice.

âme (Ij. Dans l'Ecclésiastique , que rien n'est plus crr-j uiinel que l'avare (2). Dans Isaïe , que malheur à ceuxj qui ajoutent maison à maison , qui joignent champ à" champ , jusqu'aux confins du pays. Croient-ils devoir habiter seuls la terre (3) ? Dans Jérémie , que celui qui a mis sa confiance dans les trésors sera pris (4). Dans Baruch, que ceux qui thésaurisent l'argent et l'or , dans lesquels les hommes mettent leur confiance , qui acquièrent sans fin , qui sont agités de la passion des richesses , qui ne mettent pas de terme à leurs travaux , ont été exterminés et sont descendus aux enfers (5). Dans Ezéchiel, que Dieu a appesanti ses mains sur l'avarice (6). Dans Amos, que le malheur est destiné à ceux qui sont opulents dans Sien , et qui mettent leur confiance dans la montagne de Samarie, grands de la terre , chefs du peuple, qui marchent avec pompe et avec faste , parmi le peuple d'Israël (7). Et observons que ce ne sont pas seulement les effets criminels de l'avarice , les crimes divers qu'elle fait commettre , que le Seigneur condamne aussi fortement. C'est le sentiment même , c'est le désir de la richesse , c'est l'attachement à la richesse , c'est la confiance dans

(i) Ipsi contra sangainera suum insidiantur; et inolinntnr fraudes contra animas suas : sic semitse oranis avari. Prov. i ; i8, 19.

(2) Avaro nihil scelestias. Eccli. 10 ; 9.

(3) Vae qui conjnngitis doraum ad domum , et agrnm agro copalatis, usque ad terminum loci ! Numquid habitabitis vos soli in medio terrae? Is. S\ 8.

(4) Pro eo quod habuisti fiduciara in manitionibus, et in ihesauris tais, tu quoque capieris. Jerem. 48; 7.

(5) Qni argentuni thesanrizant , et aurum , in qno confidant hotnines, et non est finis acqnisitionis eorum , qui argeutum fabricant, et soliiciti sunl, nec est inventio operani illoium, exterminati sont , et ad inferos descenderunt. Baruch. 3; i8, 19.

(6) Ecce complosi manas meas super avaritiam toam. Ezech. 22; i3.

(7) Vae qui opulenti estis in Sion, et confiditis in monte Samariae, optimates capita populorum , ingredientes pompatice domum Israël. Amos. 6; I.

SUR l'avarice. 189

\a. richesse , c'est le soin inquiet d'acquérir la richesse. Dans la nouvelle loi , la proscription de cet esprit d'intérêt est plus fortement prononcée encore. Voyez le divin Sauveur ne recommander aucune vertu aussi impérieusement que la charité ; ne condamner aucun vice aussi positivement que l'intérêt. Quels termes plus opposés entre eux que la charité fraternelle et l'intérêt ? L'une est un sentiment tendre qui nous porte au bien du prochain : l'autre un instinct exclusif qui rapporte tout à soi. La charité , dit l'Apôtre , ne cherche point ses propres avantages (1) : mais hélas I ajoute-t-il ailleurs, chacun ne s'occupe que de son utilité personnelle (2). La charité travaille sans cesse au bien des autres, même à ses propres dépens ; l'intérêt ne travaille que pour son bien particulier, sans s'embarrasser du détriment du prochain. Tout ce que la charité rassemble, l'intérêt le divise: il oppose tout ce qu'elle réunit. Et puisque la charité est inconteslablement , dans notre religion , la première des vertus , peut-on douter que l'avarice ne soit un des vices les plus criminels? Aussi considérez ce que fait Jésus- Christ pour déraciner cette détestable passion. Dans le décalogue, non seulement l'usurpation , mais même le désir du bien d'autrui était interdit (3). L'Evangile va bien plus loin. Il ordonne de distribuer libéralement ce qu'on a. Il exhorte à ne pas revendiquer ce qui est injustement enlevé , et à ne pas empêcher celui qui emporte l'habit, de prendre même la tunique (4). Pour détruire plus efficacement l'avarice, notre sainte loi crée de nouvelles vertus qui la combattent et l'anéantissent. Pour terminer

(i) Carilas non qnaerit quae sua sunt. i Cor. i3; 5.

(2) Omnes qaae sna sont qaaerunt. Philipp. a; 21.

(3) Non concupisces axorera proximi toi , non domam , non agrnm, non servum , non ancillam, non bovem , non asinum ,et oniversa qnae illius sont. Deitt. 5 ; 2 i .

(4) Ab eo qui anfert libi vestinieniura, etiam tunicam noli prohibere. Omni antem petenti te tribue, et qui aufert quae tua sunt ne répétas. Luc. 6; 29, 3o. Matth, 5; 40, 42.

190 SUR l'avarice.

toutes les disputes sur l'intérêt injuste, elle va jusqu'à exhorter à remettre ce qu'un juste intérêt permet de réclamer (1). Homme qui vous sentez du penchant pour l'argent , ces préceptes , ces conseils vous paraissent bien austères : ils blessent votre sensibilité. Le cheval montre quelquefois sa bouche ensanglantée du frein qui le dirige, et les bêtes féroces, leur peau déchirée par la chaîne qui les retient. Aimeriez-vous mieux les voir aller libres, s'abandonnant à leur impétuosité , à leur fureur ? Plus indompté , plus cruel , l'intérêt a besoin de hens plus forts encore. Est-il étonnant qu'ils paraissent trop durs à ce qu'ils resserrent. Et ce n'est pas seulement l'amour du prochain , c'est aussi l'amour de Dieu que l'attachement désordonné à la richesse étouffe dans le cœur. Il est encore sorti de la bouche de Jésus-Christ cet oracle , que nul ne peut servir à la fois ces deux maîtres , Dieu et l'argent ; et qu'on ne peut chérir l'un sans renoncer à l'autre (2). C'est que ces deux amours sont, parleur nature, absolument exclusifs. Il est de foi que Dieu veut être aimé uniquement ; en sorte que toutes les autres affections soient subordonnées , et même relatives à celle qu'on lui porte. Il est d'expérience constante que l'amour de l'argent , quand il s'est emparé d'un cœur , le remplit tout entier (3), occupe toutes ses pensées, absorbe toutes ses affections , anime tous ses désirs , dirige tous ses mouvements , emploie toutes ses facultés. Le père de famille borne ses devoirs à enrichir ses enfants. Le négociant croit que les obligations de son état consistent à accroître sans bornes sa fortune. L'ecclésiastique ne s'occupe qu'à accumuler des bénéfices. Considérez cet

(i) Jam quidem omnino delictum est in vobis quod jadicia habetis inter vos. Quare non niagis injuriam accipitis? Quare non magis fraudem pan'mini ? i Cor. 6; 7.

(2) ]\emo potest duobus dorainis servire. Aut enim anam odio habebit, et alterum diliget , aut unum sustinebit, et alterum contemnet. Non potestis Deo servire, et mammonje. Matth. 6; 24.

(3) Ubi thésaurus vester est , ibi et cor vestrum erit. Luc. 12 ; 34.

SDR l'avarice. 191

homme qui n'a ni enfants , ni frères , ni amis à qui il doive transmettre sa fortune ; voyez-le sans cesse occupé de l'or : ses yeux ne se rassasient pas de le contempler ; ses mains ne se lassent pas de l'entasser (1). A juger de tous ces hommes par leurs actions, on croirait qu'ils n'ont été créés que pour amasser de l'argent (2). En réfléchissant sur cette contrariété si forte entre l'esprit de la religion et l'esprit d'intérêt , sur cette opposition si formelle entre Tamour de Dieu et l'amour de la richesse , pouvons-nous être étonnés du terrible anathème prononcé par Jésus-Christ , non pas précisément contre les riches , mais contre ceux qui mettent leur confiance dans la richesse : qu'il leur est plus difficile d'entrer dans le royaume des cieux , qu'à un câble de passer par le trou d'une aiguille (3).

Ce serait un travail infini de réunir tous les foudres que l'Esprit divin , qui a dicté les hvres saints , lance dans une multitude d'endroits contre les amateurs de la richesse. Nous passerions aussi de beaucoup les bornes que nous nous prescrivons, si nous rappelions ce que tous les saints Pères en ont dit unanimement. Mais pour sentir combien est funeste cette passion , considérons combien en est forte la tentation , combien en sont déplorables les effets.

Page 1