VIII. La perte dn temps est irréparable
Et tout celui que vous avez consumé est devenu irréparable. Les autres pertes de cette vie peuvent être réparées ou compensées. Les biens dont vous fûtes dépouillé, vous avez l'espoir de les recouvrer, ou d'en acquérir d'autres. Vous avez la perspective de vous voir rétabli dans vos dignités , ou d'en obtenir de nouvelles. La calomnie passe , et la réputation se lave des taches qu'elle lui avait faites. De nouveaux amis peuvent vous consoler de ceux qui vous ont été enlevés. Les enfants, issus de vous , remplaceront dans votre tendresse les parents dont vous déplorez la mort. Le temps , qui lui - même répare , ou du moins adoucit toutes les autres pertes , le temps est le seul bien dont la perte n'est susceptible , ni de réparation , ni de dédommagement. Toute la puissance humaine ne peut , ni fixer le temps, comme Josué, ni le faire rétrograder, comme Isaie. Elles ont fui avec rapidité , nos premières années , et nous ne les reverrons plus. Les dernières s'écouleront avec la même célérité ; et une fois passées , jamais elles ne reviendront. Nous parcourons une route où nous ne repasserons plus (1). Une barrière insurmontable nous interdit le retour.
IX Le temps est ce qu'on perd le plus volontiers.
Et cependant ce temps si précieux , par l'importance de sa destination , par la brièveté de sa durée , par l'incertitude de son terme , par l'irréparabilité de sa perte, est la chose dont on fait le moins de cas. Quoique de luimême il s'échappe sans cesse , il est encore à charge. Tout le plan de la vie , toute la disposition des heures et
(r) Brèves anni'transennt ; et semitam per quam non revertar arabulo. Job. i6 ; 2 3.
SUR l'oisiveté. 289
(.les moments, n'est que l'art de perdre le temps. La grande , l'universelle occupation du monde, c'est la dissipation. Tout ce qu'on a de talents est employé à imaginer de nouveaux amusements ; tout ce qu'on a de moyens , à les multiplier, à les varier sans cesse; tout ce qu'c>n a de facultés , à les faire succéder sans interruption. Il existe une sorte de conspiration générale , dont l'objet (qu'on ine pardonne cette expression devenue familière parmi nous , et malheureusement trop exacte ) , dont l'objet est de tuer le temps. Il semble que ce soit ua ennemi commun , dont on ait à se défaire.
Et comment conciliez- vous ces soins assidus pour perdre le temps, avec vos plaintes continuelles sur la promptitude avec laquelle il s'écoule ? Etonnante contradiction de l'homme oisif I II veut , et en même temps il ne veut pas, dit le Sage (1). Nous vous entendons sans cesse répéter que le temps passe avec une effrayante rapidité. Les faits séparés de vous par un intervalle de plusieurs années , il vous semble y toucher encore. Les dernières années surtout , celles qui viennent de s'écouler , quelque fécondes en événements , quelque désastreuses pour vous qu'elles aient pu être , vous paraissent n'avoir duré que peu de jours : et vous ne vous occupez qu'à abréger celles qui vous restent. Ainsi la rapidité du temps vous effraie : et cependant sa lenteur vous pèse. Vous vous lamentez de sa célérité, et vous vous efforcez de l'accélérer. Vous trouvez qu'il a passé trop vite, et vous ne soupirez qu'à le voir passer plus vite encore. Vous ne rêvez qu'au temps futur , votre imagination vous y reporte sans cesse. Toutes vos idées y sont fixées , toutes vos vues y tendent. Ainsi , tout à la fois tourmenté du regret du passé , et agité du désir de l'avenir, vous trouvez que la vieillesse s'avance trop précipitamment , et vous courez vous - même au devant d'elle. Vous déplo-
(i) Vult, et non vult piger. Prov. i3; 4. II. Consid. sur la Mor. dire t.
290 SDB l'oisiveté.
rez la brièveté de votre vie : et dans votre esprit vous vous rapprochez continuellement de son terme. Il se réalise tous les jours cet oracle de l'Esprit saint : Le paresseux se consume en vains souhaits. Comme il ne veut employer à rien ses mains , il passe ses journées à former des désirs (1).