XVI. Excases qu'allèguent les détracteurs
Toute criminelle dans sa nature , toute vicieuse dans son principe , toute funeste dans ses effets qu'est la détraction , elle a cependant la prétention de se justifier. Il n'y a pas un médisant qui s'avoue coupable , et qui ,
(t) V. I. Reg. 22; 9. et seq.
pour se laver de ce péché , n'allègue quelques excuses particulières.
Quelques - uns prétendent que leur médisance est exempte de blâme , parce que ce n'est pas pour nuire au prochain qu'ils l'ont proférée. C'est uniquement , disentils , par légèreté , par manière d'entretien , pour égayer la conversation par d'innocentes railleries. Je pourrais demander d'abord à la plupart d'entre eux si c'est uniquement la légèreté qui les emporte ; si la malveillance n'a aucune part à leurs mauvais discours ; et pourquoi c'est toujours contre les mêmes personnes qu'ils les dirigent. Je pourrais leur observer de plus qu'ils s'irriteraient contre une pareille légèreté qui les attaquerait ; et que dans le fait jamais la leur ne se tourne contre euxmêmes. S'ils avaient pour le prochain la charité qui leur est prescrite, ils le traiteraient comme eux. Mais mettant à l'écart ces considérations , qui sont cependant importantes , convenant même que la médisance de pure légèreté est moins criminelle dans son principe que celle qui a pour motif le désir de nuire , je dis qu'elle est également funeste dans ses effets ; que l'on doit , par conséquent également s'en abstenir. La raillerie est peut-être légère pour vous : elle est grave pour celui qui en est l'objet. Que lui importe si c'est par méchanceté , ou par légèreté que vous déchirez sa réputation ? Sera-ce une consolation pour lui que le trait , dont vous aurez percé le cœur, ait été lancé en riant (1). Ne pouvez-vous donc rendre vos conversations intéressantes et agréables^ qu'aux dépens de la charité et de la justice ? Quel barbare divertissement , que celui qui porte la douleur dans le sein d'un frère , qui lui enlève ce qu'il a de plus précieux I Quelle idée doit-on prendre d'un cœur capable de goûter d'aussi cruels plaisirs I
(i) Sicut noxius est, qui mittit sagittas et lanceas in mortem : ita vir, qui frauJulenter nocet amico snu ; et cum faerit dcprebewsus , dicit : Ludens feci. Prov. 26: 18.
D'autres médisants croient se justifier en disant qu'ils ne font qu'un tort bien léger ; qu'ils ne relèvent que des défauts peu importants. En sont-ils juges compétents? En penseraient-ils de même , si c'était sur eux que tombât la détraction ? Savent-ils le chagrin que leur frère en ressent ? Et depuis quand un tort fait au prochain n'estil plus coupable , parce qu'il n'est pas aussi grand qu'il pourrait l'être ? Un péché cesse-t-il d'être grave , parce qu'il pourrait l'être davantage ? Pour rendre la détraction criminelle , il n'est pas nécessaire qu'elle ruine , qu'elle détruise entièrement une réputation ; il suffit de lui porter atteinte.
D'autres se jugent quittes de tout tort envers Dieu et envers le prochain , parce qu'ils n'ont rien dit que de vrai. Ainsi , selon eux , la calomnie seule est vicieuse : la médisance est innocente. Il n'y a personne qui n'ait horreur de la calomnie , qui n'en rejette le soupçon avec indignation ; et cependant il n'y a presque aucun médisant qui en soit exempt. Il est difficile de se tenir dans les bornes de la vérité, quand on s'est permis de franchir celles de la charité. De la médisance à la calomnie le passage est si court , le pas si glissant , la pente si rapide , qu'il est rare de s'y arrêter. La détraction a pu être fondée sur des vérités ; mais elle est presque toujours accompagnée de mensonge. Ne nous abusons pas : tout ce qui est ajouté au vrai est faux ; et l'exagération qui aggrave les fautes ; et les circonstances que l'on y joint ; et les couleurs dont on les orne ; et les conjectures que l'on y mêle ; et les interprétations qu'on leur donne ; et les intentions qu'on leur suppose , font tout à coup dégénérer la médisance en une véritable calomnie. Et quand il serait certain que vous n'avez pas passé la ligne si délicate qui sépare ces deux péchés , votre conscience devraitelle vous laisser tranquille ? La faute de votre frère était un secret , vous deviez le respecter. Vous n'avez pas droit de la tirer de ses ténèbres , pour la produire au giand jour. C'était un péché , vous en avez fait un scandale. C'était un feu caché sous la cendre , que personne
ne voyait , qui ne nuisait à personne ; en le découvrant , vous en avez fait une flamme , qui éclate à tous les yeux, et qui portera de tous côtés l'embrasement.
On voit aussi des médisants s'excuser sur ce qu'ils ne sont pas les premiers auteurs de la détraction. Ils ne font que répéter ce qu'ils ont entendu. L'indiscrétion ou la méchanceté d'autrui autorise-t-elle la leur? Un péché est-il l'excuse d'un autre péché ? Tu as entendu , dit l'Ecclésiastique , une parole contre ton prochain : qu'elle meure dans toi (1). En la répandant , on se Tapproprie , on se rend garant de sa vérité , responsable de ses suites. Un propos entendu est-il une caution bien sûre contre la calomnie ? Combien de fables se débitent sur des autorités équivoques, suspectes, vicieuses I
Quel grand mal ai-je donc commis , dit un autre? Je n'ai communiqué ce que je savais qu'à une seule personne ; je lui ai même expressément recommandé le secret. Malheureux , en croyant vous justifier, vous vous condamnez- Croyant le secret nécessaire , pourquoi ne le gardez-vous pas? Voulant qu'une faute soit ignorée, comment la révélez-vous?DemaDder le secret, c'est avouer que vous avez tort d'y manquer; c'est recommander à celui que vous admettez à votre confidence d'être plus charitable , moins injuste que vous. Vous croyez- vous le droit de ruiner une réputation , même auprès d'un seul ami? Le secret que vous demandez ne forme-t-il pas même une malignité , puisqu'il ôte le moyen de se justifier? Et qui vous répond que ce confident sera plus discret que vous ; qu'il n'aura pas à son tour d'autres confidents? De secret en secret la diffamation deviendra générale. La source étaitfaible, presque imperceptible ; en faisant du chemin elle grossira , et deviendra une inondation. On se rejette aussi sur la publicité. On n'a fait que répéter ce que tout le monde dit, ce qui est le bruit com-
(i) Audisti verbam adversus proxiraum tnam; commoriatur in te.. Eccli. 19; 10.
muii. Je l'ai déjà observé , la publicité peut excuser la médisance ; mais c'est seulement lorsqu'elle réunit deux conditions ; l'universalité qui renferme sans exception tout le monde : la certitude qui exclut absolument tout doute. Si vous avez étendu la connaissance du fait , en l'apprenant à quelqu'un qui l'ignorât, ou si vous en avez fortifié la persuasion, en convainquant quelqu'un qui en doutât, vous vous êtes rendu coupable de détraction. Distinguons avec soin les propos publics , et la notoriété publique. Combien de bruits publics se sont trouvés être de faux bruits ? Les atroces calomnies des ennemis de Jésus-Christ étaient-elles devenues légitimes, parce qu'ils étaient parvenus à les répandre généralement ? Les pierres que beaucoup d'autres lancent contre votre frère ne vous autorisent pas à lui en jeter.
Une autre excuse plus déraisonnable , plus coupable encore que toutes les autres , grand Dieu I le croirait-on, si on ne le voyait tous les jours ? c'est votre religion qui la suggère. C'est par l'intérêt de Dieu , qu'on justifie l'infraction de son précepte. On prétend l'honorer en déshonorant le prochain. On appelle haine du péché l'aigreur contre les pécheurs. On érige la détraction en vertu. On qualifie du nom de zèle la violation de la charité, comme si le privilège du zèle était de dispenser de la charité : comme si le zèle était autre chose que la charité elle-même portée à son plus haut degré. Le vrai zèle , le zèle chrétien cherche le salut , et non la diffamation du prochain, il désire d'édifier, il craint de nuire. Loin de rechercher les fautes, il voudrait se les cacher. Plus touché du malheur que scandalisé du péché, il gémit, et se garde bien de le publier. C'est le zèle indiscret, le zèle amer, le zèle hypocrite , la prétention du zèle , qui , sous prétexte de remédier aux scandales , les répand ; qui fait pécher en public ceux qui n'avaient péché qu'en secret; qui tire, des ténèbres où ils étaient ensevelis , des péchés morts pour le monde , en fait exhaler la corruption , et leur donne la contagion du mauvais exemple ; qui découvre la lèpre cachée , en infecte ceux à qui il la dévoile. Si c'est effec-
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tivement le zèle du salut de vos frères qui vous porte à parler d'eux , rendez hommage à leurs vertus , publiez les actions de piété , de charité , que leur humilité tient renfermées. En les répandant au grand jour, donnez d'utiles leçons aux âmes peu instruites , de salutaires exhortations aux âmes languissantes , de puissants encouragements aux âmes timides. A ces traits je reconnaîtrai le véritable esprit de la plus sainte , de la plus bienfaisante des religions: je reconnaîtrai le zèle chrétien, qui ne s'occupe que de la gloire de Dieu et du bonheur des hommes : je reconnaîtrai ce feu sacré que Jésus-Christ est venu apporter à la terre , et dont il veut l'embraser (1) ; cette flamme pure , qui échauffant les cœurs de l'amour du prochain , y consume tout sentiment de malveillance.