‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 183 sur 281 · VIII. Le péché véniel conduit au mortel · texte numérisé non relu

VIII. Le péché véniel conduit au mortel

Ce qui montre encore combien elle est déraisonnable , ce sont les suites meurtrières qu'entrainent après elles les fautes vénielles. L'efl'et le plus fâcheux des maladies est de conduire à la mort. Le péché véniel est la maladie de l'âme : il la conduit de même au grand crime qui est sa mort. Il l'y conduit , et directement , en augmentant

(i) Non intrabit in eaiu aliquod coinquinatum. Apoc. 21; 27.

(2) Dico autem vobis qnoniam omne verbuin otiosum qnod locuti fuerint horaines , reddent rationem de eo in die judicii. Matth. 12; 36.

(3) Si cujus opus arserit, detrimentum patielur : ipse autem salvus erit , sic tamen qaasi perignem. i Cor. 3; i5.

le penchant qui l'y entraîne, et indirectement, enlevant les obstacles qui l'arrêtent.

Quand nous disons que le péché véniel conduit au péché mortel , ce n'est pas en ce sens qu'il change de nature , et que, de véniel qu'il était, il devienne mortel. Entre ces deux genres de péchés , il y a une ligne de séparation qui empêche qu'en eux-mêmes ils ne puissent se confondre. Nous pouvons ne pas l'apercevoir : elle ne peut pas ne point exister. Tant que la matière reste également légère , ou le consentement pareillement imparfait , la faute demeure toujours dans la classe de celles qui ne donnent pas la mort. Nous n'entendons pas non plus que plusieurs péchés véniels puissent , même par leur grand nombre , égaler la malice, attirer les châtiments éternels d'un seul péché mortel. Quelque graves , quelque multipliées que soient les maladies , il y a toujours , entre cet état et la mort , un intervalle. Nous disons que le péché véniel prépare au péché mortel ; qu'il met dans le cœur une tendance à le commettre ; qu'il fortifie les inclinations qui y portent ; qu'il en est une disposition prochaine ; qu'il est la voie qui y aboutit, et qu'en la suivant on ne peut manquer d'arriver à ce terme fatal.

Nous disons en la suivant. Car il ne faut pas croire qu'un seul péché véniel opère la ruine entière de l'âme. Il la commence : il est le premier pas de cette route funeste. Ces imperfections, que l'on regarde comme légères, produisent dans l'âme des impressions qui la rendent plus languissante pour le bien, plus active pour le mal. Toute raillerie affaiblit la charité : toute complaisance d'amour-propre diminue l'humilité : tout regard libre dispose à franchir les limites de la pudeur : tout mouvement d'impatience dispose à la colère. Le démon, dans sa perfide astuce, se garde bien de montrer à découvert le crime où il veut entraîner. Il ne vient pas, armé du flambeau de la concupiscence, le présenter à l'âme. Il jette sur elle une éteincelle, et soufflant ensuite

dessus avec art, il la propage et en fait sortir une flamme destructive (1). Si on ne s'occupe pas de l'éteindre dans son principe, elle va causer un violent incendie (2). Ne savez-vous pas, dit l'apôtre, qu'il ne faut qu'une petite quantité de levain pour faire fermenter toute une masse de pâte (3). Une petite voie d'eau négligée a souvent été le principe de la submersion de grands navires. Les légères dégradations qu'on n'a pas soin de réparer, entraînent, à la longue, la ruine des plus solides bâtiments (4). Considérez cette âme jusque-là pure, sans tache, religieusement soumise à la volonté de Dieu, pénétrée d'une vive horreur pour tout ce qui l'offense. Du moment où elle a donné son consentement à un seul péché véniel, elle a déjà perdu cette précieuse pudeur de la vertu, cette fleur délicate de l'innocence, qui est le premier et le plus puissant obstacle aux grands crimes. L'idée du péché ne lui imprime plus la salutaire terreur qui la retenait dans les bornes étroites du devoir. Qu'elle s'arrête, ah I qu'elle s'arrête à cette première et fatale démarche ; qu'elle retourne sur ses pas : qu'elle regrette , qu'elle déplore, qu'elle expie une faute, qui va peut-être devenir le principe de sa perdition I Si, au lieu de cela, elle continue de se laisser entraîner au penchant sur lequel elle a déjà glissé, elle sentira s'affaiblir par degrés son horreur du péché. Elle se familiarisera peu à peu avec cette pensée , qui la révoltait. S'accoutumant à contrarier la volonté divine dans les choses moindres, elle n'éprouvera plus la même peine, la même frayeur à la contredire dans de plus grandes ; et descendant par

(i) Si safflaveris in scintillam, quasi ignis exardebit. Eccli. 28;

(2) Ecce qaantas ignis quam magnam silvam incendit? Jac. 3; 5.

(3) Nesciiis qaia modicum fermentam totam massam corrunapit? I Cor. 5 ; 6.

(4) Si non in timoré Domini (enueris te instanter, cito sabvertetur doraas tua. Eccli. l'j ; 4.

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degrés cette échelle fatale qui aboutit au fond de l'abîme, elle s'y trouvera arrivée sans en être étonnée. Il n'est pas dans la nature du cœur humain de se porter tout à coup à l'extrême, soit dans le bien, soit dans le mal ; de commencer sa sanctification par la perfection, ou sa dépravation par la corruption totale. De même qu'on s'élève au faîte des vertus par degrés, de même c'est par degrés qu'on s'enfonce dans l'alDÎme du vice. L'Esprit saint a consacié le principe, qu'en méprisant les péchés moindres, on tombe peu à peu dans les grands (1). Le premier regard que David jeta sur Betlisabée, n'était peut-être qu'indiscret : ce fut cependant ce qui le rendit adultère et homicide. Juda commença par de petites infidélités, et finit par vendre son maître. Et sans remonter aux oiacles sacrés, il n'y a pas, dans la morale chrétienne , de maxime plus constamment confirmée par l'expérience, par la vôtre peut-être, au moins par celle dont vous êtes habituellement témoin. Voyez cet homme dont la langue envenimée empeste la société de ses médisances et de ses calomnies : quelques légères railleries , malheureusement pour lui applaudies, ont été la source dont a découlé ce torrent d'atroces méchancetés. Un léger sentiment de vanité, continuellement enflé par quelques succès réels ou imaginaires, a été le levain qui a successivement gonflé l'orgueil odieux dont les modernes Anians prétendent écraser tout le monde. Ce qui fut dans l'origine un simple désir de plaire , est maintenant dans cette femme une infidéhté scandaleuse. Suivez ce jeune homme plongé dans les plus criminels excès de la débauche, vous trouverez le principe de son libertinage dans quelques désirs non étoufl'és, dans quelques familiarités dangereuses. Literrogez ce malheureux près d'expier dans les supplices les crimes qui ont souillé sa vie, il vous répondra que quelques larcins de la plus

(i) Qui spernii luodica paulatim decidet. i^cc//. 19; i.

minutieuse conséquence ont été les germes dont ont pullulé les fruits de scélératesse qu'il va si amèrement recueillir.

Ils étaient bien loin, lorsqu'ils donnaient leur consentement à une première faute qu'ils jugeaient légère ; ils étaient bien loin ces pécheurs, devenus depuis si criminels, d'imaginer qu'ils consentaient dans le fait au danger imminent de leur ruine. S'ils avaient envisagé toute l'étendue des conséquences de leur dangereuse et coupable démarche , saisis d'horreur, ils auraient reculé, et auraient rejeté avec indignation la perfide suggestion qui leur était présentée. Ils se promettaient bien, ils avaient la téméraire confiance de ne jamais franchir les bornes qui séparent le péché véniel du mortel. Aveugles qu'ils étaient I ils ignoraient et l'attrait naturel du vice , et le penchant de leur cœur. Le péché dont nous recevons en naissant le déplorable héritage, en nous laissant l'estime du bien, nous donne l'inclination au mal. Vertueux par raison, vicieux par sentiment, nous nous proposons de bien agir et nous agissons mal. La force que nous promettons dans la spéculation ne se soutient presque jamais dans la pratique. Nos résolutions s'affaiblissent au moment de les exécuter. La raison en est simple. Tant que nous ne faisons que projeter, nous n'éprouvons pas d'obstacle. Nos bons désirs, tant qu'ils restent dans le cœur, n'y trouvent rien qui les contredise. Mais voulons-nous les réaliser, aussitôt se soulèvent contre eux les inclinations de la chair. Le grand apôtre luimême éprouve au dedans de lui ce dangereux et pénible combat entre la loi de Dieu, à laquelle, en qualité d'homme intérieur, il est sincèrement attaché, et l'autre loi, la loi du péché, la loi qu'il sent dans ses membres , et qui contrarie la loi de son esprit (1). Combien peu

(i) Condelector legi Dei secundum interioreni hoiuineiu : video auteiu aliam legera in raembns meis , repuguantein legi mentis nieae ,

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d'hommes ont, comme lui, la force de faire prévaloir leurs résolutions sur leurs tentations ! Combien de fois n'avez-vous pas vu vous-même vos plus beaux, vos plus pieux projets échouer contre des occasions séduisantes I Vos plus fermes propos, ralentis par la présence des objets , n'ont plus été que d'impuissantes velléités , et ont fini par s'évanouir. Vous étiez de bonne foi, je n'en doute pas ; mais vous étiez dans l'illusion. Vous aviez une volonté sincère de résister, vous n'en avez pas eu la force. Lors donc que vous êtes dans la téméraire et déjà très-coupable intention de rester dans les limites du péché véniel, pouvez-vous, d'après tant d'épreuves, vous assurer de l'effectuer ?

IX. Entre le péché véniel et le mortel l'intervalle est petit.

Votre projet de vous en tenir au si^lple péché véniel est d'autant plus insensé en lui-même, plus difficile dans l'exécution , plus dangereux dans la pratique , qu'entre la faute vénielle et le crime mortel, il n'y a quelquefois qu'un léger intervalle. La voie qui mène de l'un à l'autre est glissante, la pente est rapide, le chemin court. Et, ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que la ligne qui les sépare est souvent imperceptible. Entre les deux, l'erreur est bien facile, hélas I et bien commune. Ce qui fait principalement la grièveté d'un péché aux yeux de celui qui sonde les cœurs et les reins, c'est la disposition de l'âme, c'est le motif qui le fait commettre, c'est le degré de corruption dont il procède. De tous les abîmes celui que je connais le moins c'est celui de mon cœur. Combien de mouvements s'y élèvent journellement, dont je ne puis démêler le principe, connaître

et captivantem me in lege peccati, quae est in membris meis, Rom. 7; 22, 2 3.

ET LA TIÉDEOR. 325

la nature, mesurer l'étendue, calculer le danger I Et lorsque j'ai la vicieuse faiblesse d'y céder, j'y ajouterais encore l'arrogante présomption de prononcer sur le degré de grièvelé de ma faute! j'oserais décider jusqu'à quel point j'ai transgressé la loi, même dans les occasions, et ce sont les plus ordinaires, où une même matière est commune au péché véniel et au mortel, où le genre et le degré du vice dépend du plus ou du moins d'intention dans l'esprit, de dépravation dans le cœur I A telle médisance, ai- je apporté plus ou moins de malignité ? Dans tel emportement, ai-je mis plus ou moins de colère ? Dans telle inimitié, me suis-je livré à plus ou moins d'aigreur ? Tel désir de m'agrandir m'a-t-il inspiré plus ou moins d'ambition? M'a-t-il porté à des démarches plus ou moins coupables? Tel pensée immonde a-t-elle été reçue dans mon cœur avec plus ou moins de complaisance ? N'a-t-elle pas passé de la délectation au consentement? Vous savez tout cela, ô mon Dieu, et vous seul le savez. Ignorant absolument les impressions que ces péchés ont faites dans mon âme, je me permettrais de juger qu'elles ont été peu profondes. Sûr de vous avoir offensé, mais incapable de discerner jusqu'à quel degrés au lieu de déplorer mon offense, je m'applaudirais de l'opinion qu'elle n'a été que légère. Et ce jugement si délicat, si important, sur la nature de la faute que j'ai commise , sera porté par la passion même qui me l'a fait commettre. Cet amour-propre, qui eut la force de m'entraîner au péché, n'aura-t-il pas encore celle de m'en déguiser la noirceur, comme de m'en pallier le vice I Cette indulgence pour moi- même qui égara mon cœur n'offusquera-t-elle pas mon jugement ? Ignorance nécessaire sur le genre de mes fautes, qui doit me rendre souverainement circonspect à n'en commettre d'aucun genre. Douloureuse incertitude sur l'état de ma conscience, qui doit la rendre de plus en plus timorée.

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