V. Tout péché est défenda
Quelque peu considérable que soit la matière d'un péché , c'est un péché , et dès lors une action absolument interdite. Celle qui à raison, ou du défaut de volonté , ou de circonstances excusantes , cesse d'être défendue , par cela même cesse d'être un péché. Dans les préceptes que donne à son fils le saint homme Tobie , il lui défend , non-seulement de tomber dans des péchés mortels , mais de ne jamais consentir à aucun péché (1). Le grand apôtre recommande aux justes de Corinthe de veiller pour ne pas pécher (2). Il conjure le Seigneur de ne pas permettre qu'ils fassent jamais rien de mauvais (3). Il ordonne à ses disciples de Thessalonique de s'abstenir de tout espèce de mal (4).
Tout péché est une offense faite à Dieu. Vous ne pouvez vous dissimuler qu'en le commettant vous lui déplaisez , vous allez contre sa volonté. En considérant sa grandeur infinie , son autorité suprême, qui osera dire qu'une désobéissance à ses lois soit une légère faute? Mallieur, nous fait-il dire par son prophète , à qui ose contredire son créateur (5). Le Seigneui' est un Dieu infiniment
(i) Omnibus antera diebus vitae taae in mente babeto Deum ; et cave ne aliqnando peccato consentias. Tob. 4 ; 6.
(2) Evigilate, jnsti, et nolite peccare. i Cor. i5; 34.
(3) Oraraus autem Denm ut nihil mali faciatis. a Cor. i3; 7.
(4) Ab omni specie mala abstinete vos. i Thessal. 5; 22.
(5) "Vae qui contradicit fictori suo. Is, 45; 9.
ET LA TIEDEUR. 3l7
saint; il hait essentiellement tout péché. Le Seigneur est un Dieu jaloux , qui ne souffre pas qu'on lui préfère , ni même qu'on lui compare quoi que ce soit. Le consentement donné à un péché quelconque est une préférence accordée à la créature sur lui , au plaisir que procure le péché sur le devoir qu'impose sa loi. Le Seigneur est un Dieu bon , qui nous a comblés , qui nous comble continuellement de ses dons. Est-ce lui témoigner notre reconnaissance que de l'offenser volontairement , et de nous mettre peu en peine de violer sa loi , quand nous ne courons que le risque de lui déplaire ? Le Seigneur est un Dieu exigeant , qui veut être aimé de tout notre cœur , de toute notre âme , de toutes nos forces. Est-ce l'aimer ainsi, que de faire de plein gré ce qui lui est désagréable ? Quand j'aime un de mes semblables, ce qui m'occupe est de faire ce que je sais devoir lui plaire , et non de calculer méticuleusement jusqu'à quel point je puis lui déplaire sans m'attirer sa vengeance. Je me garde bien de lui faire de petites offenses , des incivilités , sous prétexte que ce ne sont pas des outrages. Et je prétendrais aimer Dieu , en faisant ce qu'il m'interdit , ce qu'il a en horreur , ce dont il se tient offensé. Quel serait cet amour si semblable à de la haine ? Tout péché est opposé au premier, au plus grand commandement , à la principale, à la plus essentielle des vertus , à cette charité sans laquelle toutes les autres vertus les plus héroïques ne sont rien , toutes les œuvres les plus méritoires n'ont aucun prix .
VI. Le péché véniel est un mal supérieur à tous les maux temporels.
Prenons donc du péché véniel l'idée que Dieu en connaît : c'est évidemment la seule juste , la seule raisonnable. A ses yeux , et il en doit être de même aux nôtres , devant ce mal si énorme , tous les maux temporels , qui nous affectent si vivement, ne peuvent aucunement en-
trer en comparaison. Réunissez dans votre imagination tous les biens de ce monde qu'il est possible à l'homme de produire , tous les mallieurs qu'il est en son pouvoir de prévenir. Il ne lui est pas permis de se procurer les uns, de détourner les autres , s'il doit lui en coûter un seul péché véniel. Allez encore plus loin : concevez les biens de l'ordre spirituel les plus abondants , les plus magnifiques , la conversion de tout un peuple ^ le salut éternel du genre humain entier , vous ne devriez pas encore , pour les opérer , consentir au plus léger péché. Dieu rejetterait cette gloire acquise à un tel prix. Quelque vif que soit son amour pour les hommes , quelque ardent que soit son désir de les sauver , son aversion pour tout péché est plus forte encore.