‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 165 sur 281 · XI. Le travail est dû à la société · texte numérisé non relu

XI. Le travail est dû à la société

Vous êtes membre d'une société ; mais ce n'est pas vous qui l'avez formée. Ce n'est pas vous qui vous y êtes placé. La société entière est l'ouvrage de la Providence , et le poste que vous y occupez vous a été assigné par elle. Pensez-vous qu'elle vous ait mis dans la société pour en être le fardeau ? La sagesse infinie ne fait point d'ouvrages inutiles. Croyez-vous avoir droit aux avantages de la société , sans être soumis à ses charges ? La Justice suprême n'admet point d'odieuses préférences. En

(i) Fili, conserva tempus. EccU. i4; 2 3.

{i) Non defrauderis a die bono : et particala boni doni non te praetereat. /^iV. i4; 14.

SUR l'oisiveté. 293

réunissant les hommes dans l'ordre social , Dieu leur en a imposé les obligations ; et c'est du travail de chacun qu'il fait résulter le bien commun de tous. Ainsi , lorsqu'il créait l'univers , il fit dépendre sa conservation et son harmonie , du mouvement constant et régulier de toutes ses parties. Voyez tout ce qui existe de matière dans le monde , dans une agitation continuelle , suivre l'impulsion que lui donna la main créatrice, et obéir constamment à la loi qui lui ordonne d'agir. De même et par une loi semblable dans la société politique , tout est mis en action. Depuis le souverain accablé du poids de la sollicitude universelle , jusqu'au moindre de ses sujets, tous les individus , toutes les professions , par leurs diverses fonctions , travaillent au maintien et à la splendeur de l'état. Chacun , en opéranc un bien particulier, coopère au bien général. C'est du concours de leurs efforts séparés , 7nais dirigés vers un même but , que se forme l'ordre public. C'est du produit de leur travaux , réparti dans les diverses classes , que se compose la prospérité commune. Chacun y apporte et en retire ; tous travaillent et jouissent. L'édifice de la société est fondé entièrement sur ce concert de travaux qui , tous différents , sont , et le résultat d'un seul principe , et la cause d'un effet commun. C'est connue une voûte que soutient son propre poids , et dont chaque partie , à la fois fardeau et soutien, supporte et est supportée. Elles partent de divers points : un même point les réunit et les consolide.

En prétendant vous affranchir du travail , vous vous rendez coupable envers Dieu et envers les hommes. Vous désobéissez à Dieu; vous intervertissez l'ordre que sa Providence a établi. Tandis que toutes ses autres créatures concourent , chacune à sa manière , à l'exécution de son plan , vous seul refusez d'y concourir. Allez , vous dit -il au livre des Proverbes , allez vous instruire auprès de la fourmi ; considérez ses travaux , et apprenez

294 SUR l'oisiveté.

d'uQ vil insecte en quoi consiste la sagesse (1). Yous vous chargez vis-à-vis de vos frères d'une injustice manifeste. Vous percevez le tribut du travail d'autrui , et vous n'apportez pas le tribut du vôtre. Votre probité rougirait de contracter un pareil engagement dans vos affaires particulières , de former une société dont vous retireriez tous les avantages , sans en supporter aucune charge. Les lois la condamnent , la morale la reprouve , l'honneur la rejette. Ce que vous n'oseriez faire envers quelqu'un de vos concitoyens , vous n'en avez pas honte vis-à-vis de leur universalité.

Et pourquoi donc êtes- vous dans le monde , si vous n'y faites rien ? Vous restez dans l'état civil , comme les branches gourmandes , non-seulement inutiles , mais parasites , qui , ne donnant pas de fruits attirent à elles la sève qui en produirait , et que la main du cultivateur retranche av^c un soin continuel. Vous occupez , sans aucun profil pour la société et même à son préjudice , la place que ferait valoir un citoyen utile. A charge à la patrie par votre inutilité , vous lui nuisez encore par les services dont vous la privez.

Page 1