‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 134 sur 281 · XV. Ganses de la détraction · texte numérisé non relu

XV. Ganses de la détraction

Des funestes effets que produit la détraction , passant aux causes qui la produisent elle-même , nous y trouvons de nouveaux motifs de la détester , et de nous en préserver. Si , lorsqu'une médisance ou une calomnie est proférée , celui dont l'œil pénètre jusqu'au fond des cœurs révélait aux assistants le motif secret qui meut le détracteur , de quelle confusion il le couvrirait I C'est dans le cœur qu'est la source des détractions : la bouche n'est que le canal par lequel elles se répandent. Ce sont les passions , fermentant dans le cœur , qui font explosion , et vomissent ce malheureux péché. Il 'y a autant de genres de détractions qu'il y a de passions dans l'homme.

Détraction d'orgueil: le superbe Aman n*a pas vu Mardochée fléchir le genou devant lui , toute la nation juive sera calomniée. Blessé de toute grandeur qui s'élève devant la sienne , l'orgueilleux travaille à la rabaisser. Il imagine se donner ce qu'il ôte aux autres ; et croit que son mérite brillera d'un plus grand éclat , quand il sera parvenu à ternir le leur, et à en faire comme l'ombre du tableau. En dénigrant son prochain , il s'arroge sur lui une supériorité. La censure qu'il exerce est comme un acte d'autorité , de répréhension , dans lequel il se complaît. Il affecte la prétention de se connaître en hommes , et croit la justifier , quand il en critique beaucoup. Il imagine faire parade d'esprit parce qu'il fait étalage de méchancetés , et se rendre agréable aux sociétés où il se trouve , en déchirant celles qui sont éloignées.

Détraction d'envie : tourmenté du bien d'autrui , l'envieux est sans cesse occupé à le lui enlever. Mais les moyens de violence lui sont, ou impraticables, ou dangereux : impuissant ou timide , il ne peut ou il n'ose en faire usage. La détraction est une arme dont tout le mande peut se servir. Les mains les plus faibles , les plus

lâches , sont capables de décocher de loin ce trait fatal. Enhardi par la sécurité que lui donne l'éloignement , fortifié de l'impossibilité où l'on est de se défendre , l'envieux attaque sans ménagement tout ce qui lui fait ombrage. Il ternit la gloire dont l'éclat trop vif blesse ses yeux. Il sape un crédit dont la hauteur le domine. Il décrie un mérite dont la réputation l'importune. Il dénigre des talents, qu'il sent supérieurs aux siens. Il calomnie une vertu dont la pureté l'offusque , et lui semble un reproche de sa vie. Tout bienfaisant qu'il est dans ses œuvres , tout saint qu'il est dans sa doctrine , tout irréprochable qu'il est dans sa vie , tout grand qu'il est dans ses miracles , Jésus-Christ n'échappe pas aux traits envenimés de l'envie. C'est sa suprême perfection elle-même qui les attire sur lui.

Détraction de haine : cette violente passion , entrant dans le cœur , le corrompt totalement , comme un poison pestilentiel , introduit dans le corps , change en pus toute la masse des humeurs. L'homme qui s'y abandonne verse sans pudeur et sans retenue le fiel dont il est plein sur les objets qu'il a en butte. La haine de Séméi lui faisait vomir des calomnies contre l'oint du Seigneur. L'amour rebuté , et changé en haine , livre Joseph et Suzanne aux plus injustes accusations. Il n'y a rien que le haineux ne se permette : il n'y a ni frein qui le retienne , ni considération qui l'arrête , ni remontrance qui le ramène , ni prière qui le fléchisse , ni service qui le touche , ni même souvent intérêt personnel qui lui fasse impression. Pour perdre dans l'opinion pubhque celui qu'il déteste , il risquera , s'il le faut , de s'y perdre lui-même.

Détraction d'intérêt : il n'y a pas un genre d'intérêt qui ne produise ce malheureux péché. C'est la concurrence du crédit qui porte le négociant à déchirer la réputation de ceux qui exercent le même commerce. C'est la rivalité de passion qui pousse le libertin à décrier celui qu'il veut supplanter , ou par qui il craint de Têtre. C'est l'ambition des grandeurs qui inspire aux courtisans de

Darius leurs calomnies contre Daniel , et qui a suggéré constamment à ceux de tous les temps et de toutes les cours , comme moyen principal de leurs intrigues , la détraction de ceux dont ils voulaient ou abattre ou prévenir la faveur. Souvent c'est un intérêt plus bas qui aiguise la langue du méchant. C'est le désir de se rendre agréable qui lui fait déchirer ceux que l'homme puissant n'aime pas. On est par adulation ce qu'on ne serait point par caractère. On se rend criminel pour une passion dont on n'est pas possédé : et , ce qui est plus vil que d'exercer ses haines personnelles , on se fait humblement le ministre de la haine d'aulrui. Pour mériter la faveur de Saùl, l'infâme Doeg n'hésite pas à servir son injuste aversion contre David , et à faire égorger , par ses abominables accusations, le vertueux Achimelech et quatre-vingts prêtres du Seigneur (1).

Détraction de légèreté : une curiosité téméraire engage à s'informer de ce qu'il y a de plus secret dans la vie du prochain ; une loquacité dangereuse porte à le publier. Le curieux est presque toujours rapporteur ; c'est pour le plaisir de répandre , qu'il se donne le soin d'amasser. Combien d'hommes jugent avant d'avoir réfléchi , parlent avant d'avoir pensé , condamnent avant d'avoir examiné I La malignité tourne à son profit cette dangereuse précipitation. Elle voit le mal où il est et où il n'est pas ; et s'empresse de le montrer comme elle le voit, ou comme elle veut le voir : elle s'en délasse de son oisiveté , et en amuse celle d'autrui.

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