‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 189 sur 281 · XVIII. Notion de la tiédeur · texte numérisé non relu

XVIII. Notion de la tiédeur

Nous voyons quelquefois des personnes reUgieuses croire qu'elles n'aiment pas Dieu par-dessus toutes choses , comme il veut et comme il doit être aimé , parce

qu'elles n'éprouvent pas pour lui ces tendresses de cœur, ces mouvements affectueux , qu'elles ressentent pour ceux à qui elles sont unies par les liens du sang ou de l'amitié. Nous les entendons en conclure qu'elles sont dans le déplorable état de tiédeur. Leur erreur est causée par la fausse idée qu'elles se forment de la charité. Cet amour , que Dieu exige de nous , n'est pas un amour de sensibilité : c'est un amour de préférence. Nous aimons Dieu plus que toute autre chose , si nous préférons son amitié à tout autre bien , si nous craignons de lui déplaire plus que tout autre mal. Ce n'est pas à éprouver des sentiments expansifs que consiste la charité : c'est à savoir , dans l'occasion , les surmonter. Abraham levant les bras sur Isaac , prouvait à Dieu qu'il l'aimait plus que son fils unique , quoiqu'il éprouvât dans son cœur , pour ce fils, objet de sa tendresse et de ses espérances , des mouvements plus vifs et plus sensibles , redoublés encore par le douloureux sacrifice qu'il était près d'en faire.

D'autres âmes pieuses se persuadent qu'elles sont dans la tiédeur , parce qu'elles ne sentent aucun goût pour les œuvres religieuses qu'elles pratiquent. Elles croient remplir mal leurs devoirs , parce qu'elles s'en acquittent sans plaisir. Elles imaginent avoir en haine les actes de piété, parce qu'en les pratiquant elles éprouvent des dégoûts. Le dégoût des choses saintes est quelquefois un effet de la tiédeur ; mais il n'est pas la tiédeur , et il ne peut se conciher avec la plus solide piété. Nous ne sommes pas maîtres des mouvements et des affections de notre cœur: nous ne le sommes que des actes de notre volonté. Veuillons , malgré ces répugnances qui s'élèvent dans nous , malgré nous , vaquer avec fidélité à nos exercices ; ei nous nous en serons acquittés fidèlement. Plus même ils nous auront coûté , plus ils nous seront méritoires. Ces dégoûts , ces anxiétés , ces sécheresses , que les âmes les plus religieuses ressentent souvent , peuvent procéder dans elles de causes opposées. Quelquefois c'est le démon qui les agite et les tourmente ainsi , pour les détour-

lier de leurs pieuses pratiques. Il faut résister à ses sug gestions , et ne pas s'arrêter dans la carrière par lei obstacles qu'y apporte l'ennemi. L'ambitieux est-il arrête dans sa poursuite des honneurs , l'avare dans sa recherche des richesses , le libertin dans son ardeur pour les plaisirs , par les contrariétés , les peines , les chagrina qu'ils V éprouvent? Faisons pour notre salut ce que tant d'hommes font pour leur damnation. D'autres fois c'est Dieu lui-même qui envoie les peines intérieures : il \es^ fait même éprouver aux âmes qu'il chérit le plus , et que dans le cours ordinaire il favorise des grâces de consolation les plus abondantes. Ce sont des moyens par lesquels il éprouve leur amour , il maintient leur humilité, il exerce leur patience , il ranime leur crainte filiale. Il faut en faire l'usage pour lequel il les donne ; et , en lui demandant la cessation de ce douloureux état , la mériter par un redoublement d'attention et de fidéhté à son service. Pour connaître si ces dégoûts que vous éprouvez sont les suites de la tiédeur , âmes inquiètes , vous avez un moyen : c'est d'examiner l'effet qu'ils produisent en vous. Vous afïligent-ils ? Tous satisfont-ils? Tel est la différence dans l'un et dans l'autre état ; l'âme fervente se désole de ne pas sentir les douces consolations attachées à la pratique de la vertu. L'âme tiède se console , se réjouit même quelquefois de son éloignement pour les choses saintes : elle s'en fait un motif pour ralentir ses pieux exercices , ou un prétexte pour s'en dispenser.

On confond aussi assez communément l'état du péché véniel avec celui de la tiédeur. Ce sont deux choses distinctes, comme la cause et son effet. Le péché véniel, lorsqu'il est réitéré, finit par produire la tiédeur ; mais ne l'est pas encore. La fragilité et la tiédeur sont séparées par une ligne bien marquée. L'âme qui n'est que fragile déplore sa faiblesse ; et, tout en tombant regrette ses chutes. Celle qui est devenue tiède n'a de ses péchés ^ éniels, ni scrupule avant de les commettre, ni remords après s'en être souillée : l'un combat , mais n'a pas la force de vaincre ; l'autre^ pas même la volonté de com-

battre. Toutes les deux sont malades ; mais la première sent son mal, en est peinée, désire d'en être délivrée, travaille plus ou moins à s'en guérir ; la seconde est tombée dans une léthargie qui lui ôte jusqu'au sentiment de ses maux, et lui rend agréable son funeste sommeil.

Telle est donc la véritable idée qu'on doit se former de la tiédeur ; elle est un système de vie, un plan volontaire et réfléchi de mœurs et de conduite^ qui exclut tout ce qui est forniellement criminel, mais qui tolère ce qui est moins grièvement coupable ; et dans lequel, en se prescrivant l'observation des grands devoirs, on se permet l'infraction des moindres. Cet état habituel et consenti, intermédiaire entre le crime et la vertu ; cet état, où l'on craint d'être l'ennemi de Dieu, sans désirer d'être son ami ; cet état de tiédeur pèche, et par ce qu'il fait omettre, et par ce qu'il fait commettre. Dans ce malheureux état on ne tient plus compte que de ce qu'on juge essentiel dans les devoirs. Les exercices de piété sont traités de minuties ; les conseils évangéliques regardés comme des inutilités; ou, si l'on conserve encore la pratique de quelques-uns, c'est avec une indolence qui leur ôte tout leur mérite. On gâte le peu de bien que l'on ferait par la manière de le faire. Si on prie, c'est avec des distractions qu'on ne cherche pas à éloigner. Quand on assiste au saint sacrifice , c'est sans recueillement. Va-t-on écouter une prédication évangélique? Ce n'est pas pour en profiter, c'est pour la juger, pour la critiquer, ou l'applaudir. On porte aux tribunaux sacrés des regrets légers, des résolutions molles. On se présente à la sainte table rarement et sans ferveur. On se ferait scrupule de s'abstenir des actes principaux de religion, on ne se fait aucune peine de s'en acquitter sans religion. Il semble que l'on craigne, non de manquer de piété, mais d'en avoir trop. Ainsi à l'horreur que l'on conserve encore pour le péché mortel, on associe l'indulgence , la complaisance pour les manquements moindres qui flattent les inclinations. On s'interdit l'un avec une sévérité affectée : on se permet les autres sans

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difficulté. On les commet sans crainte : on se les rappelle sans reproche. On les excuse par sa faiblesse ; comme si la faiblesse était un titre de sécurité, une raison de relâchement, un motif de négligence. On va même quelque fois jusqu'à se les justifier , les regardant comme des adoucissements nécessaires à la vertu, qui sans cela serait trop rigide. JN 'y voyant pas de crime mortel, on ne veut pas croire que ce soient des fautes. L'homme qui ne se pardonnerait pas une vengeance, excuse ses animosités. Cette femme ne voudrait pas étaler des modes indécemment scandaleuses : elle se donne la liberté de se charger de parures recherchées et séduisantes. Tel qui redoute de tomber dans les désordres du libertinage, s'abandonne sans frayeur à des frivolités dangereuses. L'ambition de cet autre ne va pas jusqu'à lui faire commettre des noirceurs ; mais elle le jette dans des intrigues. La sincérité de celui-là serait révoltée d'un mensonge : elle n'est pas offensée des dissimulations, des réticences. Ils se justifient à eux-mêmes leurs fautes, sur ce qu'ils n'en commettent pas de plus graves. Ils ne pensent pas au mal qu'ils font : ils ne s'occupent que de celui qu'ils pourraient faire ; et comme le pharisien de l'Evangile, ils se jugent exempts de péché, parce qu'ils voient de plus grands pécheurs. Ils ne peuvent se dissimuler qu'ils pourraient être meilleurs ; mais ils se persuadent qu'ils n'y sont point obligés, et ils s'étourdissent sur leur état, dans l'idée que les choses auxquelles ils manquent, sont, non des préceptes, mais de simples conseils ; non des devoirs, mais des points de perfection ; non la voie commune, mais la grâce accordée à quelques âmes privilégiées. Si quelques remords s'élèvent dans leur âme, et il est difficile qu'ils n'en éprouvent pas quelquefois , ils les ont bientôt dissipés, ou par l'illusion que ce ne sont pas des fautes qu'ils commettent, ou par la présomption qu'il les réparent par les bonnes œuvres qu'ils croient faire.

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