XXI. Le tiède ignore son état
Ce qui rend plus funeste encore l'état de l'âme tiède,
c'est qu'elle ne le sent pas. Toute pécheresse qu'elle est, elle se croit juste. Au danger de sa situation, elle ajoute le malheur de sa sécurité. Vivement attaquée, elle se croit en paix. Parce qu'elle n'a encore reçu que des échecs, et qu'elle n'a pas essuyé une grande défaite, elle se juge victorieuse. La tiédeur est cette voie, dont parle le Sage, qui paraît droite, mais dont le terme est la mort (1). Tu oses, dit le Seigneur, te déclarer innocent et exempt du péché ; ta vaine prétention est ellemême un nouveau péché que je soumettrai à toute la rigueur de mon jugement (2). La funeste tranquillité qu'inspire cette présomption est la confiance du malade dont la gangrène a calmé les douleurs. Un certain sentiment de religion qu'on n'a pas encore perdu, et que l'on confond avec la fidélité à la religion , quelques honnes œuvres que l'on continue de faire par habitude et avec nonchalance, la comparaison secrète qu'on ne manque pas de faire de soi-même avec les grands pécheurs, les éloges du public abusé par une sorte de régularité extérieure, tout contribue à l'aveuglement de l'âme tiède, tout concourt à la conduire les yeux bandés, au terme fatal, à la mort dont elle se croit éloignée. Alors même ses yeux ne s'ouvrent pas. Comme le dernier péché dont elle s'est mortellement frappée ne diffère de tant d^autres qui l'avaient précédé que d'un degré peu sensible, elle n'en est pas plus troublée, elle n'en éprouve pas plus de remords. Morte à la grâce, elle s'estime pleine de vie ; et frappée de l'affreuse inimitié de Dieu, elle agit toujours avec lui comme avec son ami. Elle continue d'user des choses saintes, ayant perdu l'innocence qui
(i)Est via qnae videtur homini jnsta : novissiinaautemejusdeducunt ad mortem. Prov. 14 ; i2.
(2) Dixisti : Absqae peccato, et innocens ego siim : et propteiea avcrtatur faior tuas a me. Ecce ego judicio contendo tecuni, eo quod dixeris : Non peccavi. Jerem. 1 ; 35.
344 SDR LE PÉCHÉ VENIEL
donne droit d'en approcher, et elle porte un cœur souillé, où il n'est permis qu'au cœur pur de se présenter. Ainsi les secours extéiieurs de la religion, si précieux pour soutenir la piété, pour la raminer, lui deviennent, nonseulement inutiles, mais pernicieux, et par la funeste confiance dans laquelle ils l'endurcissent, et par le criminel abus qu'elle en fait. Croyant se laver dans la piscine sacrée de la pénitence, elle s'y salit de plus en plus, Persuadée qu'elle va à la table sainte perfectionner sa justice, elle y consomme sa réprobation. Se flattant de s'avancer dans la pratique des bonnes œuvres, elle marche de profanations en profanations, qu'elle ne reconnaîtra, que lorsque, arrivée au tribunal suprême, elle entendra prononcer la sentence de leur condamnation.