XX. Danger de la tiédeur
De cette impénitence des fautes moindres s'ensuivent, comme nécessairement, les péchés les plus graves. Nous l'avons observé du simple état de péché véniel. Cette vérité est plus certaine encore, appliquée à la tiédeur , qui est non-seulement l'état du péché, mais la permanence volontaire, réfléchie, décidée et chérie dans cet état. Il périra, a dit le Sage, celui qui néglige sa voie (1). Dans l'âme tiède, le crime n'est pas encore né ; mais il y est conçu : elle ne tardera pas à l'enfanter. Comment dans cet état de faiblesse, l'homme résisterait-il à la fois, et aux séductions extérieures, et aux dispositions qu'il a mises dans son cœur ? Ah I si les plus grands saints, si les personnages les plus parfaitement établis dans la vertu éprouvent tant de difficultés à se défendre des occasions, tant de peine à combattre les tentations ; que deviendront des hommes déjà à demi séduits, accoutumés à se laisser entraînera leurs penchants ? Auront-ils, pour les surmonter , une force que la piété la plus vive communique à peine ? Les ouragans et les tempêtes des pas-
(i) Qui negligit viam snam luortificabitur. Prot>. ig; i6.
sions sont d'une telle violence, que les édifices les plus solidement fondés sur le roc et constamment entretenus, en sont eux-mêmes ébranlés. Avec quelle facilité seront renversées ces frêles maisons bâties sur le sable, dont ou ne répare pas les dégradations I La vertu s'altère lorsqu'on cesse d'en faire des actes: elle se détruit quand on en fait de contraires. Le feu de la charité, s'il vient à manquer d'aliment, s'use, se consume et s'éteint. L'arbre qui ne reçoit de la terre que peu de sucs nourriciers est bientôt desséché et jeté au feu. En même temps qu'elle rend continuellement l'âme moins propre au bien, la tiédeur la porte de plus en plus au mal. Elle est une fièvre lente et secrète, qui minant sans cesse les forces de l'âme, altère, corrompt, décompose par degrés. l'homme intérieur. N'est-ce pas un effet naturel de votre complaisance pour la concupiscence, de lui faire prendre tous les jours de nouvelles forces? En ne refusant à votre sensualité rien de ce qui la flatte, n'est-il pas tout simple qu'elle s'accoutume à ne pouvoir plus se passer de ce qu'elle désire ? En cédant continuellement à vos inclinations vicieuses, ne doivent-elles pas croître continuellement? Si lorsqu'elles étaient encore faibles, et à leur naissance, elles vous ont engagé à tant de manquements ; nourries et agrandies par vous-même, à quels excès ne vous poiteront-elles pas? Les ongles du tigre, quand il était enfant, ne faisait que vous égratigner ; maintenant que vous l'avez fait croître, ils vous déchireront. Accoutumé à lécher votre sang, il en est devenu avide : il le sucera jusqu'à la dernière goutte. C'est une illusion d'imaginer que, ayant aplani la route du crime, vous n'y arriverez pas. Vous vous flattez en vain de la pensée que ayant élevé volontairement des obstacles à l'observation de vos devoirs essentiels, il vous sera également facile de les remplir.