‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 185 sur 281 · XI. Le péché véniel diminue les grâces · texte numérisé non relu

XI. Le péché véniel diminue les grâces

Ce n'est pas seulement en exaltant nos passions que le péché véniel nous conduit au mortel. En même temps qu'il fortifie nos inclinations vicieuses, il affaiblit nos moyens d'y résister. Ces moyens nous ne les trouvons pas en nous-mêmes. Vérité fâcheuse que l'expérience nous fait douloureusement sentir ; vérité certaine, que la foi nous enseigne. C'est de Dieu seul que nous pouvons recevoir la force de repousser les vives et continuelles attaques des tentations. Sans son secours, c'est lui qui nous l'apprend, nous ne pouvons rien (1). Mais avec la force qu'il nous communique, c'est encore lui qui nous le fait dire par son apôtre, nous pouvons tout (2). Ses grâces sont sans doute des dons purement gratuits de sa libéralité, mais leur distribution est réglée par sa sagesse. Personne n'y a droit, mais il permet qu'on y acquière des titres. Il est dans l'ordre de sa justice de nous en accorder de plus ou moins puissantes, à mesure de notre fidélité à y correspondre. Cette eau salutaire entre avec plus d'abondance dans les cœurs plus ouverts pour la recevoir. Heureuse réciprocité I la grâce reproduit notre justice, et notre justice attire la grâce. La fidélité, qui en a été l'effet, en devient ensuite le principe. S'il est dans l'équité de Dieu que ses dons les plus précieux soient la récompense du bon usage de ses premiers bienfaits et de ses grâces de Tordre inférieur, n'est-ce pas une conséquence naturelle qu'il punisse ïe refus de profiter de ses grâces moindres, en nous refusant de son côté ses grâces les plus signalées ; que sa libéralité diminue à mesure qu'on la mérite moins, et qu'il soit peu

(i) Sine me nihil potestis facere. Jodn. r5; 5.

(a) Orania possura in eo qui me confortât. Phillpp. 4; i3.

porté à favoriser ceux qu'il voit peu attentifs à lui plaire ? il ne retirera pas de vous les grâces qui vous sont absolument nécessaires pour observer ses commandements ; mais il ne vous accordera pas non plus ces grâces puissantes qui vous eussent fait indubitablement accomplir toute sa loi. Yous ne manquerez pas de secours qui vous rendront la résistance possible : vous serez privé de ceux qui auraient rendu votre triomphe infaillible. Vous croyez-vous assez forts pour négliger des moyens aussi efficaces? Les saints eux-mêmes assistés de toutes les grâces de prédilection, sentent vivement eti continuellement le besoin qu'ils en ont : et vous permettant les péchés que vous ne jugez pas mortels , vous croiriez pouvoir vous passer de ces secours.

Comment donc pouvez-vous traiter de léger ce qui déplaît à Dieu, ce qui offense sa sainteté, ce qui dérange l'ordre de sa sagesse, ce qui abuse de sa bonté, ce quii brave sa justice, ce qui éteint en vous la charité, ce qui vous prive des grâces, ce qui dans ce monde vous conduit naturellement au péché mortel, et dans l'autre vous soumet à des peines rigoureuses ? Quand une maladie , même légère, menace votre corps , ne vous hâtez-vous pas de la prévenir, et pour n'en pas ressentir la souffrance, et pour ne pas vous exposera ses progrès? Si d'un homme puissant vous avez quelque chose à espérer ou à craindre, vous vous gardez bien de faire aucune action qui lui soit tant soit peu désagréable ; et celui qui tient dans sa main toutes vos destinées, de qui dépend l'éternité de votre bonheur, ou de votre malheur, vous ne mettez aucune importance à le mécontenter. Parce qu'un péché ne vous expose pas à des supplices éternels; vous vous le permettez. C'est le sentiment d'un vil esclave. Vous n'aimez pas la justice, vous redoutez le châtiment. Ce n'est pas du crime, c'est uniquement de l'enfer que vous avez horreur. Si le péché mortel n'était pas si sévèrement puni, vous le commettriez avec la même facihté.

XI7. La légèreté du péché rend la fnile plus facile.

L'excuse même, dont vous prétendez atténuer votre faute, vous montre plus inexcusable encore. C'est en peu de chose, dites-vous, que vous avez transgressé le précepte : il vous était donc plus facile de ne pas le transgresser. Plus le péché était léger, moins il vous en coûtait pour l'éviter. Je vous répéterai ce que disait à Naaman son serviteur (1) : Quand même le prophète vous aurait prescrit quelque grande et difficile action, vous auriez dû l'exécuter. Combien plus lorsqu'il vous dit seulement de vous laver et que vous serez guéri. Si vous deviez prendre à la lettre le précepte de Jésus-Christ de vous arracher Toeil , ou tout autre membre qui vous scandalise, ce serait encore un devoir d'y obtempérer. Le salut est , comme il vous le dit , d'une bien plus haute importance pour vous (2). Le royaume des cieux ne serait pas trop chèrement acheté à un tel prix. Ce qu'il exige de vous, est seulement de ne pas faire servir vos membres à l'iniquité ; de détourner vos yeux des objets séducteurs ; de ne pas laisser aller votre langue à des paroles coupables ; d'éloigner vos pas des occasions dangereuses ; de boucher vos oreilles aux paroles licencieuses. Parce que ses commandements sont moins rigoureux, vous les jugez moins absolus; parce que leur observation est plus facile, vous vous en dispensez plus librement.

(i) Etsi rem grandera dixisset libi propheta , certe facere debueras : quanto raagis quia nunc dixit tibi : lavare , et mundaberis ? 4 Reg. 5; i3.

(a) Si autem manus tua , vel pes tuus scandalizat te , abscice eum , et projice abs te. Bonum tibi est ad vilam ingredi debiiem vel claudnra, quam duas manus vel duos pedes habentem mitti in ignem aeternam. Et si oculus tuus scandalizat te, crue eum, et projice abs te.

XIII. Moyens d'éviter le péché véniel, i. L'avoir en horrenr.

Mon fils , dit l'Ecclésiastique , fuyez le péché comme le serpent. Si vous vous en approchez , il se saisira de vous. Ses dents sont des dents de lion , qui tuent les âmes humaines. Toute iniquité est comme une épée à deux tranchants, dont les plaies ne se guérissent point (1). Pour s'en préserver , le premier moyen , le plus essentiel, celui qui donne leur force à tous les autres , c'est de nous pénétrer de l'horreur qui est due à toute offense faite à Dieu , de quelque genre , et à quelque degré qu'elle soit. C'est d'en abhorrer jusqu'à l'ombre. Celte juste , salutaire et universelle aversion tranche les perfides examens sur la nature et la mesure du péché , anime les résolutions , inspire les précautions, communique la force de les effectuer , encourage contre les tentations. Saints de tous les siècles , qui , maintenant au faîte de la gloire , y jouissez de l'éternelle félicité , c'est à ce sentiment profond de haine contre toute apparence de péché que vous la devez. Il étouffa dans vos cœurs les germes funestes de vos passions ; y développa les précieuses semences de vos vertus ; et , vous conformant à FEtre infiniment saint , qui hait essentiellement tout péché , il vous mérita d'être éternellement réunis à lui.

Bonum tibi est cum uno oculo in vitam intrare , quam duos ocalos liabentem mitti in gehennam ignis. Matih. i8; 8, 9.

(i) Fili... qnasi a facie colubri fuge peccata : et si accesseiis ad illa, suscipient te. Dentés leonis dentés ejus, interficientes animas hominum. Quasi romphaea bis acuta omnis iniquités : plagae illins non est sanitas. Eccli. 21:2, 3, 4.

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