XIX. Vice de la tiédeur
Ce sont là les symptômes principaux de cette maladie spirituelle, qui semblable à la paralysie corporelle, ôte à l'âme toute action pour le bien, toute sensibilité au mal, à moins qu'il ne soit extrême ; symptômes qui annoncent la mort plus ou moins prompte, mais infaillible. Ils peuvent varier dans les diverses âmes tièdes : mais elles reconnaîtront toujours leur funeste état à quelques-uns de ces signes. Et combien n'en est-il pas parmi celles mêmes qui font profession de régularité, que le monde honore comme pieuses, parce qu'il les voit exemptes des vices grossiers qui le dominent I combien n'en est-il pas qui sont réduites à cette médiocrité de christianisme, dont la vie molle, languissante, présente un extérieur de rehgion, démenti dans l'intérieur, par l'indulgence pour les penchants, par la négligence des devoirs, par l'indifférence pour les bonnes œuvres, par l'insouciance au sujet des transgressions, par le peu de désir de plaire à Dieu, et le peu de crainte de lui déplaire I Une vie toute naturelle, une vie de sensualité et d'amour-propre, une vie où l'on se permet tout, excepté les péchés énormes, peut-elle être une vie chrétienne? C'est celui qui s'y abandonne, qui rejette la sagesse religieuse, qui secoue le joug de la saine discipline, que l'Esprit saint, par l'organe du Sage, dit être malheureux, dont il déclare l'espérance vaine, les travaux sans fruit, les œuvres inutiles (1). Si le consentement donné à un seul péché véniel est un mal énorme , qui aliène Dieu, excite son indignation, attire ses châtiments ; combien plus une vie volontairement livrée, abandonnée, consacrée en quel-
(r) Sapientiam eniin et disciplinauj qui abjicit , infelix est; et vacaa est spes illorum , et labores sine finctu, et inulilia opcra eoram. Sap. 3 ; 1 1 .
que sorte à ses péchés, est-elle criminelle et odieuse à l'infinie Sainteté I Si le consentement à un seul péché véniel est le premier pas vers la mort de Tâme, si tous ceux qu'on y ajoute sont autant de nouvelles démarches qui en approchent ; que doivent devenir les malheureux qui, entrés dans cette voie funeste, s'y enfoncent de leur plein gré, et y marchent à gTands pas ? Ne sont-ils pas déjà bien plus voisins du vice que de la vertu ? Du relâchement au crime la distance est petite, et dans ce triste état tout homme doit se dire, comme David, entre la mort et moi il n'y a en quelque sorte qu'une ligne (1). Grand Dieu I Qu'il est terrible l'anathème que vous avez prononcé contre un évêque de Laodicée I « Je connais tes œuvres : je sais que tu n'es ni froid, ni chaud. Il vaudrait mieux pour toi être l'un ou l'autre ; mais puisque tu es tiède, je vais commencer à te vomir de ma bouche. Tu te dis riche : tu te crois comblé des dons de ma grâce : tu prétends n'avoir besoin de rien ; et tu ignores que tu es misérable, pauvre et aveugle (2). » Mais est-ce que l'état de tiédeur est plus criminel et plus odieux au Juge suprême que l'état du péché mortel ? Ne tombons pas dans cette exagération. Ce n'est pas là le sens de l'oracle sacré. Il ne porte pas que Dieu rejette déjà le tiède , comme il proscrit celui qui l'a mortellement offensé. Il déclare seulement que le dégoût dont la tiédeur l'affecte, provoque son vomissement, et ne tardera pas à l'effectuer. Il donne à entendre qu'un état plus mauvais de sa nature que la vie tiède, peut être moins périlleux ; qu'une chute grossière , quoique plus criminelle , est
(i) Uno tantum , ut itadicaiu, grada ego morsque dividimar. i Reg. 20 ; 3.
(2) Scio opéra tua , quia neque frigidus es, neque calidus. Utinam frigidus esses aut calidus : sed quia tepidus es, et nec l'rigidus, nec calidus, incipiam te evomere ex ore meo. Quia dicis , quod dives sum , et locupletatus, et nuUius egeo : et nescis quia tu es miser, et raiserabilis, et pauper, et caecus et nudns. Apoc. 3; i5, 16, 17.
souvent moins dangereuse que la langueur et la lâcheté de la tiédeur. Le crime découvert et reconnu réveillerail la conscience : l'indolence l'endort. La pesanteur de la chute ferait sentir la grandeur du mal : au lieu qu'en glissant dans Fabîme, plutôt qu'on s'y précipite, on ne s'aperçoit pas qu'on y est entraîné. Nous ne craindrons pas de le dire à la suite de tous les maîtres de la vie spipirituelle : Il est plus difficile de se retirer de l'état de tiédeur que du désordre formel. Nous avons souvent le bonheur de voir des libertins devenir, après leur conversion, des hommes pleins de ferveur : presque jamais les tièdes ne nous donnent cette consolation.