XXI. Oisiveté des jeunes gens
11 viendra cet âge si désiré , hélas I et nos mœurs qui se dégradaient chaque jour, nos malheureux usages l'avaient encore avancé parmi nous dans les derniers temps, ce moment si dangereux où, sortis des études auxquelles on avait astreint leur enfance, les jeunes gens commençaient à se répandre dans le monde. Tel qu'un ressort qui se lâche avec d'autant plus de violence qu'il avait été plus fortement comprimé, ou tel qu'un coursier qui, ayant brisé son frein, s'élance et renverse tout ce qui s'oppose à son emportement, telle leur liberté longtemps contenue, échappée enfin de ses entraves, s'abandonne à l'impétuosité de son essor, et ne connaît plus ni mesure, ni obstacle. Qui est-ce qui a vécu dans le : grand monde, et qui n'a pas vu quelle était la vie de I cette jeunesse si prématurément répandue dans nos sojciétés? Elle semblait n'avoir plus d'autre devoir, que de |se dédommager, par un désœuvrement continuel, de l'application dans laquelle on avait retenue ses premières années. Le matin des courses de toilette en toilette ; le soir des assemblées et des spectacles; la nuit des jeux où la perte de leur fortune était leur moindre danger, voilà, personne ne l'ignore, tout le cercle de la vie de nos jeunes gens : et s'il faut y ajouter quelque chose, ce n'est que d'autres déportements plus coupables encore.
Et c'est par là, c'est par cette vie continuellement dissipée, qu'ils se préparent aux emplois qu'ils doivent remphr un jour. C'est de cette profonde fainéantise, tout chargés de l'ignorance qu'ils y auront amassée , qu'ils passeront , les uns dans le sanctuaire , pour instruire les fidèles ; les autres sur les tribunaux , pour juger les peuples ; d'autres encore dans le barreau^ pour interpréter les lois ; ceux-ci dans les places élevées, pour administrer les provinces et les états ;
306 SUR l'oisiveté.
ceux-là dans les camps, pour commander et conduire les légions. 0 religion I ô patrie ! voilà donc vos ressources : voilà tout ce qui vous reste, pour réparer vos pertesl
Nous entendons continuellement déplorer , et avec trop juste raison, la dégénération de l'esprit humain. On se plaint que la nature n'enfante plus ces esprits supérieurs, ces esprits profonds, ces génies vastes, qui ont honoré les générations précédentes. Dans le temps où leur secours serait le plus nécessaire, on les cherche , et on ne les trouve pas. Le siècle est baissé, dit- on ; et peutil ne pas l'être, quand la source des lumières, des connaissances , de toute espèce de capacité, est baissée, et presque tarie? N'accusons pas la nature de nos propres torts. La nature aura beau enfanter des génies, si, dans la frivolité à laquelle ils livrent des années où ils devraient former leur raison, ils perdent l'usage de la réflexion ; s'ils y contractent une habitude de légèreté qui les suivra toute leur vie. Le sol le plus fertile ne produit que par la culture. Le glaive le plus tranchant, s'il reste toujours dans le fourreau, se charge d'une rouille qui l'émousse et finit par le consumer.
A Dieu ne plaise qu'un ministère, établi pour combattre les vices, dégénère dans notre bouche en une censure des personnes. Loin de moi l'idée de présenter à la critique aucun objet particulier. Mais que chacun rappelle lui-même à sa mémoire les hommes qu'il a été à portée de connaître. Combien d'entre eux, faits, par leur talents naturels, et par les qualités de leur esprit, pour s'élever à la considération publique, et rendre à leur patrie d'utiles services, ont dû à la dissipation de leur jeunesse l'obscurité et la nuUité de toute leur vie? Combiens d'autres, transportés du sein de leur désœuvrement dans les emplois importants, y ont donné le spectacle scandaleux de la légèreté et de l'incapacité auxquelles ils s'étaient condamnés eux-mêmes I Combien d'esprits, nés justes et droits, ont été égarés par leur fatale oisiveté, qui les a livrés vides de connaissances, et dépourvus de lumières, à des systèmes séducteurs I Des
SDR l'oisiveté. 307
maximes spécieuses et adroitement présentées, de liberté, d'ordre, de bien public, de réforme, abusent facilement les esprits ardents et irréfléchis. Comment pourraient en découvrir les vices, en démêler les dangers, ces êtres superficiels, à qui toute méditation est étrangère, toute étude fastidieuse, toute application pénible? Ils saisissent les grands intérêts de l'état avec le même emportement, et les traitent avec la même légèreté que leurs plaisirs ; apportant pour toute préparation aux importantes affaires qu'ils se mêlent de décider, la présomption de l'ignorance, et la suffisance de l'incapacité.
O jeunes gens, jeunes gens, espoir de la patrie, ressource des générations à venir, écoutez avec indulgence une voix qu'anime le plus tendre intérêt pour votre bonheur, et à qui l'âge , et quelque expérience donnent des droits à votre croyance I Contemplez l'avenir que vous prépare votre continuel désœuvrement. Envisagez l'alternative où vous vous mettez, ou d'être à perpétuité rejetés de tous emplois, dont il vous aura fait déclarer indignes ; ou ce qui serait plus douloureux encore, de les obtenir, mais pour vous y avilir, et pour traîner dans la honte, des jours dévoués au mépris universel. Vous êtes maintenant dans l'âge favorable où l'étude, plus nécessaire, est en même temps plus facile. Votre esprit . jeune encore, peut facilement se plier à l'usage si précieux de Tapphcation. Malheureux, vous pourriez aujourd'hui vous y livrer sans peine, et vous ne le voulez pas: plus malheureux encore un jour, vous le désirerez ardemment, et vous ne le pourrez plus. La dissipation sera devenue pour vous un besoin ; toute application, une fatigue insupportable. A votre goût pour la frivolité se sera jointe une habitude insurmontable : et vous ferez d'inutiles efforts pour assujettir votre esprit à une contention dont vous l'aurez rendu incapable. JNe vous abusez pas du vain espoir de trouver, dans la maturité de l'âge, une solidité d'idées que vous n'aurez pas acquise dans votre jeunesse. Cherchez où il vous plaira : où trou-
308 SUR l'oisiveté. '1
verez-vous une vie appliquée et laborieuse, à la suite d'une jeunesse dissipée ?